‹ PoésiesChapitre 11 sur 23 · LE TRIOMPHE D'ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE D'ALEXANDRE

J ja Grèce et l'Orient aux pieds de leur vainqueur

Jouissoient d'une paix profonde :

Alexandre, content dans ce repos du monde , A ses goûts sans réserve ahandonuoit son cœur ; Des festins et des jeux, dans les murs d'Ecbalane, Remplissoient ses moments, variaient ses plaisirs;

Statira, Thaïs, et Roxane, Partageoient tour-à-tour et combloient ses désirs.

Mais des rivages de l'Hydaspe, Un objet plus charmant transporté dans sa cour

Eut bientôt fixé son amour.

Alexandre est d'abord tout entier à Campaspc : Eh ! quelle autre beauté méritoit ses regards ?

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La main de la nature et le travail des arts Vavoient jamais formé d'aussi parfait modèle. Lu jour, en la quittant, il fait venir Apelle. J'exige de ton art un chef-d'œuvre nouveau : Des mortelles, dit-il, viens peindre la plus belle ;

C'est un sujet digne de ton pinceau :

Va préparer les couleurs et la toile.

Je veux que , de son lit conduite devant nous , Elle s'offre à tes yeux sans parure et sans voile : Tous ses traits sout charmants , il faut les peindre tous. Mais je crains pour ton cœur le pouvoir de ses charmes.

Ah! seigneur, soyez sans alarmes :

D'une esclave dans l'Inde autrefois amoureux , Je touchois , dit Apelle , au moment d'être heureux ; Le Scythe , sur ces bords ayant porté ses armes, Nous sépara sans doute pour jamais;

Mais rien ne pourra désormais L'effacer de mon cœur ni suspendre mes larmes.

Il dit, part, et revient. Un soleil radieux Éclaire le salon où Campaspe est entrée , Et le jour éclatant de la voûte azurée Sembloit à ce spectacle inviter tous les yeux. Contemple , dit le roi, ce que j'offre à ta vue ;

FUGITIVES. 3o5

Admire, peins, tu ne flatteras pas.

Les yeux baissés, Campaspe nue Rougit, tourne la tète, et n'ose; faire uu pas. Elle tient sur son sein une main étendue ; El l'autre, en descendant, couvre d'autre appas:

Ah ! que vois-je ! s'écrie Apelle, Je ne me trompe point, c'est elle-même, 6 dieux !... Ses regards languissants errent long-temps sur elle Ils vont de son rival interroger les yeux , Il v \oit du plaisir ; il frissonne , il soupire ; Une iujuste fureur et le plus tendre amour, La joie et la douleur, l'agitent tour-à-tour : Il gémit , il adore , il déteste , il désire. Elle lève les yeux , reconnoit son amaul ,

Jette un cri, soupire, et recule,

Regarde Apelle tendrement,

Voit son danger, et dissimule.

Ces soupirs d'un cœur enflammé , Ces cris sont entendus ; Apelle a vu qu'on l'aime. Ah ! dit-il , mon rival au sein du plaisir même Estmoins heureux (pie moi, puisqu'il est moins aimé.

Campaspe, vis-à-vis a' Apelle, Voudroit ne se montrer qu'aux yeux de sou amanl :

Mais Alexandre est auprès d'elle ,

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Et \eiit la voir à tout moment

Dans une attitude nouvelle ;

Sur les charmes les plus secrets Il porte quelquefois une vue inquiète.

Mais la toile est placée , et les pinceaux tout prêts ;

Et, malgré sa douleur secrète , Le peintre a commencé de dessiner les traits.

A mon malheur, dit-il , j'ajoute encor moi-même ;

Je vais à mon rival préparer des plaisirs ;

Je vais multiplier l'objet de ses désirs :

Sous ses yeux en tout temps il aura ce que j'aime ;

Et moi, toujours contraint par de cruels égards,

Je cacherai loin d'elle et mes pleurs et ma rage.

Plus tendre que prudent , il portoit ses regards

Chaque instant sur l'objet , rarement sur l'ouvrage ;

Et mille fois le bras vers la toile étendu

S'arrête, et tient en l'air le pinceau suspendu.

Les yeux étiiicelants, auprès d'elle Alexandre

A peine à commander à ses sens irrités ;

Il couvre de baisers un sein et des beautés

Que Campaspe en tremblant veut et n'ose défendre.

