‹ Poésies fugitives de Jacques DelilleChapitre 6 sur 45 · ÉPITRE SUR LES VOYAGESCO · texte numérisé non relu

ÉPITRE SUR LES VOYAGESCO

JiiNFiN, grâces aux mains dont la sage culture , Dans toi , sans l'altérer, embellit la nature , Nous voyons ton génie éclos avant le temps , Et les dons de l'automne enrichir ton printemps I Ton goût s'est épuré, l'étude de l'histoire A mûri ta raison, en ornant ta mémoire.

L'art des vers t'a prêté ses brillantes couleurs ; La morale, ses fruits j l'éloquence , ses fleurs.

(i) Cette epitre a remporté le prix à l'Académie de Marseille, en 1 765.

i3o POÉSIES

A l'heurease unioa de ces grands avantages ,

Que manque-t-il encor? Le secours des voyages.

« Qui , moi ! que je m'arrache à mes amusements^ » Pour des peuples grossiers, ou de vieux monuments! » Que j'aille déterrer d'augustes antiquailles , » User mes yeux savants sur d'obscures médailles, » Consulter des débris, admirer des lambeaux, » Et fuir loin des vivants pour chercher des tombeaux! )> Ainsi s'exprimerait quelque marquis folâtre , Dans ses fades plaisirs amateur idolâtre.

Captif dans un salon de vingt glaces orné, £t dont l'esprit encore est cent fois plus borné.

Loin de ce cercle étroit la nature t'appelle. Va goûter des plaisirs aussi variés qu'elle : Pour toi sa main féconde, en mille êtres divers , Nuança le tableau de ce vaste univers.

Aux rives de Marseille, où le commerce assemble Vingt peuples étonnés de se trouver ensemble. L'humble sujet des rois, le fier républicain ^ Et le froid Moscovite, et le noir Africain, Et le Batave actif sorti du sein de l'onde.

Tu vois avec plaisir cet abrégé du monde.

Quels seront tes transports , quand des mœurs et des arts Le spectacle agrandi va frapper tes regards , Lorsqu'à tes yeux surpris tant de peuples vont naître? Le premier des plaisirs , c'est celui de connaître; C'est pour lui qu'un mortel , noblement curieux. S'arrache au doux pays où vivaient ses aieux : Et , loin d'un tendre ami, d'une épouse adorée , Même loin des regards d'une mère éplorée.

FUGITIVES. i3i

Tantôt chez des humains plus cruels que les ours , Va chercher la nature au péril de ses jours ; Tantôt , parmi des feux et des torrents de soufre , Approchant de TEtna le redoutable gouffre , Pour sonder les secrets de s'es feux consumants y Marche d'un pas hardi sur ces rochers fumants ; Tantôt, courant chercher dans les murs de,Palmire , Ces superbes débris que l'étranger admire , AflFronte , et des brigands Fhorrible avidité, Et d'un vaste désert la triste aridité , Et d'un ciel dévorant la flamme étincelante , Que le sable embrasé réfléchit plus brûlante , Et Tarène changée en des tombeaux mouvants , Où mille malheureux sont engloutis vivants.

De retour sous son toit , tel que l'airain sonore Qu'on cesse de frapper , et qui résonne encore. Dans la tranquillité d'un loisir studieux , Il revoit en esprit ce qu'il a vu des yeux j Et, dans cent lieux divers présent par la pensée. Son plaisir dure encor quand sa peine est passée.

Souvent près d'une épouse , à son foyer assis , Il aime à la charmer par d'étonnants récits ; Et , suspendant leurs jeux , dès l'âge le plus tendre, ?^Qs enfants enchantés se pressent pour l'entendre.

Qu'il porte son tribut à la société :

Dans tous ses entretiens quelle variété !

Savant observateur de ce globe où nous sommes , Connaissant tous les lieux , connaissant tous les hommes , Par le charme piquant de mille traits divers. Il semble , sous nos yeux , transporter l'univers;

i5a POÉSIES

Et^ toujours agréable , en même temps qu'utile, Instruit sans être lourd, plaît sans être futile.

