‹ Poésies (volume 4)Chapitre 8 sur 49 · FLUX ET REFLUX · texte numérisé non relu

FLUX ET REFLUX

LA nuit tombe et la mer descend.

Ma chère âme, allons sur la grève.

Auprès du flot retentissant !

Le doute m'assaille sans trêve.

AFaimes-tu vraiment? J'ai rêve Que ta tendresse serait brève.

Arrière-Saison.

Ëcoute le râle étouffé

Du flot lointain! L'Angclus tinte

Tristement son dernier Ave.

Mon àme est par l'angoisse atteinte ; Je tiens, comme pour un départ, Ta main, froide malgré l'étreinte.

La falaise est dans le brouillard ; Le vent humide nous pénètre.

Entends ce goël.md criard !

Pour bien d'autres ton cœur fut traître ; Ton passé n'est point innocent.

Tu vas m'abandonner peut-être !

La nuit tombe et la mer descend.

Le jour grandit et la mer monte, Allons courir sur les galets !

Comme le ciel est pur! Sois prompte

Flux et Rffliix. 25

Plus d'un bateau plein de filets S'en va, le long du quai qu'il frôle.

Vers les horizons violets.

Serre-toi contre mon épaule.

Et, le cœur joyeux, allons voir La vague écumer sur le môle!

Que j'étais injuste, hier soir !

Je doutais de toi, ma chère âme!

Ce bleu matin me rend l'espoir.

Ton passé cruel, pauvre femme.

Nos larmes d'amour l'ont lavé.

Comme est ce rocher par la lame.

Vois ! le bon soleil est levé.

Aimons-nous sans crainte et sans honte.

Notre bonheur est retrouvé!

Le jour grandit et la mer monte.

-tasv

TOAST CHAMPETRE

MAI, qu'avait jusqu'alors désolé le vent aigre. Mai, frileux sous les fleurs, en habit de vinaigre. S'était enfui. Joj-eux, dans le ciel enchanté. Le chaud soleil de juin proclamait : « C'est l'été! » Celle qui connait bien mon sentiment pour elle Choisit sa robe claire et sa plus fraîche ombrelle; Et pour le beau pays de forêts et d'étangs Qui cache nos amours depuis quelques printemps.

Toast champêtre, 25

De grand matin, heureux de vivre, nous partîmes. Les poiriers du chemin sont nos amis intimes; Quand, dans la carriole au vieux cheval boiteux. Nous passons, les rameaux murmurent : « Ce sont eux ! » Et, grise de plein air et de grand paysage. Ma mignonne leur prend des feuilles au passage. Rien n'a changé. Voici l'auberge. Sur le seuil. Le vieux chien du logis vient pour nous faire accueil. Notre chambre est la même. En ouvrant la fenêtre, La même saine odeur de foret nous pénètre. Voici le pied tronqué de l'orme qu'on scia; En face, dans le parc, le même acacia Répand, comme jadis, son odeur printanière. J'entends le loriot comme la fois dernière. Et songe : « Le bonheur qui se peut retenir Est tout dans l'habitude et dans le souvenir. »

Cependant, ma petite amie — oh ! comment dire Le charme tendre et fin de son joli sourire ? — Bien contente, elle aussi, de ce coin retrouvé, A ri, comme autrefois, du portrait mal gravé Du pauvre Monsieur Thiers en toupet ridicule ; Elle a mis son chapeau fleuri sur la pendule, Oté ses gants de Suède, et puis, ayant pensé.

26 Arrière-Saison.

Tout à coup, qu'on ne s'est pas encore embrassé, Elle s'approche, avec son air sainte-n'j'-touclie. Et pose lentement sa bouche sur ma bouche. Quelle minute!...

Un cri nous appelle soudain.

Le déjeuner! On est servi dans le jardin, Sous la tonnelle basse, auprès du jeu de boules. On court se mettre à table en effarant les poules. Victoire encor ! Rien n'a changé ! Tout est pareil ! Voici le gai vin blanc qu'il fout boire au soleil Et dont la courte ivresse en rires se dissipe, Le lourd couvert d'étain et de terre de pipe Dont un joyeux rayon foit vibrer les couleurs. Et des cerneaux tout frais dans une assiette à fleurs.

...Puisque après ce repas nous foisons une pause Et que mon verre est plein, effeuilles-y la rose. Ma chère, que tu fois tourner entre tes doigts ; Car je veux boire au nid de nos amours ! Je bois Au clocher du village, orné d'un coq de fonte, Qui depuis cinq printemps, — à mon âge, on les compte, Le long des jeunes blés, pleins d'oiseaux et de chants, ^ Nous a vus tant de fois faire un bouquet des champs.

Toast champ'clre . 27

Je bois aux toits moussus où, comme nous fidèles, Reviennent, chaque été, les bonnes hirondelles. Je bois aux verts fourrés de ronce et de genêt Où l'écho semble aimer ta voix qu'il reconnaît. Je bois aux vieux témoins de nos gaîtés champêtres. Aux fleurs dans les grands prés, aux fraises sous les hêtres, A la forêt où chante au lointain le coucou. Aux sentiers dans lesquels, te baisant sur le cou. Je t'étreins brusquement pour te dire : « Je t'aime ! » Enfin, je bois au cher pays, toujours le même. Où, depuis ce matin, nous sommes de retour. Chère, et qui n'a pas plus changé que notre amour !

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