Contre les attentats d'un maître impérieux ,

Campaspe invoque tous les dieux , Jette sur son amant le regard le plus tendre ;

Le voit pâlir et détourner les yeux : Elle s'élance entre les bras d'Apelle.

Tous deux, fondant en pleurs, tombent aux pieds

du roi :

C'est là cette esclave si belle Qui, sur les bords de l'Inde, avoit reçu ma foi. Apelle à sou rival n'en dit pas davantage. Campaspe veut parler ; la crainte et les sanglots A sa voix affoiblie ont fermé le passage. Le visage attaché sur les pieds du héros , Ils pressent ses genoux de leurs mains défaillantes ; Ils lèvent jusqu'à lui leurs paupières tremblantes , Et lisent dans ses yeux sa jalouse fureur ; Peut-être dans leur sang va-t-elle être assouvie. Ils remplissent d'amour ces moments de terreur, Et se donnent du moins les restes de leur vie ; Ils se tendent leurs bras que la crainte a glacés, Et, baignés de leurs pleurs, se tiennent embrassés.

Alexandre, long-temps spectateur immobile ,

Laisse errer ses regards sur eux ; Il paroît méditer sur leur élat affreux ,

Et conserve]- une fureur tranquille.

Mais, son front lout-à-coup devenu plus serein . Il se penche vers eux, et leur tendant la main :

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J'ai tout vaincu, dit-il „ je me vaincrai moi-même. Apelle, en te l'ôtant, je n'en jouirais pas; L'image de tes pleurs me suivrait dans ses bras ; Campaspe dans les miens plaindroit l'amant qu'elle

aime.

ELEGIE

J e n'éprouvois auprès des belles Que des goûts passagers et le feu des désirs ; Je respectois l'Amour et les amants fidèles, Mais je craignois des fers et cherchois des plaisirs. Je veux penser, disois-je , être sage et tranquille ; On perd avec son cœur l'usage de son temps: Libre , au sein des beaux arts, dans un travail facile , .le saurai de mes jours me donner les instants. Je vis Églé; j'oubliai ma sagesse :

FUGITIVES. 3o9

Tout me plut dans Eglé , beauté, grâces, jeunesse;

Elle fixa d'abord mes désirs inconstants ,

Mes sens furent charmés. Un trouble involontaire

Suspendit ma pensée, embarrassa ma voix.

Églé loua mes vers : enchanté de lui plaire,

Je crus être loué pour la première fois ;

Son cœur est indulgent, et son goût est sévère.

Églé, je viens à vos genoux Vous consacrer mes jours , mes sentiments , mon être :

Depuis que j'ai pu vous connoître, Je ne suis, je ne sens que par vous et pour vous.

C'est à vos pieds que je crains ou j'espère; Nul charme loin de vous ne pourra m'arrèter. Que Vénus tout-à-coup me transporte à Cythère, Loin d'elle, au fond d'un bois, j'irai vous regrette!'. Aimer est à mon cœur un plaisir nécessaire.

Je m'aveuglois, je le sens bien.

Il faut jouir d'un cœur, il faut remplir le sien. Vous m'avez éclairé ; je vous dois l'avantage

De me connoître et d'éprouver Des plaisirs dont mon cœur avoit perdu l'usage.

A me livrer aux arts l'Amour même m'engage Vous les aimez , je veux les cultiver Pour vous en consacrer l'hommage.

3io PIECES

Quand je chante votre beauté, Toujours avec plaisir vous paroissez m'entendre ;

"Voire amour-propre en est flatté,

Et votre cœur en est plus tendre.

Sans doute à vous aimer les dieux m'ont destiné; De mon goût pour les arts vous n'avez rien à craindre, Et mon foible talent n'a pu m'ètre donné

Que pour vous plaire ou pour vous peindre.

Églé n'enchaîne point ma douce liberté , A partager mes goûts je la trouve empressée ; Sa pensée en tout temps rencontre ma pensée ; Ma volonté toujours prévient sa volonté.

Dieu dont j'adore la puissance

Et dont j'éprouve la bonté , D'un mortel qui jouit avec reconnoissance

Conservez la félicité ; Ne changez pas mon sort, prolongez sa durée ; Soit que le temps rapide amène un nouveau jour, Soit qu'il porte la nuit sur la voûte azurée, Qu'il voie Églé sans cesse aimer, être adorée , Et de nouveaux plaisirs naître d'un même amour.

MADRIGAL

i\i; moment de nous séparer. Nous nous disons , Oui , je t'adore Mais e'est pour en jouir encore , Et non pour nous en assurer.

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