LIVRE II
Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire Que son affliction ne se puisse imiter, Seule de cet ennui me débat la victoire, Et me la fait quitter.
L'image de ses pleurs, dont la source féconde Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris, C'est la Seine en fureur qui déhorde son onde Sur les quais de Paris.
Nulle heure de beau temps ses orages n'essuie, Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement.
Quiconque approche d'elle a part à son martyre , Et par contagion prend sa triste couleur; Car, pour la consoler, que lui sauroit-on dire En si juste douleur?
Reviens la voir, grande àme : ôte-lui cette nue Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison , Et fais du même lieu d'où sa peine est venue Venir sa guérison.
Bien que tout reconfort lui soit une amertume, Avec quelque douceur qu'il lui soit présenté, Elle [tiendra le tien, et, selon sa coutume, Suivra ta volonté
Quelque soir en sa chambre apparois devant elle, Non le sang en la bouche et le visage blanc, Comme tu demeuras sous l'atteinte mortelle Qui te perça le flanc.
Viens- y tel que tu fus quand aux monts de Savoie Hymen en robe d'or te la vint amener , Ou tel qu'à Saint-Denis, entre nos cris de joie, Tu la fis couronner.
Après cet essai fait, s'il demeure inutile, Je ne connois plus rien qui la puisse toucher; Et sans doute la France aura , comme Sipyle * , Quelque fameux rocher.
Pour moi dont la foiblesse à l'orage succombe, Quand mon heur abattu pourroit se redresser , J'ai mis avecque toi mes desseins en la tombe : Je les y veux laisser.
Quoi que pour m'obliger fasse la Destinée, Et quelque heureux succès qui me puisse arriver , Je n'attends mon repos qu'en l'heureuse journée Où je t'irai trouver.
Ainsi, de cette cour l'honneur et la merveille, Alcippe soupiroit, prêt à s'évanouir.
On l'auroit consolé, mais il ferme l'oreille, De peur de rien ouïr.
t. Montagne de l'Asie mineure, près du fleuve Méandre. Édii