ROMANCE
LA DAME
Quand ce vint au matin, Yseult lui dit : « Écoute ! J'entends le coq chanter et ton coursier hennir; Encore, encore un mot, et tu seras en route.
Et plus jamais ces yeux ne te verront venir.
Ami, prends mon anneau que de mes pleurs j*arrose ;
Hier, pensant à toi, ma main l'a fait bénir,
Pour qu'à jamais de moi te fasse souvenir
Tant qu*il te souviendra du doigt où je le pose ! »
Or son page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix : Roger, voici le jour I
LE CHEVALIER
Je pars; mais mon cœur reste, ô ma seule pensée ! Plus ne compte les jours après ce triste instant; Kn ce suprême adieu mon dme l'est laissée.
Tout ce qui m'animait me quitte en te quittant. Garde de nos amours longue et triste mémoire, Et si jamais le soir trouvère ou pèlerin D'un cœur brisé d'amour te vient chanter la fin, Yseult, dis en toi-même: Hélas 1 c'est son histoire!
Or le page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix : Roger, voici le jouri
LA DAME
Ami, prends ces cheveux et que ma main les noue Au plus près de ton cœur : tu rêveras de moi : Souvent, quand on te nomme, ils ont voilé ma joue, lit souvent essuyé des pleurs versés pour toi ; Ordonne qu'on les laisse à ton heure suprême Reposer avec toi sous le même linceul.
Pour qu'au moins sous la terre où tu dormiras seul Quelque chose de moi s'unisse à ce que j'aime !
Or le page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix : Roger, voici le jour I
LE CHEVALIER
Ah I si le son d'un cor en sursaut te réveille, Si l'acier d'un écu retentit dans la cour, Si le pas d'un coursier résonne à ton oreille, Si la harpe d'un barde expire sous la tour, En mémoire de moi regarde à la fenêtre Aussi loin que tes yeux me suivront aujourd'hui. Et murmure en toi-même : Yseult I si c'était lui ? Ce mot, si loin de toi, je Tententirai peut-être I
Or le page, frappant aux portes de la tour.
Disait à demi-voix : Roger, voici le jour !
LA DAME
Prends mon long chapelet, où pend mon reliquaire, Baise soir et matin ces reliques des saints; J'ai tant prié pour toi sur ce pauvre rosaire Qjue mes doigts Êitigués en ont usé les grains; duand, voyageant le soir sur la terre lointaine, L'Angélus sonnera dans la tour du beffroi.
Pour que ton âme au ciel se rencontre avec moi. En mémoire d'Yseult tu diras ta dizaine.
Or le page, frappant aux portes de la tour.
Disait à demi-voix : Roger, voici le jour I
Tristan allait poursuivre, un cri soudain Tarrcte. Hermine sur son luth vient de pencher la tête ; Son visage a changé, sa défaillante main N'a pu même achever le funèbre refrain; Elle tombe mourante au sein de sa nourrice Comme un lis dont le ver a piqué le calice.
On l'apporte en sa tour, sans voix et sans couleur. Tristan rejette au loin sa harpe avec douleur, Et, la foulant aux pieds sur le pavé de dalle, Disperse avec dédain ses débris dans la salle : « Toi qui chantas pour elle une dernière fois. Tu ne mêleras plus tes sons à d'autres voix ! » Dit-il. En s'éloignant de la foule étonnée, Il va sur le donjon plaindre sa destinée.
Cependant l'air du ciel et 'des soins caressants
D'Hermine évanouie ont ranimé les sens.
Et la foule, d'ivresse et de joie éperdue,
A repris à l'instant la fête suspendue.
De la chambre élevée où ruissellent ses pleurs,
Hermine entend monter leurs joyeuses clameurs;
Sur le bord du fauteuil où sa tendresse veille.
Sa nourrice se penche et lui parle à l'oreille :
« Pourquoi cacher ces pleurs, belle enfant? C'est en vain
Ma main les sent couler; versez-les dans mon sein,
Ce sein qui vous reçut, ce sein qui vous adore I
Le mal dont vous mourez, faut-il que je l'ignore ?
— Tu demandes le mal dont je me sens mourir,
Lui répond son Hermine, et Tristan va partir!
Qpe dis-je? à cet instant il est parti peut-être.
Nourrice, oh I par pitié, regarde à la fenêtre :
Les ponts sont-ils baissés ?Ne vois-tu rien là-bas ?
De son destrier blanc reconnais-tu les pas ?
— Je n'entends que l'écho de la salle sonore.
— Ah ! si du moins mes yeux pouvaient le voir encore!
Si mon cœur pouvait dire avant de se briser
De ces mots que le temps ne pût jamais user !
Peut-être ma douleur, de mon sein exhalée.
