Poésies
Elle était orpheline et servait dans les fermes. Saint-Martin et Saint-Jean d'été sont les deux termes Où les gros métayers, au chef-lieu de canton, Disputant et frappant à terre du bâton. Viennent, pour la saison, louer des domestiques. A peine arrivait-elle en ces marchés rustiques, Qu'un fermier l'embauchait au plus vite, enchanté Par sa figure franche et sa belle santé; Et les plus rechignes comme les plus avares Lui prenaient le menton en lui donnant ses aç^rhcs Et lui payaient encore un beau jupon tout neuf.
Les Humbles.
En effet, elle était robuste comme un bœuf, Exacte comme un coq, probe comme un gendarme. Sa tête, un peu commune, avait pourtant ce charme Que donnent des couleurs, deux beaux yeux et vingt ans. De plus, toujours noués de foulards éclatants, Ses cheveux se tordaient, noirs, pesants et superbes. Elle savait filer, coudre, arracher les herbe8| Faire la soupe aux gen§ et soigner le bétail. La dernière à son Ht, la première au travail. Aux mille soins du jour empressée et savante. C'était le type enfin de la bonne servante.
Sage? Qui sait? Mais nu! n'en médisait du moins.
Ce n'est que l'autre été, quand on faucha les foins,
Qu'elle fut tout à coup prise d'un goût étrange
Pour un assez beau gars, mauvais batteur en grange.
Qui courait les cafés et vivait de hasards,
Mais qui, sept ans, avait servi dans les hussards.
Tout fier d'.ivoir porté jadis la sabixlidtt»
U avait conservé la petite moustache
Et ce certain air fat qui fait qu'on est aimé.
Tout le village était par ce drôle opprimé.
Au bal, c'était toujours pour lui les belles filles;
La Nourrice.
Au bill^dj observant le choc savant des billes, Un cercle d'amateurs éblouis l'entourait. Elle épousa ce beau tyran de cabaret Dont aucun paysan n'avait voulu pour gendre Et qui, lorsqu'à sa main elle parut prétendre, Fit bien quelques façons, mais ne refusa pas. Sachant les louis d'or cachés dans un vieux bas. Et les rêvant déjà, transformés en bouteilles. Toutes ces unions maudites sont pareilles : La nûfifi», quelques nuits de brutales amours, La discorde au ménage au bout de quinze jours. L'homme se dégageant brusquement de l'étreinte Pour retourner au vin, quand la femme est enceinte. Les courroux que des mots ne peuvent apaiser. Et le premier soufflet près du premier baiser. Puis la misère.
Ici l'événement fut pire.
Ce fainéant avait des instincts de vampire. Ce monstre, le jour même où sa femme accoucha, — L'huissier ayant saisi le ménage, — chercha Le moyen d'exploiter encore sa femelle ; Et, quand il vit son fils mor^nt à la majTTelle, Il se frotta les mains. Chose horrible! il fallut. Pour sauver le vieux toit, la vache et le bahut,
Les Humbles.
Que la mère quittât son pays, sa chaumière, Son enfant, les yeux clos encore à la lumière, Et qui, dans son berceau, gémissait, l'innocent ! Qu'elle vendit, hélas ! son lait, plus que son sang, Et que, le front courbé par cet acte servile, Douloureuse, elle prît le chemin de la ville. — Elle avait bien d'abord refii i de partir; Mais son homme montrait un réel repentir; — Il pleurait; il avait juré de ne plus boire. L'hypocrite disait : — Un père ! on peut le croire, Plus un seul coup de vin ! Quant au petit patcon, Je xalÊn vai8, dès demain, le mettre 'au biberon. Et si monsieur n'est pas content de la cuisine, Est-ce pour son seul fils que Jeanne, la voisine, A deux seins? L'un des deux sera pour ton petit.
Et, la mort dans le cœur, la nourrice partit.
h ! dans le noir wa^n l'horrible nait paaaée ! Sur le dur banc de bois, dans un coin affaissa.
La Nourrice.