« Mais quoi ! sans s'exiler , ne peut-on rien savoir? » Moi, dans mon cabinet, j'apprends tout sans rien voir. i Dit, de l'esprit d'autrui ce moissonneur avide. Qui, la mémoire pleine et l'esprit toujours vide, D'observer par ses yeux se croyant dispensé.

Si l'on n'eut point écrit , n'aurait jamais pensé.

Oui, tesHvres sont bons, mais moins que la nature; Rarement on l'y voit peinte sans imposture.

Pourquoi donc la juger sur leurs fausses couleurs ? A tes propres défauts pourquoi joindre les leurs ? Et , quand ils m'offriraient une image fidèle , Que me fait le tableau, lorsque j'ai le modèle ? Celle dont je puis voir les véritables traits , Je ne la cherche point dans de vagues portraits : L'objet me frappe plus qu'une froide peinture ; Un coup-d'œil quelquefois vaut un an de lecture.

J'ai tant vu , dit quelqu'un, de ces hommes fêtés, Qui, portant leur ennui dans vingt sociétés , Fiers d'avoir parcouru ce monde ridicule , Prennent ce cercle étroit pour les bornes d'Hercule , Prétendent que partout sont les mêmes travers , Et veulent sur Paris mesurer l'univers.

Insensé ! sors enfin de ton erreur profonde^ Tu n'as vu qu'un feuillet du grand livre du monde. Dans ce Paris, séjour de l'uniformité.

Théâtre où tout imite, où tout est imité.

Chaque coin cependant a son ton , a son style; L'habitant du Marais est étranger dans l'Ile :

FUGITIVES. i55

Et ces peuples nombreux , dans Tunivers épars ,

Séparés à jamais par d'éternels remparts,

Que de l'humanité les seuls liens rassemblent ,

Tu veux que leur génie et leurs mœurs se ressemblent!

A des yeux plus instruits , ou plutôt moins distraits ,

Gomme chaque mortel , chaque peuple a ses traits.

Je sais que, de nos cœurs impérieuses reines, Les mêmes passions sont partout souveraines.

Mais, de l'esprit humain despotes orgueilleux. Les préjugés , ami, changent avec les lieux : Concentrés dans nos murs , comment guérir les nôtres ? Le mal est parmi nous, le remède chez d'autres ; Qu'ils nous prêtent ces dons loin de nous écartés ! Qu'eux-mêmes, à leur tour, empruntent nos clartés. Qu'ainsi , de toutes parts, le vrai se réfléchisse : Par cet échange heureux que l'esprit s'enrichisse ! Ainsi , de son pays franchissant la prison.

Le voyageur découvre un nouvel horizon ; Et , mettant à profit cette course féconde.

Cherche les vérités éparses dans le monde; Tandis que , dans sa terre , un gentillâtre altier , De l'esprit paternel fanatique héritier. Végète obstinément dans ses donjons antiques. Et dans ses préjugés mille fois plus gothiques.

« Ainsi l'homme ne peut se former qu'en courant! )) Pour se rendre estimable , il faut qu'il soit errant, » Et que , de peuple en peuple, oubliant sa noblesse , » Il aille, par lambeaux, recueilhr la sagesse! » Le soleil ne reçoit ses clartés que de lui; » Et Tame doit penser par le secours d'autrui l

i34 POÉSIES ^

» L'arbre , content des fruits qu'il tient delà nature, )) Dans son terrain natal trouve sa nourriture: » Le ciel auprès de nous , avec le même soin y ■ » A placé les secours dont notre ame a besoin. » Pourquoi donc^ aiSamés des richesses des autres, » Mendier leurs trésors , et dédaigner les nôtres , » Pareils à ces mortels justement odieux , » Qui y pouvant cultiver le champ de leurs aïeux , » Aiment mieux, promenant leur misère importune, » Sur la pitié publique établir leur fortune ?

