‹ PoésiesChapitre 185 sur 189 · QUI FUT TUÉ EN DUEL · texte numérisé non relu

QUI FUT TUÉ EN DUEL

SlKE,

Les vers que Votre Majesté vient de lire i passeront, s'il lui plaît, pour un très- humble remercîment de la promes.se qu'elle m'a faite de ne donner jamais d'abolition à ceux qui ont assassiné mon fils. Une bonté médiocre se. fût contentée de me l'avoir dit une fois. La vôtre, qui, en l'amour de la justice et en la haine des crimes, n'est semblable qu'à soimême, après me l'avoir réitéré, y voulut encore ajouter ce favorable commandement, que je travaillasse à faire prendre les meurtriers , et que je ne me souciasse point du demeurant. 11 semble bien, Sire, que des paroles prononcées de

I. Cette lettre était apparemment précédée de l'ode qui commence par : Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête! Édit

la bouche d'un Roi, le plus grand et le meilleur qui soit au monde, me doivent être en telle révérence, que, sans être criminel moi-même, je ne puisse faire doute de leur vérité. Mais, Sire, sur quelle sûreté peut se reposer un esprit de qui le trouble est si grand et si déplorable comme le mien? Cauvet, conseiller d'Aix , beau-père de de Piles, et père de Bormes, qui sont les deux abominables assassins de mon pauvre fds, prêche partout la vertu de ses pistoles, et parle de la poursuite que j'en fais, non avec l'humilité d'un qui a besoin de miséricorde, mais avec la présomption d'un qui se tient assuré de triompher. C'est cela, Sire, qui m'amène une seconde fois à vos pieds pour vous faire souvenir de votre promesse, et vous en demander la confirmation. Pour ce qui est des faveurs dont Cauvet se promet d'être appuyé, je ne m'en mets point en peine. Tl en sera ce qui pourra ; mais je sais bien qu'un homme d'honneur y pensera deux fois devant que de se ranger de son parti. Protéger une méchanceté, et la commettre, sont actions qui partent presque d'une même source : et qui fait l'un , Sire , feroit l'autre , s'il en espéroit la même impunité. Puis, quand il se tronveroit des âmes assez perdues pour l'assister, sur quelles apparences, s'ils ont quelque lumière de bon sens, sauroientils fonder leur intercession ? Si par les qualités mes parties se pensent rendre considérables à mon préjudice, qui est-ce qui ne sait point qu'un nombre infini de personnes vivent encore à Marseille, qui ont vu arriver le père et l'oncle de Cauvet, et là, petits marchandots, avec des balles de cannelle, poivre, gingembre, raisins et autres denrées, commencer leur trafic, qui, de deux ou trois mille livres qu'ils pouvoient avoir alors, est abouti à près de deux millions, que tout le monde croit qu'ils aient aujourd'hui? Je n'ai parlé que du père et de l'oncle; mais Cauvet, tout hardi qu'il est, oseroit-il nier qu'il n'ait fait le métier lui-même, et qu'assez de fois son nom n'ait été écrit au livre de IVcri-

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x ii î ii du vaisseau? Quant à de Piles, si un secrétaire d'état, appuyé d'une personne qui pouvoit tout auprès du feu Roi votre père, ne lui eût fait donner la chétive capitainerie du château d'If, vacante par la mort d'un valet de chambre de Henri III, ensuite de laquelle il a fait depuis quelques autres petites grivelées, ne seroit-il pas à cette heure ou à Carpentras ou en Avignon, caché parmi ses parents dans les ordures de la honteuse condition où il est né ? Four ce qui est de moi, Sire, il est bien vrai que la maison des Malherbe- Saint-Aignan, dont je suis, et dont je porte le nom, est depuis deux cents ans en si mauvais termes qu'elle ne sauroit être pis, si elle n'étoit ruinée entièrement, bit quand je dis cela, je ne pense laisser rien à dire à mes ennemis. Mais il est vrai aussi que non -seulement dans l'histoire de Normandie, mais en la voix commune de tout le pays, elle est tenue pour l'une de celles qui suivirent il y a six cents ans le duc Guillaume à la conquête d'Angleterre, et que, pour le justifier , l'écusson de leurs armes est encore aujourd'hui parmi trente ou quarante des principales du temps, en l'abbaye de Saint-Étienne de Caen , dans une salle que la Fortune, plutôt qu'autre chose, exempta du ravage que fit la fureur des premiers troubles en tout le reste de cette maison. Si mes parties s'en veulent éclairer, qu'ils aillent sur le lieu : leur propre vue leur apprendra ce qui en est. Mais peut-être s'imaginent-ils qu'ils donneront à ce crime une couleur qui en diminuera l'abomination C'est chose qu'ils ont déjà tentée inutilement. S'ils y retournent , je ne crois pas que ce soit avec plus de succès. Cette maudite affaire ne fut pas sitôt arrivée que Cauvet, qui voudroit avoir des juges à sa fantaisie, ou plutôt qui n'en voudroit point avoir du tout, dépêcha par- deçà un des siens pour avoir une interdiction du parlement de Provence , et en chemin faisant le chargea de conter la nouvelle de la façon qu'il lui étoit expédient qu'elle fût crue. Son homme s'acquitta de sa commission le