Comme elle médita sur son sort anormal ! Ses pauvres seins gonflés de lait lui faisaient mal. Et là-bas, son enfant, éveillé dans sa couche, Réclamait à grands cris et cherchait de la bouche Ce giron où l'on boit la vie avec le lait, Premier asile humain duquel on l'exilait. C'est ainsi qu'elle dut passer la nuit entière, Tout en larmes, mettant la tête à la portière . Et buvant à longs traits l'air glacé du ciel noir, Un peu pour se cacher, beaucoup pour ne pas voir, En face d'elle assis, plein de vin et de vice, Un groupe de soldats revenant du service Et qui, par sa présence honnête mis en train, Vociféraient en chœur un immonde refrain : Le tout puant le cuir, le rhum et le cigare .
A Paris, un laquais l'attendait à la gare.
— Un coupé qu'emportait un cheval très-fringant
La conduisit devant un perron élégant
Où les autres laquais dirent : — C'est la nourrice.
Dans ujie chambre mauve, adorable caprice
De blonde, elle aperçut un berceau près d'un lit,
Et devant cet heureux spectacle elle pâlit.
En voyant cette jeune et jolie accouchée,
Les Humbles.
Blanche, et sur le berceau de dentelle penchée,
Devant ce doux sommeil d'enfant s'extasier,
Elle crut voir le sien dans son berceau d'osier,
Pleurant auprès du lit d'un père sans vergogne
Qui n'entend pas et dort son lourd sommeil d'ivrogne.
Elle prit le petit, qui but avidement.
La mère souriait. — Le père, en ce moment,
Survint et fit la njoi^ en sentant l'atmosphère
De la chambre. — Il sortait... pour cette grosse affaire?.
Des dossiers sous le bras, en noir, un air subtil.
— Ah! voici cette femme. Elle est fort bien, dit-il. Mariée? — Il parait. — Et son pays? — Normande, Près de Caen. — Permettez, chère, cette demande : Le docteur n'est-il pas pour celles du Midi?
— Croyez-vous? — Puis, riant de son rire étourdi, La mère dit : — Pour peu que cela vous convienne, Elle est brune,Jc vais la mettre en Arlésienne,
Le costume est joli ; puis c'est la mode au Bois.
Le père eut un léger sarcasme dans la voix.
Et, s'en alhiiit : — Fort bien. Amu.scz-vous. ma chère.
Comme clic scniait bien qu'elle était étrangcrc Et qu'elle allait soutfrir dans ce monde nouveau '
La Nourrice
Sou nourrisson n'était ni bien portant ni beau. J'était un pâle enfant, pauvre vie éphémère ! Pauvre front condamné ! C'est au bal que sa mère, Dans une valse, avait reconnu son état.- Dépitée, il fallut bien qu'elle s'arrêtât, En songeant : — Quel ennui, huit longs mois de sagesse î, El quand vint le moment d'avouer sa grossesse, L'homme, — la Bourse avait baissé probablement, — Ne trouva tout d'abord qu'un mot suspect: Vraiment! Mais, rempli d'à-propos, comme un joueur qui triche, II s'attendrit bientôt, sa femme étant très-riche.
Or la nourrice, ayant sans cesse l'embarras Ce l'enfant qui criait faiblement dans ses bras Et lui mordait le sein de ses lèvres avides. Errait seule parmi les appartements vides, Et, rustique au milieu du luxe des salons, Comptait les jourà d'exil qui lui semblaient si longs.
Les Humbles.
Triste fo^er ! La mère était toujours en course, Le père était au cercle, au Palais, à la Bourse; Et, quant à leur enfant, ils ne le voyaient pat, Sauf quelquefois, le soir, à l'heure des repas. Où le chef de maison, par pure bonté d'âme, S'écriait : — Votre fils est fort joli, madame ! — Puis, époux plein d'égards et sachant ce qu'il doit, Il riait au petit et lui donnait son doigt. Mais madame bâillait, n'étant pas satisfaite D'une robe apportée alors pour quelque fête, Et, jugeant qu'on avait assez de Pavorton. Disait : — Il se fait tard. Allez coucher Gaston.
Qu'importaient cependant à la pauvre nourrice
L'abandon désolant, la maison corruptrice,
Ce faible enfant malade et refusant son lait,
Les habits d'opéra-comique qu'il fallait,
Par les jours de soleil, montrer aux inii ri,-*^
Les repas à l'office et les plaisanter
De la femme de chambre et des vald* ruilkuis?