» D'ailleurs , me dites-vous , chaque peuple a ses mœurs. » Ces nuances d'esprit , ces contrastes d'humeurs , » Le ciel les forme-t-il pour que ce caractère , » Par tous ces frottements ou s'efface ou s'altère? » S'il faut que par l'esprit l'esprit soit imité, » Condamnez donc le monde à l'uniformité ; » Dérobez donc aux champs cette riche peinture^ » Qui , sous mille coups-d'œil , reproduit la nature ; )) Donnez donc à nos fruits, donnez donc à nos fleurs » Et les mêmes parfums et les mêmes couleurs ; » Et voyant à regret d'inégales campagnes , » Au niveau des'vallons abaissez les montagnes* » Eh! copier, enfin, n'est-ce pas se borner?

» La parure d'autrui me gène sans m'orner.

» Ainsi , l'ame afiaiUit sa vigueur naturelle, » Eu adoptant des mœurs qui n'étaient pas pour elle : » Ainsi , des étrangers empruntant ses appas , » L'esprit se dénature et ne s'embellit pas.

» Une beauté sans art a des défauts qu'on aime : w Le singe est plus choquant que l'ours affreux lui-même

FUGITIVES- i55

» Ne nous gâtons donc pas , en voulant nous changer :

» L'air le plus ridicule est un air étranger.

» Le secret de choquer, c'est de se contrefaire :

» L'esprit s'égare enfin dès qu'il franchit sa sphère, n

Oui : mais eu voyageant si je sais l'enrichir. C'est agrandir sa sphère , et non pas la franchir : Le vrai, du monde entier est le commun partage; Mais le ciel, en cent lieux sema cet héritage. C'est peu que, pour unir toutes les nations , Entr'elles de la terre il partage les dons :

Pour mieux favoriser cette utile liarmonie , Il leur partage encor les talents du génie.

Et fait ainsi servir aux plus heureux accords , Et les besoins de l'ame et les besoins du corps*

C'est à nous d'assembler les rayons qu'il disperse , D'augmenter nos trésors par un noble commerce ; C'est à nous de chercher , au prix de cent travaux , D'anciennes vérités chez des peuples nouveaux.

L'air d'un autre , dit-on , dans nous pourrait déplaire. Non, non, la vérité n'est jamais étrangère; - Et , de quelque climat que l'on soit citoyen. Musulman ou Français , la sagesse sied bien.

c( Mais c'est l'homme surtout que l'homme doit connaître. )) Et pourquoi , loin des heux où le ciel m'a fait naitre , » Chercher , ajoute-t-on , ce savoir incertain ? )) Tout est nouveau pour moi chez un peuple lointain : » Cette école des mœurs que l'on appelle usages, » L'habillement , la langue, et même les visages , » D'un frivole dehors m'occuperont long-temps , » Et me déroberont de précieux instants.

i36 POÉSIES

» Comment connaître à fond une terre étrangère

» Qu'à peine effleurera ma course passagère?

)) L'homme est-il, loin de moi , plus facile à juger ^

» Sous un masque inconnu^ sur un coup-d'œil léger,

» Que ceux qu'à mes regards ma nation expose ,

» Dont le masque connu n'a rien qui m'en impose ,

;> Et que par habitude, et pour mes intérêts,

» Je revois plus souvent, j'observe de plus près ?»

Eh ! c'est l'intérêt même , et surtout l'habitude, Qui , bien loin d'y servir, nuisent à cette étude. Sur les objets voisins, l'une nous rend distraits ; L'autre , peintre infidèle , en altère les traits ; L'une nous fait tout voir avec indifférence , Et l'autre donne à tout une fausse apparence ; L'un rend passionné , l'autre peu curieux; L'une enfin assoupit , l'autre abuse mes yeux. Pour voir ce grand spectacle avec une ame saine, Il faut être au parterre , et non pas sur la scène : Souvent il faut aussi , pour, plaire aux spectateurs , Une pièce nouvelle et de nouveaux acteurs.