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mieux qu'il put ; mais ce furent des ténèbres qui ne durèrent guère. Il arriva dans cinq ou six jours une infinité de lettres de Provence qui, par des narrations véritables et non suspectes, démentirent ce que ridiculement ce messager avoit publié. M. de Guise même, qui avoit été prévenu de cette imposture, me fit Pbonneur de me venir voir, et m'avoua que du premier abord il avoit cru ce que l'homme de Cauvet avoit dit, mais que, depuis, ceux qui font ses affaires en Provence lui avoient écrit au vrai comme la chose s'étoit passée, que l'action étoit très-vilaine, et que de bon cœur il m'assisterait en ce qui dépendrait de lui. Voilà comme réussit à Cauvet le premier essai qu'en celte occasion il fit d'abuser le monde. A cette heure que la chose est décriée comme elle est, et que sur les informations faites par trois juges différents et les dépositions de plus de quarante témoins, les assassins ont été condamnés à mort, je ne vois pas avec quelle apparence il pourroit reprendre le môme chemin. Aussi crois-je bien que ce n'est pas là que lui et les siens jettent les plus assurés fondements de leur espérance. Ils me voient en un âge où il est malaisé que ma vie soit plus guère longue, ils font ce qu'ils peuvent pour en attendre la fin ; il ne se passe guère de semaine que suides vétilles ils ne m'assignent au conseil. Contre tous leurs artifices, M le Garde des Sceaux est mon refuge. Les bonnes causes sous lui ne doivent rien craindre, ni les mauvaises rien espérer. Son intégrité est une muraille d'airain; il n'y a moyen d'y faire brèche. Tout le monde bénit l'élection que V. M. en a faite : je crois qu'il ne sera pas marri que j'en fasse de même, et qu'avec les autres je publie sa vertu, pour ce que véritablement elle est une des plus fortes et plus nécessaires pièces dont V. M. puisse composer la félicité de l'État. L'ordonnance veut que toute audience soit déniée aux criminels, que premièrement ils ne se soient remis en prison. Je sais bien que c'est ce que mes parties ne

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feront pas; et par conséquent je nie dois rire d'eux si, quoi qu'ils lassent dire en leur absence, ils s'imaginent d'être écoutés dans le conseil. Je suis trop long, Sire, j'abuse de votre loisir. Mais si les plus foibles passions sont rebelles à la raison, il ne faut pas penser que les fortes demeurent dans l'obéissance. Je m'en vais finir, après que j'aurai dit à V. M. une cbose que peut-être elle n'entendra pas sans étonnement. Mon pauvre fils ayant été tué à quatre lieues d'Aix, y fut apporté, pour, selon son désir, être inbumé en l'église des Minimes, qui est au bout de l'un des faubourgs. Le peuple ne sut pas sitôt que le corps étoit arrivé, qu'il y courut en telle abondance qu'il ne demeura au logis qua les malades. Comme il fut question de le mettre en terre , ils dirent tous que résolument ils le vouloient voir encore une fois. Les religieux en firent quelque difficulté, mais il fallut qu'ils cédassent. La bière fut ouverte, le drap décousu, et le peuple satisfait de ce qu'il avoit désiré. Quelles bénédictions furent alors données au pauvre défunt, et quelles imprécations faites contre les meurtriers ! c'est cbose vue et attestée de trop de gens pour m'y arrêter. 11 suffit, Suu:, que je supplie très-humblement V. M. de considérer quelles étoient les mœurs d'un homme que toute une ville a regretté de cette façon. Ce n'est rien de nouveau de plaire à cinq ou six personnes; mais de plaire à tout un peuple, et lui plaire jusques à si haut point, il est malaisé que ce soit que par le moyen d'une vertu bien reconnue, et dont les témoignages aient une bien claire et bien générale approbation. Aussi ne douté-je point, Sire, que V. M., qui a une aversion de toute sorte de crimes, ne trouve en cette circonstance extraordinaire de quoi faire sentir à mes parties un extraordinaire courroux. Tuer qui que ce soit est toujours un mauvais acte; mais tuer un homme de bien, et le tuer poltronncnient et trattrement, c'est mettre le crime si haut qu'il ne puisse aller plus avant. J'ai certes de la peine à croire

