LA GREVE DES FORGERONS
A mon ami Paul Haag.
Mon histoire, messieurs les juges, sera brève. Voilà. Les forgerons s'étaient tous mis en grève. C'était leur droit. L'hiver était très dur; enfin, Cette fois, le faubourg était las d'avoir faim. Le samedi, le soir de paiement de semaine. On me prend doucement par le bras, on m'emmène Au cabaret ; et, là, les plus vieux compagnons — J'ai déjà refusé de vous livrer leurs noms — Me disent : « Père Jean, nous manquons de courage ;
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Qu'on augmente la paye, ou sinon plus d'ouvrage ! On nous exploite, et c'est notre unique moyen. Donc, nous vous choisissons, comme étant le doyen, Pour aller prévenir le patron, sans colère, Que, s'il n'augmente pas notre pauvre salaire, Dès demain, tous les jours sont autant de lundis. Père Jean, êtes-vous notre homme? » Moi je dis : M Je veux bien, puisque c'est utile aux camarades. » Mon président, je n'ai pas fait de barricades; Je suis un vieux paisible, et me méfie un peu Des habits noirs pour qui l'on fait le coup de feu. Mais je ne pouvais pas leur refuser, peut-être. Je prends donc la corvée, et me rends chez le maître ; J'arrive, et je le trouve à table ; on m'introduit. Je lui dis notre gêne et tout ce qui s'ensuit : Le pain trop cher, le prix des loyers. Je lui conte Que nous n'en pouvons plus ; j'établis un long compte De son gain et du nôtre, et conclus poliment Qu'il pourrait, sans ruine, augmenter le paiement. Il m'écouta tranquille, en cassant des noisettes. Et me dit à la fin :
« Vous, père Jean, vous êtes Un honnête homme; et ceux qui vous poussent ici
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Savaient ce qu'ils faisaient quand ils vous ont choisi. Pour vous, j'aurai toujours une place à ma forge. Mais sachez que le prix qu'ils demandent m'égorge, Que je ferme demain l'atelier, et que ceux Qui font les turbulents sont tous des paresseux. C'est la mon dernier mot, vous pouvez le leur dire. »
Moi je réponds :
« C'est bien, monsieur.»
Je me retire, Le cœur sombre, et m'en vais rapporter aux amis Cette réponse, ainsi que je l'avais promis. Là-dessus, grand tumulte. On parle politique, On jure de ne pas rentrer à la boutique ; Et, dam! je jure aussi, moi, comme les anciens. Oh ! plus d'un, ce soir-là, lorsque devant les siens Il jeta sur un coin de table sa monnaie, Ne dut pas, j'en réponds, se sentir l'âme gaie, Ni sommeiller sa nuit tout entière, en songeant Que de longtemps peut-être on n'aurait plus d'argent, Et qu'il allait falloir s'accoutumer au jeiàne. — Pour moi, le coup fut dur ; car je ne suis plus jeune Et je ne suis pas seul. — Lorsque, rentré chez nous,
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Je pris mes deux petits-enfants sur mes genoux,
— Mon gendre a mal tourné, ma fille est morte en couche» -
Je regardai, pensif, ces deux petites bouches
Qui bientôt connaîtraient la faim ; et je rougis
D'avoir ainsi juré de rester au logis.
Mais je n'étais pas plus à plaindre que les autres;
Et, comme on sait tenir un serment chez les nôtres,
Je me promis encor de faire mon devoir.
Ma vieille femme alors rentra de son lavoir.
Ployant sous un paquet de linge tout humide;
Et je lui dis la chose avec un air timide.
La pauvre n'avait pas le cœur à se fâcher ;
Elle resta, les yeux fixés sur le plancher,
Immobile longtemps, et répondit :
« Mon homme, Tu sais bien que je suis une femme économe : Je ferai ce qu'il faut ; mais les temps sont bien lourds, Et nous avons du pain au plus pour quinze jours. »
Moi, je repris :
a Cela s'arrangera peut-être ! »
Quand je savais qu'à moins de devenir un traître Je n'y pouvais pli!« vim, ri -i,,,. i/.^ tr.^,vwif^t,t«
La Grève des forgerons.
Afin de maintenir la grève plus longtemps, Sauraient bien surveiller et punir les transfuges.
