LE PHARAON
Le devin Thoutmès quatre est mort, et sa momie Est, dans son hypogée, à jamais endormie ; Thoutmôs quatre est au rang des dieux-rois. Et son Le nouveau pharaon d'Egypte, Aménophis, A pris possession du trône de son pure. Coiffé du bandeau d'or où se tord la vipère, Le torse droit, les mains sur les cuisses, les yeux Perdus dans on ne sait quel rcvc soucieux, Un morne et froid sourire à ses lèvres lippues.
Le Pharaon. 89
Il reçoit, au milieu des colonnes trapues
De son palais couvert d'hiéroglyphes peints,
L'hommage des guerriers et des prêtres thébains.
Sur les trépieds d'airain fument les aromates ;
Et, prosterné, le chef des hiérogrammates
Lui prédit les grandeurs de son règne futur :
« Salut, roi de Kémit ! pharaon trois fois pur,
En qui sont la santé, la vigueur et la vie !
Parle. Ta volonté sainte sera servie.
C'est pour toi que les trois gardiens, Fré, Knef et Fta,
Rendent le Nil fécond de la source au delta,
Et pour toi que les sphynx et les cynocéphales
Lancent vers le soleil leurs clameurs triomphales !
Ordonne, pharaon sublime ! Que veux-tu ?
La récolte est à toi jusqu'au moindre fétu :
Dicte un ordre, et ce peuple immense, tu l'affames.
fi. toi l'Egypte ! A toi les hommes et les femmes,
Et les produits du sol, et tous les animaux !
Veux-tu la gloire? Eh bien ! roi puissant, dis deux mots,
Et nous rassemblerons ta flotte et tes armées ;
Les nations seront par ton bras décimées ;
Et tu feras courir leurs plus fameux guerriers.
Captifs près de ton char, comme des lévriers ;
Et tu reculeras au loin ton territoire
ço Récits épiques.
Et graveras partout ta stèle de victoire.
Parle. Dédaignes-tu la guerre et ses hasards ?
Ton cœur est-il épris des plaisirs et des arts ?
O maître, fais-nous donc savoir ta fantaisie ;
Et, parmi les parfums, cent esclaves d'Asie,
Radieuses ainsi que l'aurore en été
Et parant de bijoux leur brune nudité.
Au son des tambourins et des doubles crotales.
T'enivreront de leurs danses orientales !
Ton caprice veut-il construire un monument
Où dure ta mémoire impérissablement,
Et près de qui seront trop petits et timides
Le Lac, le Labyrinthe et les trois Pyramides ?
Rêve aussi colossal que tu pourras rêver,
Fils des dieux ! et, pour loi, nous ferons aoulcvcr
Des milliers de blocs lourds par des millions d'hommes.
O pharaon, tout est à loi dans les vingt nomes,
Le soldat casqué d'or, le prêtre circoncis,
Le scribe, l'artisan à son travail assis,
CcuiL de tous les métiers et de toute» le» caste» ;
Et jamais tes désirs ne seront assez vastes.
Parle, ordonne, commande ; cl nous obéirons. »
Il dit ; et tous sont là, muets, courbaut leurs fronts.
Le Pharaon. çi
Mais, se sentant le cœur plein d'un dégoût immense Et s'étant demandé comme il sied que commence Ce règne qu'on lui peint si prospère et si beau, Le jeune roi répond :
« Bâtissez mon tombeau. »