Me déchirerait moins si je l'avais parlée.
Si ces derniers accents retenus dans mon cœur
S'y gravaient à jamais comme un sceau de douleur.
Peut-être je vivrais pour espérer encore I
Écoute un dernier vœu d'Hermine qui t'implore !
Descends parmi la foule, ô nourrice 1 et dis-lui,
Dis-lui, s'il en est temps, qu'avant que l'ombre ait fui,
Avant que du festin mon père ne se lève,
A l'angle du préau qui domine la grève
Il te suive et m'attende au bord profond des eaux,
Avant que ce croissant dépasse les créneaux.
Va, cours ; c'est un poignard que toute heure perdue.
S'il est parti, je meurs, et c'est toi qui me tue I »
La nourrice, à ces mots, une lampe ili la main.
Descend, cherche partout Tristan sur son chemin,
Le découvre à la fin, seul, assis sous la voûte,
Ne dit qu'un mot : « Hermine ! » et, lui montrant la roule.
Le conduit en silence à l'angle du préau.
C'était un promontoire au devant du château ;
Une tour dont les pieds étaient baignés par l'onde
Portait à son sommet une terrasse ronde
Dont aucun parapet ne bordait le contour.
Les pas osaient à peine en approcher le jour ;
Mais dans la nuit Thorrcur du profond précipice
A des adieux furtifs rendait ce lieu propice.
La nourrice et Tristan, sans bruit et sans flambgiux,
Attendaient que la lune ait passé les créneaux.
Cependant les rumeurs qui sortent de la salle,
Les chants, les sons du cor, meurent par intervalle.
Les convives, Lissés de sommeil et de vin,
S'endorment au hasard sur les bancs du festin ;
Sous des pas chancelants les corridors gémissent.
Déranger, dont les sens déjà s'appesantissent.
Appuyé sur le bras de son vieil écuyer.
Monte péniblement le tournant escalier.
Sur le dernier degré la foule qui l'escorte.
Eteignant les flambeaux, se disperse à sa porte.
Mais à peine la main de son page Obéron
A-t-elle de son pied déchaussé l'éperon,
Qu'un souvenir confus dans son cœur se réveille ;
Il veut revoir sa fille avant que tout sommeille,
Et, près d'avoir perdu son unique trésor.
Avant de s'endormir la contempler encor.
D'un signe de sa main il défend qu'on le suive,
Ouvre près de son lit une porte furtivc.
Et lui-même portant sa torche dans sa main,
Du haut donjon d'Hermine il suit le long chemin.
Nul soldat ne veillait dans le corridor sombre,
Tout était dans ces lieux repos, solitude, ombre.
Le vieillard de la porte approche à petits pas :
« Nourrice, ouvrez », dit-il. Ou ne lui répond pas. <Du lourd loquet de bronze il presse la coquille. Il entre, son regard cherche soudain sa fille. Il voit son siège vide, il voit son lit désert, Ses bijoux dispersés dans son coffre entr*ouvert, Et de ses blonds cheveux une boucle échappée, Auprès des ciseaux d'or dont elle fut coupée. Sur sa table d'ébène est jetée au hasard.
Tout annonce à ses yeux un mystère, un départ... « Ces bijoux oubliés, ces coffrets, cette tresse, C'est peut-être, ô mon Dieu, l'adieu qu'elle me laisse!» Mille soupçons affreux s'élèvent... Plein d'effroi. Il monte à pas pressés l'escalier du beffroi : a Sentinelle, as-tu vu chevaucher sur la route? Des pas, des voix, ont-ils résonné sous la voûte? A-t-il parti du bord une voile, un esquif ?
— Je n'ai rien entendu que l'eau sur le récif. Seulement, sur le pré qui domine la plage,
A l'heure de minuit j'ai vu descendre un page, Et peu d'instants après, au jour de ce ciel pur. Une ombre à pas muets glisser contre le mur.
— Où sont-ils ? réponds-moi. —Seigneur, de cette place. L'angle du bastion dérobe la terrasse.
Mais l'œil peut y plonger du sommet du beffroi. — J'y cours. Baisse ton front, sentinelle, et suis-moi. »
Hermine, s'attachant aux pas de sa nourrice, Avait rejoint Tristan aux bords du précipice. Et, dans son cœur brisé retenant ses sanglots, Voulait parler, pleurait, ne trouvait plus de mots,
De ses deux pâles mains se couvrait le visage, Regardait tour à tour la nourrice et le page, Et le ciel et le lac, et pensait : « O mon Dieu ! Que sa vague était douce auprès d'un tel adieu I » Puis enfin, s*efForçant d'une voix qui chancelle, Elle voulait parler : « Tristan, Tristan I » dit-elle. Un long silence encor suivit ce faible effort ; Mais ce seul mot était plus triste que la mort. « Te souviens-tu d'un mot qu'au sein delà mort même Ma bouche a murmuré dans un aveu suprême?