Et la misère vint. — O mes juges, mes juges ! Vous croyez bien que, même au comble du malheur, Je n'aurais jamais pu devenir un voleur. Que, rien que d'y songer, je serais mort de honte ; Et je ne prétends pas qu'il faille tenir compte. Même au désespéré qui du matin au soir Regarde dans les yeux 3on propre désespoir, De n'avoir jamais eu de mauvaise pensée; Pourtant, lorsqu'au plus fort de la saison glacée Ma vieille honnêteté voyait — vivants défis — Ma vaillante compagne et mes deux petits-fils Grelotter tous les trois près du îoyer sans flamme. Devant ces cris d'enfants, devant ces pleurs de femme, Devant ce groupe affreux de froid pétrifié. Jamais — j'en jure ici par ce crucifié — Jamais danj mon cerveau sombre n'est apparue Cette action rurtive et vile de la rue. Où le cœur tremble, où l'œil guette, où la main saisft — Hélas ! si mon orgueil à présent s'adoucit. Si je plie un moment devant vous, si je pleure. C'est que je les revois, ceux de qui tout à l'heure
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J'ai parlé, ceux pour qui j'ai fait ce que j'ai fait. |
Donc on se conduisit d'abord comme on devait :
On mangea du pain szc, et Ton mit tout en gage. «
Je souffrais bien. Pour nous, la chambre, c'est la cage, 'i.
Et nous ne savons pas rester à la maison. f
Voyez-vous! j'ai tâté depuis delà prison,
Et je n'ai pas trouvé de grande différence.
Puis ne rien faire, c'est encore une souffrance.
On ne le croirait pas. Eh bien, il faut qu'on soii
Les bras croisés par force; alors on s'aperçoit
Qu'on aime l'atelier, et que cette atmosphère
De limaille et de feu, c'est celle ju'on rrtffèrc.
Au bout de quinze jours nous étions sans un sou. — J'avais passé ce temps à marcher comme un fou, Seul, allant devant moi, tout droit, parmi la foule^ Car le bruit des cités vous endort et vous soûle, Et mieux que l'alcool fait oublier la faim. Mais, comme je rentrais une fois, vers la fin D'une après-midi froide et grise de novembre, Je vis ma femme assise en un coin de la chambre Avec les deux petits serrés contre son sein ; Et''je pensai : C'est moi qui suis leur assassin!
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Quand la vieille me dit, douce et presque confuse :
« Mon pauvre homme, le Mont-de-Piété refuse Le dernier matelas, comme étant trop mauvais. Où vas-tu maintenant trouver du pain?
— J'y vais, »
Répondis-je ; et, prenant à deux mains mon courage, Je résolus d'aller me remettre à l'ouvrage ; Et, quoique me doutant qu'on m'y repousserait, Je me rendis d'abord dans le vieux cabaret Où se tenaient toujours les meneurs de la grève.
— Lorsque j'entrai, je crus, sur ma foi, faire un rêve On buvait là, tandis que d'autres avaient faim. On buvait î — Oh I ceux-là qui leur payaient ce vin Et prolongeaient ainsi notre horrible martyre. Qu'ils entendent encore un vieillard les maudire!
— Dès que vers les buveurs je me fus avancé,
Et qu'ils virent mes yeux rouges, mon front baissé, Ils comprirent un peu ce que je venais faire ; Mais, malgré leur air sombre et leur accueil sévère^ Je leur parlai :
« Je viens pour vous dire ceci :
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C'est que j'ai soixante ans passés, ma femme aussi, Que mes deux petits-fils sont restés à ma charge. Et que dans la mansarde où nous vivons au large
— Tous nos meubles étant vendus — on est sans pain. Un lit à l'hôpital, mon corps au carabin,
C'est un sort pour un gueux comme moi, je suppose ; Mais pour ma femme et mes petits, c'est autre chose. Donc, je veux retourner tout seul sur les chantiers. Mais, avant tout, il faut que vous le permettiez Pour qu'on ne puisse pas sur moi faire d histoires. Voyez ! j'ai les cheveux tout blancs et les mains noires. Et voilà quarante ans que je suis forgeron. Laissez-moi retourner tout seul chez le patron. J'ai voulu mendier : je n'ai pas pu. Mon âge Est mon excuse. On fait un triste personnage Lorsqu'on porte à son Iront le sillon qu'a gravé L'etfort continuel du marteau soulevé, Et qu'on veut aux passants tendre une main robuste. Je vous prie à deux mains. Ce n'est pas trop injuste Que ce soit le plus vieux qui cède le premier.