D'ailleurs, puisqu'éprouvant diverses influences, L'homme , selon les lieux , prend diverses nuances, Pourquoi n'examiner qu'un seul coin du tableau? Ce fleuve, dont l'aspect semble toujours nouveau, Suffit-il , pour juger ce qu'il est dans sa course. De voir son embouchure , ou d'observer sa source ? Non; il faudrait le suivre en son cours tortueux , Le voir rapide ou lent, humble ou majestueux; Resserré dans son ht , reculant ses rivages , Baignant des bords fleuris , ou des rives sî^uvages,

FUGITIVES. ï37

Ainsi l'homme varie ; ainsi de toutes parts

Il faut de son portrait chercher les traits épars ,

Chez les républicains admirer sa noblesse;

Aux pieds d'un fier despote observer sa faiblesse;

Voir comment son esprit, dépendant des climats ,

Est bouillant au midi, froid parmi les frimas ;

Remarquer tantôt l'art , et tantôt la nature ;

Voir ici le défaut , là l'excès de culture;

Enfin, chercher en quoi tous ces peuples nombreux

Ressemblent Fun à Tautre , ou difierent entr'eux ,

Depuis l'affreux Huron qui, mugissant de joie ,

Égorge les vaincus, et dévore sa proie.

Jusqu'aux Européens, brigands ingénieux.

Qui, sans se dévorer, s'égorgent encor mieux.

« Mais enfin , à quoi tend ma course vagabonde? » J'aurai vu les erreurs dont l'univers abonde ; » J'aurai vu les mortels en proie aux passions ; » Le servile intérêt mouvoir les nations , » Et , sous cent noms pompeux tyrannisant la terre, » Nourrir chez les humains une éternelle guerre. » Eh î pourquoi , recherchant ce dangereux savoir , » M'accoutumer au mal, à force de le voir?

» Je serai dans le monde , étranger et novice ; » Hélas l à la vertu que sert l'aspect du vice? » Examinons plutôt notre cœur imparfait^ » Voyons ce qu'il faut faire , et non ce que l'on fait ; » Connaissons les devoirs , non les errejirs des hommes , )) Ce qu'il nous convient d'être, et non ce que nous sommes. » Enfin, qu'importe ici ce que l'on pense ailleurs? }} fl^ven^nt plus instruits, revenons-nous meilleurs?

i38 POÉSIES

Oui: des maux les plus grands Fignorance est la mère; Ainsi que ses vertus , tout peuple a sa chimère; C'est peu que ce tyran y le préjugé natal, Sur les yeux de l'esprit mette un bandeau &tal : n soumet le cœur même à son joug incommode, Avilit la vertu , met le vice à la mode , I

Gorrooipt l'homme orgueilleux, d'un &ux honneur éprisj Qui , courant à la honte, en fuyant le mépris , Vicieux par usage , insensé par coutume , £n mœurs, comme en habits, obéit au costume , I

Et de l'opinion sujet respectueux , Pour être citoyen, n'ose être vertueux.

N'est-ce pas ce tyran dont l'ordre impitoyable I

Prescrit à deux amis un cartel effroyable ;

Pour un mot , pour un geste échappé sans dessein,

Les force , par décence , à se percer le sein ;

Leur rend, par point d'honneur, leur meurtre légitiine?

Et leur Élit en pleurant égorger leur victime ?

Voulons-nous, vers le bien, prendre un vol vigoureux,

Brisons donc de l'erreur les liens rigoureux ;

Osons donc , de notre ame agrandissant la sphère.

Apprendre à bien penser, pour apprendre à bien &ire;

Et, par la vérité, du vice heureux vainqueurs,

Epurons nos esprits pour corriger nos cœurs.

Mais, pour mieux dissiper ces ombres mensongères,

Il faut leur opposer les clartés étrangères ;

U faut nou%arracher au dangereux séjour

Où l'on reçoit l'erreur en recevant le jour.

