CONSCIENCE
Ces millions de gueux voués à la souffrance,
Les moins forts bien souvent supportent l'existence
Sans qu'un cri de révolte, un cri de désespoir
Les écarte un seul jour des sentiers du devoir!
O blanche conscience ! ô saint flambeau de l'âme !
Rayon pur émané de la céleste flamme,
Toi qui, dorant nos fronts de splendides reflets,
Nous tiras du troupeau des éternels muets.
Dieu dans le fond des cœurs ne te mit pas sans cause ;
Conscience, il faut bien que tu sois quelque chose,
due tu sois plus qu'un mot par l'école inventé.
Un nuage trompant l'œil de l'humanité.
Puisqu'il est ici-bas tant de maigres natures,
De pâles avortons, de blêmes créatures,
Tant d'êtres mal posés et privés de soutien.
Qui n'ont pour tout trésor, pour richesse et pour bien.
Dans l'orage sans fin d'une vie effrayante.
Que le pâle reflet de ta flamme ondoyante.
VV toi qui marelles en silence
Le long de ce rivage noir,
Et qui regardes l'onde immense
Avec les yeux du désespoir,
Où vas-tu? — Je vais sans folie
Me débarrasser de la vie.
Comme on fait d'un mauvais manteau,
D'un habit que l'onde traverse,
D'un vêtement que le froid perce
IZt qui ne tient plus sur la peau.
— A la mort, enfant d'Angleterre !
A la mort comme un indévot,
A la mort, quand sur cette terre
La vie abonde à large flot ;
Quand le pavé comme une enclume
Jour et nuit étincelle, fume ;
Et quand, armé d'un fort poitrail,
Le chef encor droit sur le buste.
Tu peux fournir un bras robuste
Et des reins puissants au travail?
— Travaille ! est bien facile à dire ; Travaille! est le cri des heureux :
Pour moi la vie est un martyre.
Un supplice trop douloureux.
Dans mon humble coin, sans relâche.
Comme un autre j'ai fait ma tâche, Et j'ai fabriqué, j'ai vendu, J'ai brassé de la forte bière, J'en ai lavé l'Europe entière.
Et le sort m'a toujours vaincu.
Ah I si VOUS connaissiez cette île, Vous sauriez quel est cet enfer; Que la brique rouge et stérile Est aussi dure que le fer.
Bien rarement la porte s'ouvre A celui que le haillon couvre, Et l'homme, sans gîte la nuit, Ose en vain, surmontant sa honte, Soulever les marteaux de fonte :
Il n'éveille rien que le bruit.
Tout est muet et sourd... Q.ue faire?
Gueuser sur le bord du chemin ?
Mais l'on ne prête à la misère L'oreille non plus que la main.
Ici ce n'est qu'en assemblée, Dans une salle bien meublée, Que le cœur fait la charité :
Il faut, pour attendrir le riche.
Qu'une paroisse vous affiche Au front le mot mendicité.
Avec cet écriteau superbe,
Alors on a, comme un mâtin,
On <a de quoi ronger sur l'herbe
Les restes pourris du festin.
On vit tant bien que mal sans doute,
Mais, hélas I combien il en coûte
De vivre à la condition
D'essuyer de sa tête immonde
Le pied boueux de tout le monde,
Comme le plus bas échelon !
Horrible ! horrible ! ah ! si la terre Manquant à chacun de vos pas.
Au ciel alors, pauvre insulaire, Vous pouviez tendre les deux bras ; Si le pur soleil avec force, Comme un vieux chêne sans écorce, Réchauffait vos membres roidis. Et si le Dieu qui nous contemple, Ouvrant les portes de son temple, Donnait un refuge à ses fils;
Peut-être... Mais vers la lumière Qui peut ici tourner les yeux?
Pourquoi relever la paupière?
Le plafond est si ténébreux!
Notre terre toujours exhale Une vapeur noire, infernale, Qui nous dérobe l'œil divin ; Londres, toujours forge allumée, Londres, toujours plein de fumée, Nous fait au ciel un mur d'airain.
Puis, pas une église entr'ouverte ; Si quelqu'une l'est par hasard, Une voûte creuse et déserte Et de l'ombre de toute part.
Pas un christ et pas une image Qui vous redresse le visage Et vous aide à porter la croix ; Pas de musique magnanime.
Pas un grain d'encens qui ranime, Rien que des pierres et du bois.
Et dehors la rue est boueuse, L'air épais, malsain, glacial, Il pleut... Oh! la vie est affreuse A trahier dans ce lieu fatal.
L'âme qui veut briser sa chaîne, L'âme souffrante a peu de peine A forcer sa prison de chair, Quand ce cachot, triste édifice, Est sous un ciel rude, impropice.
Si tristement glacé par l'air.
Mais allons ! la Tamise sombre Est le linceul fait pour les corps Que le malheur frappe sans nombre Le long de ses funestes bords.
Allons! il faut son parti prendre :
Je vois déjà l'ombre s'étendre, Le ciel se confondre avec l'eau.
Et la nuit par toute la terre, Sur les crimes de la misère.
Prête à jeter son noir manteau.
Adieu ! je suis le pauvre diable, Le faible et pâle matelot Que par une nuit eflfroyable L'aile des vents emporte au flot.
Sur l'onde il dresse en vain la tête, Les hurlements de la tempête De sa voix couvrent les éclats; Il roule, il fend la vaste lame.
Il nage, il nage à perdre l'âme, Le flot lui coupe les deux bras.
Point de bouée et point de câble.
Pas une clameur dans les ponts, Et le navire impitoyable Sinistrement poursuit ses bonds.
Il fuit sous la vague en poussière; Et le nageur reste en arrière.
Entre l'onde et le ciel en feu.
Perdu dans cette immense plaine.
Et si frêle atome qu'à peine Il arrive au regard de Dieu;
Alors, alors sans plus attendre Que la mort monte des enfers, Ou qu'il l'entende redescendre Avec fracas du haut des airs, A devancer l'instant suprême Il se résigne de lui-même.
Et soudain ouvrant l'Océan, Le malheureux avec courage Enfonce son pâle visage Et sans un cri plonge au néant.