LE CENTENAIRE DE LAMARTINE
Strophes lues anx fêtes de Mâcon, le 19 oaobre 1890.
DES millions de fois les deux sont centenaires. Nous sommes, fils d'Adam, pareils aux éphémères r)ont les chauds tourbillons vibrent, l'été, dans l'air; Et cent ans pleins de £uts dans l'histoire du monde Ne durent, devant Dieu, qu'un souÉBe, une seconde. Le rapide instant d'un éclair.
194 Les Paroles sincères.
Pourtant, l'être chétif qui naît, s'agite et passe, Ce rien dans la durée et ce rien dans l'espace, Jeté comme une plume à l'onde des torrents, Peut resplendir, s'il est marqué par le génie, Dans l'avenir lointain, d'une gloire infinie; Et l'homme et le siècle sont grands.
Au lever radieux de l'âge dont nous sommes, Ce fut l'explosion des esprits et des hommes, — duelle aurore emplissant de clartés tout l'azur ! Et dans le groupe élu qu'un signe prédestine, Ton front sous le laurier se dresse, ô Lamartine, L'un des plus hauts et le plus pur.
Après tant d'échafauds, après tant de batailles, Qiiand la France saignait encor par mille entailles, Tout à coup une voix suave s'entend.iit. Sur la lyre oubliée et si longtemps muette, Tu préludais... Enfin! C'était un vrai poète! C'était une âme qui chantait !
Le Centenaire de Lamartine, 195
De l'art? Non. Plus et mieux. C'était le don suprême Et l'inspiration prise à sa source même ; Le vers pur, chaste, noble, harmonieux toujours. Et toujours — qu'il chantât l'élégie ou le psaume — Sublime sans effort, comme la fleur embaume. Comme le fleuve suit son cours !
Tu disais ta prière; et toutes les pensées Se croyaient par un chant du Paradis bercées. L'infini, c'était Dieu ; la nature, l'autel. Tu pleurais tes amours ; et tous les cœurs de femmes Palpitaient en suivant la cadence des rames Qui frappent ton « Lac » immortel.
Toujours, toujours plus haut, comme un aigle s'élève. Tu planais. L'homme est grand, as-tu dit, par le rêve. Peut-être, dieu tombé, du ciel se souvient-il l Toi du moins, tu gardas ta céleste origine, O charmeur, et ta voix d'ange, ta voix divine, Xous console dans notre exil.
iq6 Les Paroles sincères.
Jeune et prodigue, alors, ah ! que ta vie est belle ! Dans les pays dorés dont la clarté t'appelle, Tes chefs-d'œuvre sont faits aussitôt que conçus. Puis, par les mers d'azur, roi de la Poésie, Tu pars et vas baiser, sur la terre d'Asie, La trace des pas de Jésus.
Mais la France a besoin de toi pour son service. Plein de l'amour du peuple et prêt au sacrifice, Te voici, grand tribun, sur les rostres monté. La houle des partis en bas s'agite et gronde ; Le Poète ne sert que deux causes .lu monde : La Justice et la Liberté.
Un trône est renversé; nous courons à l'abîme... Pauvre homme de génie, ô cœur simple et sublime. Je songe à tes vieux jours par tant d'ombre envahis, A notre oubli coupable, à ta fin triste et noire!... Ah ! proclamons, devant ton auguste mémoire, ^ Qu'alors tu sauvas ton pays.
Le Centenaire de Lamartine. 197
Le lendemain : « Assez de rêveurs ! Trop de lyre ! » Disait-on. Ils sont prêts, sans doute, à le redire. Ceux dont la politique est la profession. Point de lyre aujourd'hui ! L'absence est trop certaine. Nuls rêveurs ! Mais où sont la vois de Démoslhcne Et les vertus de Phocion?
Tu les eus, Lamartine, en cette heure d'alarmes; A l'Europe irritée, et la main sur ses armes. Comme un gage de paix tu montras l'idéal : La République probe, indulgente, sereine ; La Concorde entre tous, la fraternité reine. L'âge d'amour, la fin du mal.
Oh ! quel réveil afeeux, quand la guerre civile Sous l'étendard sanglant vint à l'Hôtel de Ville ! Mais que tu fus alors noble, intrépide et beau ! Par ton verbe de feu l'émeute apostrophée Recula. Que pouvaient les monstres, quand Orphée Avait la garde du drapeau r
Lis Paroles sincères.
Hélas 1 Autour du juste on fait bientôt le vide. Les coquilles sont là, prêtes pour Aristide. C'est le morne abandon, c'est le funèbre soir! Salut! grand citoyen, calme sous les injures, Qui t'en vas dignement, sans plaintes, les mains pures. Et qui sors pauvre du pouvoir!
Dirai-je tes vingt ans de vieillesse attristée, Tes chagrins, ta maison de famille quittée. Pour un peu d'or, avec des larmes de douleur?... Qu'on fut ingrat !... Mais non, point de parole amère ! Tu n'en as dit aucune, et tu savais qu'Homère Serait moins grand sans le malheur.
Ne songeons qu'au triomphe ! Enfin, justice est faite ! Le jour où tu naquis met ta patrie en fête. Elle honore ton nom, l'acclame et le bénit. Ton œuvre nous voit tous inclinés devant elle. Poète, et te voici dans la gloire immortelle Que chaque siècle rajeunit.