Toi , qui dans la noblesse où ta fierté se fonde

Crois voir le lâche droit d'être inutile au monde ,

FUGITIVES. i39

Automate orgueilleux^ qui croirais t'abaisser

En cultivant ces arts qui daignent t'engraisser.

Va , chez l'heureux Chinois , voir briller près du trône

Les enfants de Gérés ^ comme ceux de Bellone ;

Va voir ^ dans ses beaux ports y l'Anglais laborieux

Tirer de nos besoins un tribut glorieux ,

Et conclus , à l'aspect de leur noble industrie ,

Qu'on ne déroge pas eu servant sa patrie ;

Que cent vaisseaux chargés des dons de l'univers ^

Valent bien du- véUn épargné par les vers !

Et vous qui , près des rois , adulateurs obliques , Laissez mourir le cri des misères publiques ; . De vos seuls intérêts avides partisans^ Indolents citoyens et zélés courtisans , Chez les républicains allez puiser ces flammes Que le patriotisme allume dans leurs âmes ;

Voyez-les à l'État consacrer tous leurs vœux :

Et par les m^ux publics rougissez d'être heureux ! Voilà comme ^ éclairé par des leçons vivantes^

L'homme revient meilleur de ses courses savantes:

Ainsi ^ des préjugés il brave les clameurs ^

Prend d'autres sentiments en voyant d'autres mœurs ,

Affranchit de ses fers son ame emprisonnée^

Fuit du vice natal l'haleine empoisonnée;

Et, recueillant le vrai, se dépouillant du faux^

Par les vertus d'autrui corrige ses dé£iuts.

Ainsi ^ pour adopter des rameaux plus fertiles ,

Un arbre cède au fer des branches inutiles ;

Et j d'un nouveau feuillage étonnant nos vergers^

Etale le trésor de ses fruits étrangers.

i4o POÉSIES

Mais' c'est peu des vertus qu'il trouve à son passage ; Le mal, comme le bien , doit instruire le sage. En parcourant le monde, il a vu les mortels, Chacun à son idole , élever des autels , Et , séduits par l'orgueil , conduits par l'habitude , De leurs préventions chérir la servitude :

Lui-même il sent combien son esprit fasciné , j

Extirpa lentement le fiiux enraciné:

Dès-lors il se guérit de cette confiance , !

Enfant présomptueux de l'inexpérience.

Instruit par l'erreur même , il sait la redouter ; Pour apprendre à connaître , il apprend à douter^ i

Et jamais , employant le fer ou l'anathème , Il ne trouble un état pour fonder un système. Exempt de fanatisme , il brave aussi l'orgueil. Sur ce qu'il parcourut s'il rejette un coup-d'œil, Dans ces vastes états, dans ces cours si pompeuses, Qu'a-t-il vu? De vrais maux et des grandeurs trompeuses Des crimes décorés de noms éblouissants , Des peuples malheureux, des favoris puissants. Des souverains armés pour des monceaux de pierres , Et d'infidèles paix après d'injustes guerres !

Ce vide des grandeurs, ce néant des humains, Il le retrouve encor dans l'œuvre de leurs mains. Dans la Grèce , dans Rome, en silence il contemple Les restes d'un palais , les ruines d'un temple : Il voit périr du Nil les colosses Êimeux, Et les tombeaux des rois mourir enfin comme eux. S'il cherche ces cités que l'orgueil a construites, C^est parmi les débris de cent villes détruites.

FUGITIVES. i4i

« Ce inonde, où follement l'homme s'enorgueillit, \ » Dit-il, renaît sans cesse, et sans cesse vieillit: w Un empire s'élève, un autre empire tombe ; » A côté d'un berceau j'aperçois une tombe.

