‹ Poésies fugitives de Jacques DelilleChapitre 8 sur 45 · SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ

J 'ai promis des vers à Constance , Pour moi son ordre est une loi :

Qu'un regard soit ma récompense !

Il est vrai qu'avec répugnance J'ai d'abord reçu cet emploi :

Je hais le triste personnage De ces insipides rimeurs Qui dans leur importun ramage S'en vont bégayant des fadeurs^ Qui ne passent pas votre fête Sans qu'une chanson toute prête Vous compare à votre patron ; Ne permettent point qu'une femme Mette au jour un petit poupon^ Sans accoucher après madame D'un petit poëme avorton ; N'apprennent point un mariage, Que leurs poétiques cerveaux^ D^un insipide verbiage Affligeant les époux nouveaux , Ne répandent dans le ménage Moins de roses que de pavots; Pour une blonde, une brunette, Ont en poche une chansonftette ;

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Enfin , qui , méritant le nom De poètes de la famille, Chantent et la mère et la fille , Et jusqu'au chien de la maison.

D'ailleurs, pour offrir son hommage Surtout pour plaire à la beauté, Parlons avec sincérité, Les vers sont d'un bien faible usage !

Les poètes les plus vantés Rarement ont en Favantage De plaire aux yeux qu'ils ont chantés.

Leur Muse, aimable enchanteresse , En donnant l'immortalité , Peut chatouiller la vanité.

Mais n'excite point la tendresse ; Le myrte heureux de la déesse Qui préside à la volupté , Rarement s'élève à coté Des lauriers brillants du Permesse.

Le dieu des vers , je le confesse.

Du dieu d'amour est peu fêlé ; Et je plains fort, je vous assure. Ces amoureux toujours rimants.

Qui doublement à la torture , Et comme auteurs, et comme amants , Pour mieux attendrir leur Climène, Vont présenter à l'inhumaine.

Avec l'hommage de leur cœur.

Quelque poétique fadeur, Quelqif innocente chansonnette

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Qu'elle parcourt à sa toilette^ Et qu'elle oublie avec l'auleur^ Pour quelqu'amaut moins bon rimeur^ Mais des charmes de la coquette Bien plus solide adorateur.

Constance^ je pense de même; On peut très bien^ en vérité, Dire sans rimer : « Je vous aime. »

Un mot seul vaut un long poëme, Quand c'est le cœur qui l'a dicté.

D'un amant la brûlante ivresse , Sa douce sensibilité, Sa touchante timidité Près de l'objet qui l'intéresse , Ses yeux , au gré de sa maîtresse , Tantôt rayonnants de gaîté , Tantôt éteints par la tristesse :

Voilà les preuves de tendresse Dont est jalouse la beauté.

Je sais que l'amant de Glycère , Que nos Lafares , nos Ghaulieux , Ont chanté l'amour et sa mère ; Mais ils chantaient l'amoirr heureul.

L'art des vers fut toujours chez eux Accompagné de l'art de plaire ; Quand ils célébraient leur bergère , Us la célébraient sous ses yeux , Et, de leurs écrits amoureux, Chaque ligne, je le parie.

Était précédée ou suivie

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De ces baisers voluptueux Dont leur Corinne ou leur Sylvie Payait leurs chansons et leurs feux.

Pour moi^ sans être aimé comme eux ^ Cependant^ pour plaire à Constance ^ Je vais chanter loin de ses yeux»

Mais que de talents précieux, Accusant déjà mon silence »

Demandent des vers dignes d'eux !

Et ses propos ingénieux Dont le sel piquant nous réveille, Et les accents mélodieux Dont sa voix flatte notre oreille , Et la finesse de ses yeux , Et le sourire gracieux Qui naît sur sa bouche vermeille, Tout vient me charmer Ma-fois.

J'hésite , embarrassé du choix ; Et, semblable à la jeune abeille, Qui , quand Flore ouvre sa corbeille , Indécise entre les couleurs Et les parfums de mille fleurs.

Ne sait où* reposer son aile.

Charmé de mille attraits divers , J'oublie et la rime et les vers , Et ne sais m'occuper que d'elle.

Pour y rêver, plus d'une fois Dans les jardins et dans les bois Errant avant l'aube nouvelle , Je dis : « Que n'est-elle en ces lieux !

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» Sur ces gazons voluptueux

» Je reposerais auprès d'elle ;

» Ma main , de la fleur la plus belle

» Parfumerait ses beaux cheveux i

» Plein d'un transport délicieux^

» Je la conduirais sous les ombres

» De ces bosquets mystérieux ;

» Gar^ à côté de deux beaux yeux,

I) On sait que les lieux les plus sombres

» Sont ceux où Ton se plaît le mieux. »

Vains regrets ! désir inutile !

Constance , ornement de la ville ,

De ce champêtre et simple asile

Dédaigne la rusticité.

Allons, le sort en est jeté,

Allons près de l'enchanteresse

Admirer encor sa beauté ,

Et me plaindre de sa sagesse.

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