Pauvre mère? sou âtnc était toujours ailleurs;
Toujours elle suivait, — hélas ! par Uk pensée, —
Sa lettre, la dernière au pays adressée,
La réponse si lente et venant de si loin;
La Nourrice-
Et puis elle courait chez l'écrivain du coin
Dont l'enseigne, chef-d'œuvre affreux de calligraghe,
Présente un Béranger tracé d'un seul paraphe.
Enfin on répondait : — L'enfant se porte bien;
Il profite, il grandit, il ne manque de rien.
Mais il faut de l'argent. L'huissier gronde et réclame. —
Elle baisait la lettre, et, le bonheur dans l'âme,
A l'époux qui mentait, — dévoûment incompris, —
De son dur esclavage elle envoyait le prix.
L'hiver revînt, joyeux : grands dîners, bals, théâtres Le nourrisson avait des toux opiniâtres. Et sous son front ridé brillaient ses yeux trop grands. Bref, le pauvre chétif, un soir que ses parents Étaient allés bâiller à quelque opéra bouffe, Eut un de ces accès trop longs dont on étouffe , Sa nourrice le vit expirer sur son sein ;
Les Humbles.
Puis la mère, en rentrant, trouva le médecin Penché sur le petit cadavre déjà roide, Et, confuse, ayant peur de paraître trop froide, Fit, pour pleurer beaucoup, des efforts inouïs.
Conj^édiée alors avec quelques louis Et l'esprit inquiet de cette mort subite, La nourrice voulut revenir au plus vite Au fils qu'elle pouvait allaiter aujourd'hui, A l'enfant campagnard, qui se portait bien, lui ! O le voyage heureux que l'espérance abrège! Qje lui font le ciel gris, les champs vêtus de neige, Et, là-bas, les bois noirs où volent les corbeaux ? Tout, les arbres, les champs, le ciel, lui semblent beaux. Le pays est plus près, le lieu d'exil recule. Dans un instant, sur la rougeur du crépuscule, 0 Ses yeux mouillas de pleurs verront se détacher La silhouette mince et noire du clocher. C'est le terme à présent de sa longue souffrance. Elle va voir son fils! — Enfm, 6 délivrance! Le tr.iin s'.irrcip avec SCS rudes chocs de fer. f
Mais pourquoi dune est>il si froid, ce soir d'hiver ■' Pourquoi le veot du nord gémit-il dans les branches?
La Nourrice. 13
Pourquoi donc les fossés des mornes routes blanches, Noirs et béants, sont-ils pleins d'une horreur sans nom î Pourquoi toutes ces voix qui semblent dire : Non, Parmi ces tourbillons siffleurs de feuilles mortes? Pourquoi ces hurlements de gros chiens sous les portes? Pourquoi ce cher pays, aimé de tant d'amour. Fait-il donc cet accueil hostile à ce retour?
La voilà cependant au bout de son voyage. La nuit tombe. Tout est désert dans le village. L'église au vieux portail dans la brume apparaît; Et, près de là, voici le houx du cabaret D'où sort, vibrante et claire, une chanson bachique. — Soudain la voyageuse a fait halte, tragique, Bouche béante et comme allant pousser un cri. Car cette voix, c'est bien celle de son mari ; Celte ombre profilée en noir sur les fenêtres, C'est la sienne. Il avait donc menti dans ses lettres; Il est toujours le même ; elle avait bien raison ; Il boit^ et le petit est seul à la maison. Le cerveau traversé d'une affreuse lumière, Éperdue, elle court en hâte à sa chaumière. La porte est entr'ouverte, elle entre. — Qu'il fait noir! Du feu ! bien vite. — Et la malheureuse put voir,
14 Les Humbles.
Dans la chambre à présent sordide et demeubléc,
Le reste du repas de l'ivresse attablée,
Le jambon qu'il mangea, la bouteille qu'il but,
Et, dans l'ombre, parmi les choses de^tebut,
Sale, brisé, couvert de toiles d'araignée,
— Objet horrible aux yeux d'une mère indignée
Et qu'on avait jeté dans ce coin sans remord, —
L'humble berceau d'osier du petit enfant mort.
Elle tomba. C'était la fin du sacrifice.
Et depuis lors, on voit, à Cacn, dan» un ' Tenant fixe sur vous ses yeux secs et bruiaiîis. Une femme encor jeune avec de» cheveux blancs, Qui cherche de la main sa mamelle livide El balance toujours du pied un *- ^ ■ • Je.