» L'orgueilleux Pétersbourg sort du sein d'un marais ; » Et toi , fière Lisbonne, hélas! tu disparais ! •» Et je crois, à travers tes débris lamentables , » Entendre retentir ces mots épouvantables :

» Mortels, tout doit périr, et tout a son trépas: » Seule dans Vunivers la vertu ne meurt pas. »

Mais de ce vaste champ que t'offrent les voyages, Ne crois pas que le fruit se borne à quelques sages ; Dans des états entiers où germent leurs leçons , Souvent ils ont produit de fertiles moissons. Par eux , si du terrain la bonté les seconde , Des peuples , par degrés , la raison se féconde ; Par eux mille talents noblement transplantés. Vont fleurir loin des lieux qui les ont enfantés.

Vois du superbe Anglais l'humeur indépendante : * D'esprits forts et nerveux quelle foule abondante ! Chez eux le naturel s'élance en liberté :

On sent avec vigueur , on pense avec fierté. D'où vient dans les esprits cette sève féconde? C'est qu'ils sont moins Anglais que citoyens du monde. Tels des vastes forêts les chênes vigoureux Cherchent au loin les sucs qui circulent pour eux. Et nous qui, pour nos mœurs remplis d'idolâtrie, Aimons trop nos foyers , trop peu notre patrie , Par des usages vains sans cesse maîtrisés , Jusque dans nos plaisirs toujours symétrisés ,

Innombrable famille en qni tout se ressemble , Dans un cercle ennuyeux nous tournons tous ens^ Et, plus polis que bous , moins grands que fasti:i Rarement formons-nous un élan vertueux; Ou bien, si quelquefois de nos cœurs léthargiques Nous laissons échapper quelques traits énergiques j Si, plus amis des arts , plus enchantés du beau , Au mâle Crébillon (i) nous dressons un tombeau , Si le sang de Corneille (2) a reçu notre hommage , Si du divin Rameau (3) nous conservons Timage , Si tout redit le nom des héros de Calais, Nous en devons l'exemple à ces mêmes Anglais, Qui, plus reconnaissants encor que nous ne sommes, A côté de leurs rois inhument leurs grands hommes : Tant des peuples entr'eux le commerce a de prix !

N'outrons rien cependant. Je vois avec mépris Un vain déclamateur qui , par un zèle extrême. Ayant raison a tort, et rend faux le vrai même; Qui , ne haïssant rien, n'aimant rien à moitié. Approuve sans réserve, ou blâme sans pitié.

Il est des nations que perdraient les voyages. Un peuple vertueux qui vit sous des lois sages, Mais qui, par l'indigence au travail excité, Doit ses âpres vertus à la nécessité.

Qui, grâces aux rigueurs de la sage nature', A, des antiques mœurs conservé la droiture,

(i ) Mausolée en l'honneur de Grel)illon,

(2) Représentation de Rodogune en faveur de M^^*, Corneille.

(5) Statue en l'honneur de Rameau y proposée par souscription.

mbkQue lui peuvent offrir des peuples étrangers? 9125 eOes écueils séduisants et de brillants dangers, tie £C)ans leur luxe trompeur il croit voir Tabondance, )• Et , pour monter trop haut , il tombe en décadence. arjj^Tel, de nos grands seigneurs rival présomptueux, rsi;'- Se ruine un bourgeois sottement fastueux. ^30 Que ce peuple aime donc ce modeste héritage : ilw Puisqu'il a des vertus , que veut-il davantage ? fltx Telle Sparte, jadis, le chef-d'œuvre des lois, M,^t De qui la pauvreté faisait trenlbler les rois ,

Fuyant la cour de Suse et l'école d'Athènes, [i Les trésors de Xercès et l'art de Démosthènes , 331Î Comme une île qui sort du noir gouffre des mers , Dt: Vit le luxe autour d'elle inonder l'univers. \c O vous, qui l'imitez ! nations helvétiques ,

ri Parlez : pourquoi craint-on pour vos vertus antiques? Faut-il le demander? Ennuyés d'être heureux , Vous désertez vos champs pour nos murs dangereux. Venez-vous, dédaignant des biens inestimables. Echanger vos vertus pour nos vices aimables?