— Laissez-moi retourner tout seul à l'atelier. Voila tout. Maintenant, dites si ça vous fâche, n
Un d'entre eux fit vers moi trois pas et me dit :
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« Lâche ! n Alors j'eus froid au cœur, et le sang m'aveugla. Je regardai celui qui m'avait dit cela : C'était un grand garçon, blême aux reflets des lampes, Un malin, un coureur de bals, qui, sur les tempes. Comme une fille, avait deux gros accroche-cœurs. Il ricanait, fixant sur moi ses yeux moqueurs; Et les autres gardaient un si profond silence Que j'entendais mon cœur battre avec violence.
Tout à coup j'étreignis dans mes deux mains mon front Et m'écriai :
« Ma femme et mes deux fils mourront.
Soit ! Et je n'irai pas travailler. — Mais je jure Que, toi, tu me rendras raison de cette injure, Et que nous nous battrons, tout comme des bourgeois, Mon heure ? Sur-le-champ. — Mon arme ? J 'ai le choix ; Et, parbleu ! ce sera le lourd marteau d'enclume, Plus léger pour nos bras que l'épée ou la plume ; Et vous, les compagnons, vous serez les témoins. Or çà, faites le cercle et cherchez dans les coins Deux de ces bons frappeurs de fer couverts de rouille Et toi, vil insulteur de vieux, allons! dépouille
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Ta blouse et ta chemise, et crache dans ta main, u
Farouche et me frayant des coudes un chemin Parmi les ouvriers, dans un coin des murailles Je choisis deux marteaux sur un tas de ferrailles, Et, les ayant jugés d'un coup d'oeil, je jetai Le meilleur à celui qui m'avait insulté. Il ricanait encor ; mais, à toute aventure, Il prit l'arme, et gardant toujours cette posture Défensive :
« Allons, vieux, ne fais pas le méchant : »
Mais je ne répondis au drôle qu'en marchant Contre lui, le gênant de mon regard honnStc Et faisant tournoyer au-dessus de ma tête Mon outil de travail, mon arme de combat. Jamais le chien couché sous le fouet qui le bat, Dans ses yeux effarés et qui demandent grâc€, N'eut une expression de prière aussi basse Que celle que je vis alors dans le regard De ce louche poltron, qui reculait, hagard, Et qui vint s'acculer contre le mur du Dooge. Mais il était trop tard, hélas! Un voile rouge, Une brume de sanc descendit entre moi
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Et cet être pourtant terrassé par l'effroi,
Et d'un seul coup, d'un seul, je lui brisai le crâne.
J3 sais que c'est un meurtre et que tout me condamne ; Et je ne voudrais pas vraiment qu'on chicanât Et qu'on prît pour un duel un simple assa'ssinat. Il était à mes pieds, mort, perdant sa cervelle; Et, comme un homme à qui tout à coup se révèle Toute l'immensité du remords de Caïn, Je restais là, cachant mes deux yeux sous ma main. Alors les compagnons de moi se rapprochèrent, Et voulant me saisir, en tremblant, me touchèrent. Mais je les écartai d'un geste, sans effort. Et leur dit : « Laissez-moi. Je me condamne à mort. » Ils comprirent. Alors, ramassant ma casquette, Je la leur présentai, disant, comme à la quête ; « Pour la femme et pour les petiots, mes bons amis! Et cela fit dix francs, qu'un vieux leur a remis. Puis j'allai me livrer moi-même au commissaire.
A présent, vous avez un récit très sincère De mon crime, et pouvez ne pas faire grand cas De ce que vous diront messieurs les avocats. Je n'ai même conté le détail de la chose
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Que pour bien vous prouver que^ quelquefois^ la cause ^
D'un fait vient d'un concours d'événements fatal.
Les mioches aujourd'hui sont au même hôpital
Où le chagrin tua ma vaillante compagne.
Donc, que pour moi ce soit la Prison ou le Bagne, j
Ou même le Pardon, je n'en ai plus souci ; *
El si vous m'envoyez à l'échataud, merci !