‹ Poésies (volume 4)Chapitre 43 sur 49 · LES LARMES · texte numérisé non relu

LES LARMES

J'aurai cinquante ans tout à l'heure:

Je m'y résigne, Dieu merci !

Mais j'ai ce très grave souci :

Plus je vieillis, et moins je pleure.

Je souffre pourtant aujourd'hui Comme jadis, et je m'honore De sentir vivement encore Toutes les misères d'autrui.

Lfs Larmes. i8i

Oh! la bonne source attendrie Qjui me montait du cœur aux yeux !

Suis-je à ce point devenu vieux Qu'elle soit près d'être tarie?

Pour mes amis dans la douleur.

Pour moi-même, quoi? plus de larme Qui tempère, console et charme.

Un instant, ma peine ou la leur!

Hier encor, par ce froid si rude, Devant ce pauvre presque nu, J'ii donné, mais sans être ému, J'ai donné, mais par habitude;

Et ce triste veuf, l'autre soir,

— Sans que de mes yeux soit sortie

Une larme de sj-mpathie, —

M'a confié son désespoir.

Est-ce donc vrai? Le cœur se lasse, Comme le corps va se courbant.

En moi seul toujours m'absorbant.

J'irais, vieillard a tête basse?

Non ! C'est mourir plus qu'à moitié !

Je prétends, cruelle nature, Résistant à ta loi si dure.

Garder intacte ma pitié...

Oh ! les cheveux blancs et les rides ! Je les accepte, j'y consens; Mais, au moins, jusqu'en mes vieux ans, Que mes yeux ne soient point arides !

Car l'homme n'est laid ni pervers Qu'au regard sec de l'égoïsme.

Et l'eau d'une larme est un prisme Qui transfigure l'univers.

Page 1