A M A SŒUR
Avec un sonnet qu'elle demandait.
'avais fait ces vers, l'autre jour, Pour une autre, pour ma maîtresse.
Je suis ton frère : en moi, l'amour Pour toi n'est que de la tendresse!
Tu peux les accepter quand même Pense qu'ils ne sont pas de moi, Mais de celui que ton cœur aime; Ils pourront s'appliquer à toi!
6 Juillet 1874.
If6 IMPROMPTU
léMT\OéMTrU
A MADAME MARIE ZISSY
Écrit au moment de monter chez elle.
pareil jour, dit-on, votre vierge Marie, Au milieu d'un concert d'anges mélodieux, Après sa mort montait aux séjours radieux. Plus heureux qu'elle, moi, je vais, pendant ma vie, Monter vers toi, petit salon délicieux, Où l'ange a nom Marie, où l'on est mieux qu'aux cieux !
i) KÂoût iSjô.
Appendice
kjêSKS&S
fà^3te£*&.i lecteur nous saura gré sans doute de ^Ê IStÎj ^re sinvre cette seconde édition du ^ferStJl portrait si vivant et si ressemblant de Henri-Charles Read, que M. Maxime Du Camp a tracé en termes émus dans ses g Souvenirs Littéraires » (T{evue des Veux-éMondes du i J' octobre 1882):
Qui es-tu; toi qui m'appelles ? — C'est toi, pauvre petit; as- tu peur que je ne t'oublie, toi qui es parti
IÔO APPENDICE
sur l'aile de ta dix-huitième année ? Te souviens-tu, quand tu vins passer trois semaines auprès de moi à la campagne, comme tu avais de beaux airs étonnés et de grands éclats de rire aux histoires que je te racontais ? Comme tu étais jeune, déjà réfléchi, regardant avec admiration les arbres verts qui ondulent sur la montagne, t éprenant de tout et aspirant la vie avec une ardeur contenue! On eût dit que la pudeur de la mort t'avait déjà touché. Ta pâleur et la dilatation de tes pupilles m'inquiétaient, mais toute prévision sinistre s'envolait quand je te regardais vivre. Comme tu étais doux et comme ta naïveté était sincère! Tu avais des curiosités qui te tenaient en éveil, et tout ce que tu aurais bien voulu savoir se formulait en vers que tu n'osais montrer, parce que tu avais défiance de toi-même, et tu te défiais de toi parce que tu avais une valeur sérieuse. Te rappelles-tu que tu m'accompagnais à la chasse, que tu étais l'ami de Galba et
APPENDICE l6l
de Falco ? Te rappelles-tu que je t'ai fait tirer ton premier coup de fusil et que je ne l'ai pas reçu, — ce qui l'a étonné, et moi aussi ? Tu courais dans les hautes herbes avec la rapidité de ton adolescence; quand le soleil descendait à l'horizon et que la fumée des chaumières montait vers le ciel, tu me récitais des vers de Virgile. Vans ce souvenir des lettres immortelles qui s'élevait en toi, semblable au parfum de fleurs nouvellement cueillies, ne m'as-tu pas dit : « Et si fata aspera rumpas » ? C'est de toi que tu parlais. Tu es venu et tu t'en es allé. Tu es resté juste le temps de faire quelques vers, comme ces oiseaux de passage que l'on entend dans une matinée du mois de éMai, dont le chant nous émeut, qui partent et que jamais l'on ne revoit. Quand ton àme charmante s'est envolée vers les hauteurs, quand tu as quitté la maison où, depuis ton départ, chacun est resté orphelin, ceux qui t'adoraient ont rassemblé
les objets que tes mains avaient touchés pour en faire des reliques ; ils ont découvert les papiers que tu cachais avec soin et ils ont vu que leur fils, que leur frère était un poète. Le savais -tu. cher enfant? savais-tu que dans ce petit volume de poésies posthumes il y a des pièces exquises et que l'une d'elles doit être citée; car elle exprime avec force les sentiments confus dont les jeunes cœurs sont tourmentés :
Je crois que Dieu, quand je suis ne, Pour moi na pas fait de dépense, Et que le cœur qu'il m'a donné Était bien vieux, dès mon enfance.
Par économie il logea Dans ma juvénile poitrine Un cœur ayant servi déjà, Un cœur flétri, tout en ruine.
APPENDICE l6]
Il a subi mille combats,
II est couvert de meurtrissures,
Et cependant, je ne sais pas
D'où lui viennent tant de blessures.
Il a les souvenirs lointains De cent passions que j'ignore, Flammes mortes, rêves éteints, Soleils disparus dès l'aurore ;
Il brûle de feux dévorants Pour de superbes inconnues, Et sent les parfums délirants D'amours que je n'ai jamais eues !
O le plus terrible tourment!
Mal sans pareil, douleur suprême, Sort sinistre! Aimer follement, Et ne pas savoir ce qu'on aime !
