A MES AMIS
Les monuments antiques, célèbres par le poète dont je parlerai tout à l’heure, font de la ville de Nîmes une des cités françaises les plus curieuses à visiter. Les arènes sont mieux conservées que celles d’Arles, et l’un et l’autre de ees monuments donnent une idée bien complète du fameux Golyséc de Rome. La Maison Carrée, modèle d’architecture gracieuse, où l’ordre Corinthien brille de tout son éclat, est un ancien temple qui s’élevait au milieu du forum de Nîmes. Le christianisme a eu scs vandales à Nîmes comme à Arles, cl dans tant d’autres lieux, car la rage de détruire semble une des maladies épidémimiques inhérente à toutes les phases de l’humanité. Les édifices du forum ont été renversés en masse par le fanatisme religieux. La maison
(1) Voir nos numéros des 2, G, 16 janvier, 3, 17 , 20 février. 17, 20 24. 27 mars , 7 , 10, 14 et 17 avril. *
Carrée seule, consacrée au nouveau culte, a été heureusement préservée de la destruction , et forme aujourd’hui le musée de la ville, musée riche en antiquités, mais qui devrait l’être bien davantage si les fouilles n’avaient été, dit-on, livrées à des dilapidations scandaleuses. Ce musée contient, en outre, plusieurs tableaux estimés parmi les maîtres anciens et modernes. Au milieu de ces derniers, on remarque le fameux Locuste, l’un des chefs-d’œuvre de Sigalon , cet illustre enfant de Nîmes, enlevé à la fleur de son âge et de son talent r au moment où il achevait à Rome la copie du Jugement Dernier de Michel- Ange, dont il était digne de reproduire l’immortelle création.
La fontaine de Diane est située au milieu d’un jardin délicieux , où des eaux abondantes cl d’une admirable limpidité coulent sur l’emplacement même d’anciens Thermes Romains. Les ruines du temple de la déesse s’élèvent à côté de ce lieu de délices, dominé par une montagne d’arbres verts, au sommet de laquelle s’élancent les débris encore imposants de la Tour-Magne.
Le pont du Gard, sur la route d’Uzès, à 4 lieues de Nîmes, est sans contredit le plus étonnant des vestiges romains qui enrichissent cette contrée, débris superbe d’un ancien aquédue qui amenait à Nîmes les eaux du Gardon, etdonlon vient de découvrir l’ancien récipient dans la ville même , il frappe l’esprit et les yeux par la masse imposante de ses constructions. Scs trois rangs d’arcades colossales à pierres sèches, superposées avec une audace que 18 siècles ont justifiée , présentent une hauteur effrayante, surtout lorsque du sommet on considère le lit, profondément encaissé de la rivière qu’elles dominent.
Un ouvrage lout-à-fait moderne lutte cependant aujourd’hui avec la majesté du vieux colosse, c’est le pont de Roque favourc , destiné à amener les eaux de la Durance à Marseille, et qui s’étend entre deux montagnes plus éloignées l’une de l’autre^ mais moins élevées que celles qu’avait réunies le pont du Gard.
Au moment de quitter Nice, j'éprouvais un regret vif de ne pas avoir
vu le pocte Reboul , l’une des justes célébrités de cette contrée. Je no savais guère comment me présenter à lui sans cire muni de la plus plus petite recommandation, j’avais bien songé î. acheter un pain dans sa boutique, mais ce prétexte me paraissait un peu vulgaire, et je m'exposais, en outre, si je ne rencontrais pas Reboul lui-même, à être gratifie, par un de ses compagnons, d’une couronne qui n’aurait rien eu de bien poétique. Je me dis alors, que d’après un vieux proverbe . la meilleure finesse est d'aller en droiture. Parbleu, pensai-je, Reboul ne peut s’offenser d une visite franche et désintéressée; c’est, dans tous les cas, un hommage qui ne peut lui déplaire , et si je ne suis pas connu de lui, j ai, dans mon portefeuille, quelques lettres de personnes qu’il aime cl vénère ; cela me servirait, au besoin, de présentation officielle.
Aussitôt je me fuis conduire ou logis du poète. On m’indique une maiion de modeste apparence , et je me trouve dans une petite boutique toute embaumée de 1 odeur des pains mollets qu’on venait de sortir du four. A droite, sous le manteau d’une vaste et antique cheminée; trois jeunes gens en costume classique de la profession, semblaient fort attentifs au contenu d’une marmite de bouillie, que s’apprêtait à leur distribuer une femme d’une tenue digne et respectable. A gauche sur le plus simple des comptoirs, était un homme en bonnet de coton \ les manches retroussées, h; coude appuyé sur une corbeille ou les pains longs étalaient leur croûte dorée, et tenant à la main une taille, dont l’addition semblait l’absorber tout entier.
Cet homme, au front méditatif, à l’œil noir et mélancolique, et dont les traits pâles semblaient moins flétris par les ravages des ans quo par les sillons delà pensée , cet homme était Jean Reboul : « Monsieur, » lui dis-je, je suis un Voyageur qui arrive d’Italie, je n’ai pas voulu » traverser Nîmes sans rendre hommage â l’un des hommes qui ltono- » rent cette ville et la France. Au lieu de chercher un prétexte pour » entrer ici , je suis venu tout simplement exposer à M. Reboul lui-
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