Aux portes des palais vous veillez chez nos grands : Hélas! en chassez-vous les chagrins dévorants? Fuyez donc ces palais, allez dans vos campagnes Revoir vos simples toits et vos chastes compagnes. Vous n'y trouverez pas nos esprits pétillants. Nos ennuyeux plaisirs, nos spectacles brillants ; Mais des époux constants , des épouses fidelles. Mais des fils dignes d'eux , des filles dignes d'elles , Des. hommes dont les bras savent encore agir. Des femmes dont les froqts savent encor rougir.

Ah ! bien loin de venir chercher notre licence ^

Gest nous que doit chez vous appeler l'innocence.

Oui^ pour d'austères mœurs s'ils sont pernicieux^ Des voyages^ pour nous^ les fruits sont précieux. Nous pouvons y gagner, et n'avons rien à craindre. D'ailleurs, nos arts sans eux pourraient enfin s'éteindre. Puisque nous n'avons pas le cliarme des vertus. Gardons au moins celui qui l'imite le plus ; Privés de la nature, ayons-en l'apparence.

Et n'allons pas au vice ajouter l'ignorance.

Mais nul à voyager n'a de plus justes droits Que des peuples soumis à de barbares lois :

Soit ceux où des tyrans oppriment des esclaves ; Où le respect contraint languit chargé d'entraves ^ Où la loi sait punir, jamais récompenser, Pour se faire obéir, défend d'oser penser.

Tyrannise les corps, et dégrade les âmes , Fait des esprits rampants, produit des cœurs infâmes; Et, changeant les mortels en de vils animaux, Les rend et malheureux et dignes de leurs maux : Soit ceux où, détruisant un utile équilibre.

Un peuple turbulent se croit un peuple libre. Compte son insolence au nombre de ses droits. Brave ses magistrats, ou méconnaît ses rois ; Et, n'ayant aucun frein qui puisse le contraindre. Parce qu'il ne craint rien , fait qu'il a tout à craindre : Soit ceux enfin qu'on voit, à peine encor naissants. Essayer, mais en vain, leurs ressorts impuissants. Et dont le faible corps, pour recevoir une ame , Des talents étrangers doit emprunter la flamme.

Tfels Lyfcurgue et Solôti ^ heureux l^islateurs , Chez cent peuples d'abord, savants contemplateurs^ D'après les nations dès long-temps florissantes^ Dessinèrent le plan de leurs cités naissantes , Et surent transporter dans leurs nouveaux remparts^ L'un toutes les vertus^ et l'autre tous les arts.

Mais quoi! pour té prouver ce qu'on doit aux voyages, Me faut-il donc fouiller dans la nuit des vieux âges? Dans des temps plus voisins veux- tu voir leurs eflfets? Vois tout un peuple au Nord crée par leurs bienfaits (i).

Là, d'horribles frimas toujours environnée, Couverte de glaçons, de neige couronnée, Et d'un deuil éternel effrayant les regards, La nature hideuse effarouchait les arts.

Chefs-d'œuvre du ciseau , charme de la peinture , De l'art brOlaiit des vers agréable imposture. Danse voluptueuse, accords mélodieux.

Vous n'osiez approcher ces climats odieux !

Loin d'eux, et les beaux-arts, et les travaux utiles : L'esprit était inculte et les champs infertiles; Le commerce fuyait ce séjour désolé ; Ce vil ramas d'humains languissait isolé ; Et, chassant dans les bois, ou dormant sous ses huttes , N'avait que la dépouille et que l'instinct des brutes; L'art même des combats n'existait pas pour eux. Le Russe, né féroce, et non pas valeureux.

Farouche dans la paix , impuissant dans la guerre. Ne savait ni charmer, ni subjuguer la terre ;

(1) La Russie.

