‹ Poésies: Iambes et poèmesChapitre 78 sur 80 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Ah! ce vouloir immense en un si petit corps.

Cette force cachée en de faibles ressorts.

Saisissent mon esprit de terreurs sans pareilles.

Et je sens que le monde, en toutes ses merveilles.

Ne nous présente pas de prodige plus beau

Et de levier plus fort que l'homme et son cerveau.

Et pourtant, au milieu de ce chant de victoire.

Dans mon âme descend une tristesse noire :

Le regret, comme une ombre, obscurcit mon front nu.

Et je ne songe plus qu'à pleurer le vaincu ;

Et je m'écrie alors : — Ah 1 sur l'œuvre divine

Verra-t-on sans respect se vautrer la machine,

Et comme hippopotame, insensible animal,

Fouler toute la terre avec un pied brutal ?

Où les cieux verront-ils luire leurs voûtes rondes,

Si mille pieds impurs viennent ternir les ondes ?

Que diront les grands monts si leurs neigeux sommets

Descendent dans la plaine et s'abaissent jamais ?

Et l'aigle, si, quittant le pays des nuages.

Au dieu brûlant du jour il ne rend plus d'hommages.

Et la belle verdure aux tapis doux et frais.

Et les hauts monuments des antiques forêts,

Les chênes, les sapins et les cèdres immenses,

Le plein déroulement de toutes les semences.

Si le germe divin et ne vit et ne croît

Que par l'ordre de l'homme, au signal de son doigt?

Ah ! les êtres diront, chacun dans son entrave :

« L'enfant de la nature a fait sa mère esclave ! »

O nature! nature, amante des grands cœurs,

Mère des animaux, des pierres et des fleurs,

Inépuisable flanc et matrice féconde

D'où s'échappent sans fin les choses de ce monde,

Est-il possible, ô toi dont le genou puissant

Sur le globe nouveau berça l'homme naissant,

due tu laisses meurtrir ta sublime mamelle

Par les lourds instruments de la race mortelle ?

Q.ue tu laisses bannir ta suprême beauté

Des murs envahissants de l'humaine cité,

Et que tu ne sois plus, comme dans ta jeunesse,

Notre plus cher amour, cette bonne déesse

Qui, mêlant son sourire à nos simples travaux.

Des habitants du ciel nous rendait les égaux.

Eternisait notre âge et faisait de la vie

Un vrai champ de blé d'or toujours digne d'envie?

Hélas ! si les destins veulent qu'à larges pas

Fuyant et reculant devant nos attentats,

Tu remontes aux cieux et tu livres la terre

A des enfants ingrats et plus forts que leur mère,

O nourrice plaintive! ô nature! prends-moi.

Et laisse-moi vers Dieu retourner avec toi.

o mon enfant chéri ! toi qui m'aimes encore, Et devines en moi ce que la foule ignore ; Toi qui, laissant hurler le troupeau des humains. Viens souvent m'embrasser, me presser de tes mains,

Et, roulant par les airs des plaintes enfantines, Sur mon sein verser l'or de tes larmes divines : Ohl je comprends tes cris, tes mortelles frayeurs, Et dans tes yeux gonflés la source de tes pleurs ! Je conçois ce que vaut pour l'âme droite et pure. Pour le cœur déchiré par l'ongle de l'injure. Pour un amant du bon et du beau, dégoûté Des fanges de la ville et de sa lâcheté, Le sauvage parfum de ma rustique haleine ; Je conçois ce que vaut la douceur souveraine Des vents sur la montagne à travers les grands pins La beauté de la mer aux murmures sans fins. Le silence des monts balayés par la houle, L'espace des déserts où l'âme se déroule. Et l'aspect affligeant même des lieux d'horreur. Où le cœur se soulage et qui parlent au cœur. Aussi, pour rassurer ton âme, ô mon poète! Et pour te consoler, je ne suis point muette : Bien que le livre obscur du lointain avenir Ne puisse sur mon sort devant toi s'entr'ouvrir; Que, dans le mouvement d'une vie incessante. Un bandeau sur les yeuX je conçoive et j'enfante, Je puis crier pourtant, et les nombreuses voix Qui s'élèvent des monts, des ondes et des bois,

L'hymne mélodieux, le suave cantique

Qui monte incessamment du globe magnifique,

Dans ton oreille chaste à longs flots pénétrant.

Viendra toujours calmer ton cœur désespérant.

Qu'importe que le jeu de mes forces sublimes,

Sur la verte planète et dans ses noirs abîmes.

Soit en quelques endroits empêché par des nains?

Qu'importe que le bras des orgueilleux humains,

S'attaquant à la terre, à ses formes divines,

Écorche son beau sein du fer de leurs machines?

Qu'importe que, doués des puissances du ciel,

Ils changent à leur gré l'habitacle mortel?

Quels que soient les efforts de l'homme et de sa race,

Que du globe soumis inondant la surface.

Il soit pour la matière une cause de fin,

Ou de perfection un instrument divin,

O mon enfant chéri ! — jusqu'au jour où la terre,

Comme le grain de blé qui s'échappe de l'aire

Ht qu'emportent les vents aux champs de l'infini.

Aura développé son radieux épi ;

Jusqu'au jour où, semblable à la fleur qui se passe,

Par la main du Seigneur effeuillée en l'espace,

Elle ira reformer un globe en d'autres lieux

Et fleurir au soleil de quelques nouveaux cieux,

Toujours, ô mon enfant! toujours les vents sauvages De leurs pieds vagabonds balayeront les plages ; La mer réfléchira toujours dans un flot pur Et l'océan du ciel et ses îles d'azur ; Comme un ardent lion aux plaines africaines, Le soleil marchera toujours en ses domaines, Dévorant toute vie et brûlant toutes chairs ; On entendra toujours frissonner dans les airs De grands bois renaissants, des verdures sans nombre, Pour faire courir l'onde et faire flotter l'ombre ; Toujours on verra luire un sommet argenté Pour les oiseaux divins, l'aigle et la liberté.

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