qu'il y ait homme qui osât parler pour ceux qui ont commis cettuy-cy. Toutefois pour ce qu'il y a des esprits bossus et boiteux aussi bien que des corps, s'il avenoit à quelque effronté d'en prendre la hardiesse, souvenez-vous, Sire, que ceux qui vous prient d'une injustice vous tiennent capable de la faire ; et là-dessus jugez quelle opinion vous devez avoir des personnes qui l'ont si mauvaise de V. M. Pour moi, qui ai accoutumé de nommer les choses par leur nom, je ne saurois dire sinon que je les tiens pour gens sans conscience, et à qui le succès de vos affaires bon ou mauvais est indifférent. Qu'on examine vos prospérités comme on voudra, il ne s'en trouvera point d'autre cause que la sainteté de votre vie. Je n'ôte rien à la gloire de votre épée. Vos mains avoient bien à peine la force de la mettre hors du fourreau, que V. M. en fit des choses qui furent admirées de toute l'Europe. Je n'ôte rien non plus aux soins incomparables qu'apporte M. le cardinal de Richelieu à la direction de vos affaires, aux profusions excessives qu'il fait de son bien pour votre service, ni aux assiduités infatigables qu'il y rend avec un péril extrême de sa santé. Au contraire, j'estime ce très-grand prélat jusque-là que je ne le vois jamais tant soit peu indisposé que je ne soupçonne quelque grande indignation de Dieu contre l'État. Mais, Sire, qu'en cette occasion de l'île de Ré, la mer se soit humiliée devant vous; que, de si revêche qu'elle est, elle soit devenue si complaisante , c'est , pour en parler comme il faut, une affaire où il y a quelque chose plus que de l'homme. Je sais bien les dévotions qu'a faites pour vous la Reine votre mère : Reine aussi grande qu'elle est banne mère ; mère aussi bonne qu'elle est granle Reine; et telle en toutes ses qualités, que c'est ne savoir que c'est de perfection que de croire qu'il y ait rien à désirer. Je n'ignore pas aussi celles que la Reine y a contribuées : Reine si belle et si vertueuse que, hors l'honneur qu'elle a eu d'épouser V. M., le monde ne

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lui pouvoit donner de mari qui la méritât. Mais quelque ardeur de prière qu'elles y eussent apportée l'une et l'autre, eussent-elles obtenu pour un prince de piété commune ce qu'elles ont obtenu pour vous? Non, non, Sire; il n'y a personne qui raisonnablement se puisse plaindre, quand je dirai que V. M. n'a mis ses affaires au bon état où elles sont que par le soin de plaire à Dieu et la crainte de l'offenser. Continuez, Sire, de marcher dans un chemin si assuré. Haïssez toujours le mal : Dieu vous fera toujours du bien. Je ne crois pas qu'il y ait chose au monde que vous désiriez, et qui vous soit si désirable comme d'être père. Vous le serez, Sire, par beaucoup de raisons ; mais ce n'en sera pas une des moindres que la compassion que vous aurez eue d'un père affligé comme je le suis ; et dans peu de jours, V. M. remettra tellement les rebelles dans leur devoir que ce que j'ai dit sera véritable :

Enfin mon Roi lésa mis bas,

Ces murs qui de tant de combats

Furent les tragiques matières. La Rochelle est en poudre, et ses champs désertés,

N'ont face que de cimetières Où gisent les Titans qui les ont habités.

C'est là, Sire, que tendent les vœux de tous les gens de bien, et, autant que de nul autre, ceux de votre très-humble, très-obéissant et très-affectionné sujet et serviteur,

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