Et les lois, l'enchaînant aux foyers paternels, Rendaient son ignorance et ses maux éternels. Enfin Pierre parait ; il voit ce coin du monde Dormir enseveli dans une nuit profonde :

De dix siècles de honte il prétend le venger , Et c'est en le quittant qu'il saura le changer. O prodige ! un grand roi quitte le rang suprême ; Et, dans son noble exil, plus grand qu'en sa cour même, Pour moissonner les arts dans cent pays divers, Auguste voyageur, étonne l'univers; Dans le palais des rois, sous l'humble toit du sage , Fait de l'art de régner le noble apprentissage. Dévore tout chef-d'œuvre offert à ses transports , Parcourt les ateliers , interroge les ports , Et des arts, recueillis dans ses courses immenses. Rapporte au fond du Nord les fertiles semences. Tout change. Dans ces lieux embellis à sa voix, La nature a souri pour la première fois ; Il subjugue les champs, les ondes, les rivages. Et ses propres sujets, mille fois plus sauvages. Je vois creuser des ports, bâtir des arsenaux; Les fleuves étonnés sont joints par des canaux ; Les marais sont couverts de moissons jaunissantes , Les déserts sont peuplés de villes florissantes, Des talents cultivés la fleur s'épanouit.

Et des vieilles erreurs l'amas s'évanouit.

Tels, dans ces mêmes lieux qu'un long hiver assiège, D'affreux rochers de glace et de vieux monts de neige, S'ils sentent du soleil les rayons pénétrants , Dans les champs rajeunis vont se perdre en torrentSé

FUGITIVES. i47

Peuple heureux! le jour luit; tremblez qu'il ne s'éteigne I

Que dis-je? Ai^je oublié que Catherine règne?

Faite pour tout créer, ou pour tout embellir;

Pour tracer un plan vaste, ou bien pour le remplir,

Ce que Pierre ébaucha, Catherine Fachève;

Sous ses mains chaque jour l'édifice s'élève ;

Et , pour le décorer , accourant à sa voix ,

Tous les arts à l'envi se rangent sous ses loix.

Moins grand était celui qui, dans Thèhes naissante.

Entraînait les rochers par sa lyre puissante.

Vive, vive à jamais cet écrit précieux (i).

Où, pour former son fils sous ses augustes yeux ,

Par Fappât de la gloire à la richesse unie.

Une grande princesse appelle un grand génie 1

Et qu'on doute long-temps qui doit frapper le plus ,

Ou d une offre sublime, ou d'un noble refus !

Mais, que vois-je? Un champ clos , des devises, des armes,

Des cartels sans fureur, des combats sans alarmes (2) :

Je vois, je reconnais ces spectacles guerriers

Qui jadis délassaient nos braves chevaliers.

C'est ainsi qu'aux plaisirs associant la gloire ,

Ils faisaient, en jouant, l'essai de la victoire;

Ainsi, leur repos même, utile à la valeur.

De l'héroïsme en eux nourrissait la chaleur.

Jeux brillants qu'a proscrits notre oisive mollesse,

Moscovites heureux, le Français vous lés laisse.

(0 Lettre de l'impératrice de Russie à M. d'Alembert, pour l'inviter à se charger de l'éducation du grand-duc de Russie. {2) Carrousels ordonnes par l'impératrice de Russie.

lO*.

i4« POÉSIES

Eh quoi ! ce goût du beau que vous puisiez chez nous,

Faut-il, à notre tour, l'aller trouver chez vous?

Poursuivez : secondez une illustre princesse;

Ce germe des talents , cultivez-le sans cesse ;

Et, dans de nouveaux lieux cherchant des arts nouveaux^

Par leur propre lumière éclipsez vos rivaux.

Des voyages, ami, tel est sur nous l'empire : C'est l'air du monde entier que par eux on respire. Si tous ces grands objets ont des charmes pour toi ; Si l'ardeur de savoir t'entraîne loin de moi. Sans doute tes adieux me coûteront des larmes; Mais un motif bien noble adoucit mes alarmes : Quoi que perde dans toi ton ami désolé.

Tu vas former ton cœur ; le mien est consolé.

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