Ah I la mort de mon cœur peut seule l'effacer ! — Mais mon nomdécouvert me défend d'y penser ; Il restera plongé dans -l'ombre de mon âme Comme un obscur fourreau cache une riche lame ; Il dormira bientôt sous le sceau du trépas.
Je vous le rends ici. — Je ne le reprends pas, Plus basse est ta fortune, et plus un amour tendre, Pour être à toi, Tristan, s'honore de descendre. Descendre ! ah ! qu'ai-je dit ? S'élever, s'ennoblir ! Honorer ce qu'on aimé, est-ce donc s'avilir ? Est-il un rang si bas que ta vertu n'honore?
Illustre, je t'aimais; malheureux, je t'adore; Et mon cœur à ton cœur attaché sans retour.
Ce que ravit le sort le rend par plus d'amour 1 Mais toi dont la tendresse, aux risques de ta vie, A l'injure, à la mort, dans tes bras m'a ravie. Toi qui semblas m'aimer tant que je fus ta sœur, Tristan I ton cœur est-il si docile au malheur? Se peut-il qu'un seul jour efface tant d'années ? Tant de doux souvenirs, tant d'heures fortunées,
De tes yeux pour jamais sont-ils donc disparus? Et quand ce cœur perd tout, ah ! ne m*aimes-tu plus ? »
Les mains jointes, le front baissé sur sa poitrine, Tristan restait muet, debout devant Hermine, Comme un homme accusé, parmi ses ennemis, D'un crime imaginaire et qu'il n*a pas commis. Mais coupable d'un autre et prêt à se confondre, Refuse de parler et tremble de répondre.
Hermine interprétant ce silence incertain :
« Ah ! s'il est vrai, cruel ! pourquoi, pourquoi ta main Ne m'a-t-elle à la honte, aux flots abandonnée? Je mourrais moins coupable et moins infortunée! Va, pars, arrache-moi tout dans le même instant, Et pour suprême adieu ne me laisse en partant due l'éternel chagrin dont je meurs consumée. Que la honte et l'affront d'aimer sans être aimée ! »
Le page, à ces accents dont son cœur est frappé.
Retient en vain un cri de son âme échappé.
« Aimer sans être aimée ! Ah I je devais peut-être
Mourir avant ce cri qui vous l'a fait connaître.
Et cachant, même à moi, mes sentiments secrets.
Ne révéler qu'à Dieu le nom que j'adorais !
Mais ce reproche, Hermine, a vaincu ma constance,
Mon cœur en se brisant a trahi mon silence;
Car si jamais, ô ciel I vous me le reprochez.
Je ne vous l'ai pas dit, c'est vous qui l'arrachez l
Oui ! seule vous étiez ma pensée et ma vie.
Dans le fond de mon cœur c'est vous que j'ai servie.
Dans la lice, au tournoi, c'est vous que je pensais ! J'y portais votre nom et je le prononçais.
Quand on me demandait quelle serait ma dame, Je murmurais tout bas ce seul nom dans mon âme; Et vainqueur et vaincu dans ces brillants hasards, Je ne voyais jamais mon prix qu'en vos regards. Ne me demandez pas depuis quand je vous aime! Mon cœur pour l'avouer ne le sait pas lui-même. De cet amour si doux dès l'enfance animé, Je ne me souviens pas de n'avoir pas aimé ; Et ne trouvant en moi d'image que la vôtre.
Je n'ai jamais pensé qu'on pût aimer une autre. Longtemps ces noms si doux et de frère et de sœur Comme ils charmaient ma vie ont pu tromper mon cœur, Et je ne cherchais point à démêler la trame Des doubles sentiments qui régnaient dans mon âme. Qu'importait à mon cœur de le savoir jamais ? D'amour et d'amitié j'étais heureux, j'aimais I Mais au moment fatal où dans les bras d'un traître Je vous vis, ce moment m'apprit à me connaître ; J'ai su combien j'aimais par combien j'ai souffert. Et le ciel m'a puni de l'avoir découvert I Mais qu'au fond de mon cœur ce secret vive et meure. L'amour qui fut ma gloire est mon crime à cette heure! Trop éloigné d'un rang qu'un regard peut ternir. Ce serait l'offenser que de m'en souvenir.
Reprenez à jamais celui qui fit ma gloire ; Qu'il s'efface en votre âme ainsi que ma mémoire. Plaignez-moi quelquefois ; mais, fidèle à l'honneur, Aimez-çn un plus digne ! — Ai-je donc plus d'un cœur ?
Et crois-tu qu'à ton gré je puisse à l'instant même Aimer ce que je hais et haïr ce que j'aime ?
