‹ PoésiesChapitre 57 sur 59 · DANS UN TRAIN DE BANLIEUE · texte numérisé non relu

DANS UN TRAIN DE BANLIEUE

e train stoppa; c'était la station de Sùvrcs.

Assis dans mon wagon, la cigarette aux lèvres, En jetant un regard dehors, je remarquai, Près de la porte en bois ouverte sur le quai, Un groupe de trois sœurs vraiment presque pareille.^ Mêmes cheveux au vent derrière les oreilles, Mêmes chapeaux à fleurs, mêmes robes d'été, Même air de bonne humeur et de naïveté. Les yeux brillants de joie, elles riaient entre elles Et faisaient de très loio signe avec leurs ombrelK

Dans un train de banlieue. 273

A leur père^ un brave homme aux gros favoris gris,

Qui rapportait un tas de paquets de Paris

Et descendait du train tout couvert de poussière.

Il donna son ticket au vieux garde-barrière

Et se laissa par ses fillettes embrasser.

Après avoir eu soin de le débarrasser,

Toutes trois à la fois lui firent des demandes ;

Et lui, donnant déjà le bras aux deux plus grandes,

Semblait se dire, heureux : « C'est à moi, tout cela ! »

Sur un coup de sifflet, notre train s'ébranla, Et, rêveur, je songeais, en poursuivant ma route : — Bonne et simple famille ! Ils habitent sans doute Un des chalets qu'on voit sur ce coteau boisé. ^ Le père est, à coup sûr, un commerçant aisé. Ils demeurent ici la moitié de l'année Et pensent qu'il est temps de pourvoir leur aînée. Ce serait le bonheur pourtant si l'on voulait ! Le dimanche, en été, l'on irait au chalet Par le chemin de fer, en fumant un cigare; Tout le monde viendrait vous attendre à la gare ; On serait accueilli par leurs rires amis. Et pour le déjeuner le couvert serait mis Dans l'intime jardin, sur la fraîche pelouse.

27+ Jeunes Filles.

Pour mettre un vieux chapeau de paille et quelque blouse.

On passerait d'abord dans le petit salon ;

Puis, tandis que la bonne apporte le melon

Et que le père prend le panier à bouteilles,

On courrait, du côté du verger et des treilles,

Emportant à deux mains des assiettes à fleurs.

Avec sa fiancée et les petites sœurs

Qui vous lancent parfois une phrase maligne.

Cueillir de beaux fruits miîrs et des feuilles de vigne...

Et ce serait facile à faire, tout cela ! Peut-être eût-il suffi de quitter le train là?

— Mais non. En concevant cette bourgeoise idylle, J'en ai pris le meilleur ; le reste est inutile. Aurais-je dû descendre à cette station ? Non. Le désir vaut mieux que la possession, Et )e suis aujourd'hui bien fou, quand je regrette Ce rêve qui s'éteint avec ma cigarette.

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