V enfant qui a fait de tels vers, à l'âge de dix-sept ans, était un poète. Ernest T{enan a écrit : « La na-
« ture est d'une insensibilité absolue, d'une immoralité « transcendante ». Oui, et cette immoralité s'étale dans toute son horreur lorsque l'on voit disparaître des créatures à peine écloses à la vie et si particulièrement douées. On reste confondu et indigné de comprendre qu'une défaillance de la matière suffit à détruire les facultés les plus belles et anéantit des espérances qui déjà devenaient des réalités. Les lettrés peuvent pleurer la mort de Henri-Charles T{ead, il eût été un des leurs et non l'un des moins vaillants.
J'avais envoyé ce petit volume posthume à Flaubert, qui m'avait écrit: « Si les conscrits partent les pre- « mîers, la place va donc rester vide, car les capitaines vieillissent et ne vont pas tarder à plier bagage...
Nous citerons encore le passage suivant, emprunté à une remarquable étude de M. Caro sur
APPENDICE l6f
Maurice de Guérin, Alfred Tonnelle et Henri- Charles Read :
... S'il avait vécu!... C'est ce que tous nous disions hier, quand, par la force d'un sentiment puisé aux sources les plus pures, revivait à nos jeux un de ces jeunes poètes, Henri-Charles "Read, un poète de vingt ans, qu'un petit nombre de vers, d'un accent tout personnel, révèle aux délicats comme une âme toute neuve et déjà endolorie, mêlant à l'éveil de son imagination en fête le frisson de la mort prochaine. Tour lui assurer sa juste part de louange parmi les hommes, nous n'avons qu'à rappeler ces stances d'un sentiment si douloureux et si ai ou ;
Je crois que Dieu, quand je suis ne... Il y a là une plainte, doucement ironique, qui
estera. Étrange lassitude d'un cœur qui se sent
déjà vieux avant d'avoir vécu, parce que la mort est là qui l'attend, parce qu'il la voit, qu'il la sent, comme si chacun de nous avait l'âge que lui fixe, non le nombre des années, mais l'approche de la dernière heure.
Toutes ces poésies posthumes, ces livres commencés, préludes de tant de nobles et brillants esprits, sont, à certains égards, plus intéressants que bien des livres achevés.
Ils ont pour eux la grâce triste des jeunes ruines, le charme énigmatique des marbres ébauchés dans l'atelier d'un maître, d'où allait s'élancer, sous le dernier coup de ciseau, je ne sais quelle forme immortelle, quelque dieu peut-être. C'est une noble joie, pour tous ceux qui aiment le beau, d'en ressaisir les signes sacrés jusque dans ces esquisses par lesquelles le talent s'essaie et s'annonce. C'est aussi une sorte de joie active et féconde d'achever par la pensée l'œuvre in-
complète, et de poursuivre, dans une rêverie affectueuse, ces jeunes destins si tôt brisés.
(iSS})
Enfin, nous extrayons d'une notice littéraire de M. Ledrain ces quelques appréciations dont la justesse nous a vivement frappé :
oAndre Chénier en naissant avait reçu la visite des abeilles de Grèce et senti sur ses lèvres la douceur de leur miel. C'est la poésie Latine qui s' est tenue auprès du berceau de Henri-Charles l{ead. En effet } ce qui distingue ses vers, n'est-ce pas la nuance toute virgilienne des adjectifs ? Ter sonne, parmi les plus habiles, ne l'a peut-être égalé dans l'art antique de choisir les épithètes. Il sait rendre, avec des mots et des tours la-
tins exquis, sa mélancolie toute moderne et sa pensée toute personnelle.
Il y a effectivement dans la langue poétique de Henri-Charles Read une certaine netteté dans la forme et dans le contour donné à la pensée, — des qualités de dessin, si je puis dire, — qui rattachent son style au style latin, généralement ferme er précis. Peut-être pourrait-on ajouter que chez lui cette qualité de forme n'est pas de forme seulement, mais qu'elle répond absolument à la droiture de cœur et de pensée du jeune poète.
Bien d'autres pages touchantes ont été inspirées par ce petit recueil, si plein de promesses déçues. J'ai sous les yeux de nombreuses lettres,
les unes signées de noms célèbres, les autres de noms obscurs ou inconnus, hommages précieux de ces lecteurs dont la louange est si chère au poète, parce qu'elle est toute sincère et spontanée. Au milieu du brouhaha du siècle qui passe, emporté vers d'orageuses destinées, n'est-il pas attendrissant de voir l'émotion causée par ce souffle de jeune poésie sorti de la bouche d'un enfant et réveillant je ne sais quel écho mystérieux au fond des cœurs, comme un chant pur et clair, qui, s'élevant à la tombée de la nuit, charmerait pour un instant l'accalmie d'une bataille.
xAoùl 1SS6.
Table