Non, l'amour que mon cœur reçut avec le jour, Qji'on me fit respirer dans le même séjour.
Ce lait qu'au même sein ensemble nous puisâmes. L'amour qu'un nom si doux a nourri dans nos âmes N'est pas un sentiment fragile et passager Qu'un jourpeut faire éclore et qu'un mot peut changer; Tristan, il est nous-même, il est notre pensée Dans le cœur l'un de l'autre en naissant retracée ; Il est notre mémoire et notre souvenir.
Nos peines, nos soucis, le passé, l'avenir.
Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire ! Sur un tel sentiment nulle voix n'a d'empire : Il brave et l'injustice et l'outrage du sort, Et, pour l'anéantir, il n'est rien que la mort. Va, n'essaie donc pas d'en étouffer la flamme ; Il esta toi, Tristan, par tous les droits de l'âme. Par tous les noms sacrés les plus chers à mon cœur D'ami, d'amant, de frère ou de libérateur !
Mon amour te les garde, et ce cœur qui t'adore. S'il en est un plus doux, te le consacre encore ! Oui I je le jure ici, par tous ces noms chéris. Par ce lait maternel dont nous fûmes nourris. Par l'âme de ma mère et ces larmes dernières QjLie versèrent sur nous ses mourantes paupières. Par ce même berceau qui nous reçut tous deux. Par ces premiers amours nés de nos premiers jeux. Par ce ciel qui m'entend, par ce lac tutélaire Dont ton berceau flottant endormit la colère.
Par cette nuit suprême où, ravie au trépas,
L'amour qui t'inspirait me sauva dans tes bras,
Par ma part dans le ciel, par mon nom de chrétienne.
Jamais ma main n'aura d'autre appui que la tienne,
Jamais mon cœur n'aura d'autre maître que toi I
Reçois devant le ciel ce gage de ma foi ;
C'est de ma mère, hélas! le plus cher héritage,
Le gage de sa foi, l'anneau de mariage
Qpe l'heure de la mort à son doigt a trouvé,
Et qu'en secret pour toi mon cœur a réservé.
Approche, que ma main à la tienne s'unisse.
Et que Dieu qui m'entend nous juge et nous bénisse!
Et toi jure qu'au mien jusqu'au jour de la mort
Ce nœud mystérieux enchaînera ton sort!
— Je jure, dit Tristan, d'obéir à mon maître,
De respecter le rang où le ciel vous fit naître,
De refuser toujours le nom de votre époux
Pour vivre et pour mourir moins indigne de vous ! »
Hermine, à cet arrêt d'une perte éternelle.
Sent défaillir son cœur ; elle pdlit, chancelle. Murmure un cri confus qu'elle n'achève pas, Et Tristan, à genoux, la soutient dans ses bras. Mais, du haut des créneaux d'où son regard domine, Le vieillard les découvre ; il voit, il voit Hermine Au moment où, tombant sous' l'excès du malheur. Le page, avec respect, la reçoit sur son cœur. Tristan ! sa fille ! ensemble I en ces lieux I à cette heure ! . .. « J'en ai trop vu, dit-il; ah! que le traître meure! Dût se mêler au sien mon sang déshonoré! »
Il s'écrie, et, d'un bras de fureur égaré,
Arrachant l'arbalète aux mains de l'homme d'arme.
Sur le bord du rempart il la supporte, il l'arme.
Et, trop lent à son gré, mais plus prompt que l'éclair,
Le trait qu'il a lancé siffle, vole et fend l'air.
Mais, ô fureur aveugle 1 ô trop malheureux père !
Le trait mal assuré qu*a lancé la colère
Le venge et le punit dans le même moment;
Il frappe d'un seul coup et l'amante et l'amant.
Et, traversant l'épaule où s'appuyait Hermine,
Sur le corps de Tristan lui perce la poitrine.
Réunissant ainsi dans les nœuds de la mort
Ces deux enfants en vain séparés par le sort !
Percé du même dard dont le fer les rassemble.
Le couple infortuné chancelle et roule ensemble.
Et, du haut de la tour dont ils touchent les bords.
Sur l'abîme profond tombant comme un seul corps.
Le lac qui les reçoit ouvre sa vague obscure.
Et le flot les recouvre avec un sourd murmure.
Tels, pendant qu'au printemps un couple de ramiers
Soupire ses amours sur les hauts peupliers,
Le perfide oiseleur qui voit battre leurs ailes
Perce d'un même trait les deux oiseaux fidèles ;
Les gouttes de leur sang teignent leurs flancs ternis.
Leurs cols entrelacés se penchent réunis.
Et, comme un doux faisceau qu'un trait mortel enchaîne,
La même flèche eu cor les unit sur l'arène.
^-tsa*-