‹ Poésies (volume 3)Chapitre 46 sur 68 · NIMES · texte numérisé non relu

NIMES

Débris qui sert d'asile a de moindres débris 1 , Comme un prince exilé donne encor la retraite A de misérables proscrits.

Diane, poursuivant son nocturne voyage,

Semble y chercher encor d'un rayon désolé ,

Sur son autel fendu par le figuier sauvage ;

Un encens qui s'est envolé.

Et la tour qui s'élance aux célestes campagnes ,

Dont le hardi sommet est voisin des éclairs , L’aqueduc qui nivelle et qui joint deux montagnes, Et porte l’onde dans les airs.

Et près de ses débris que le temps fait dissoudre ,

La nouvelle cité brillante de splendeur ,

1. L’enceinte du temple de Diane est une espèce de musée où Ton a rassemblé des torses de statues, des tronçons de colonn s, des fragmens de chapiteaux, etc.

MMES

Comme à côté d'un tronc consumé par la foudre Un rejeton plein de verdeur.

Dans le quartier brillant que peuple le dimanche , Le théâtre étalant sa colonnade blanche ; D'opulens ateliers , de larges boulevards ,

Où sans peine de front pourraient voler vingt chai De vastes hôpitaux où le secours abonde ,

Où le ciel a mis l ange au service du monde ,

Où de l’isolement adoucissant l’horreur, L’orphelin dit encore ou ma mère ou ma sœur ; Des ondes circulant en un jardin splendide ,

Enfant miraculeux de la verge d’Armide ;

Des balustres d’albâtre entourant des bassins ,

Un parterre en volute égarant ses dessins ,

Et des hauts marronniers aux branches colossales Où parmi les bouquets de fleurs pyramidales ,

Du rossignol craintif le chant est exhalé

MMES

Comme l’encens d'un vase a nos regards voilé ;

Le marbre découpé par une main savante Se dresse en déité , se déroule en acanlhe ,

En vase s’arrondit > s’assouplit en roseaux Qu’affaissent des Tritons , divinités des eaux ,

Et Diane , et Vénus ? et Pan et le Satyre :

Tous ces dieux dont les noms ont fatigué la lyre ;

Et dont le ciel brillant a la fin a pâli Sous les tristes vapeurs que soulève l'oubli ?

Pléiade que la muse a cessé de conduire ,

La muse qui disait anathème au martyre ,

Qui sur un lit de fleurs endormait le remord ;

Et mettait un sourire aux lèvres de la mort ,

Et dont les doigts brillans de rose et de lumière , Prodiguaient vie et grâce â l’informe matière.

Et puis nous irons voir (car décadence et deuil Viennent toujours après la puissance et l’orgueil) ;

MMES

Nous irons voir au bord d’une eau stationnaire , Aigue-Morte aux vingt tours , la cité poitrinaire ,

Qui meurt comme un hibou dans le creux de son nid, Comme dans son armure un chevalier jauni ,

Comme au soleil d’été ? qu’il croit être propice ,

Un mendiant fiévreux dans la cour d'un hospice.

Et puis son port bordé de huttes de roseaux ,

Ou viennent s’amarrer quelques rares vaisseaux 7 Ou le triste pêcheur que le besoin harcèle ,

Rapièce d’un vieux bois quelque vieille nacelle.

Et cependant ces lieux de misère haletans ,

Comptent des anneaux d'or dans la chaîne des temps. Ces murs , encore intacts dans leur vieille attitude , Dont le triste gazon verdit la solitude ,

Étaient de l'Orient l’opulent magasin ,

Et voyaient affluer le turban sarrasin ,

Un pèlerin royal , dans ses saintes colères ,

Voila deux fois ces mers de ses mille galères ,

Alors que ? plein d’ardeur dans ses pieux desseins ,

Il voulait du Croissant nettoyer les lieux saints.

MMES

De hauts barons couverts de leurs cottes de mailles Dont Venise avait joint et poli les écailles ,

Faisaient flotter ici sur leur casque luisant La plume de Fautruche ou celle du faisan ,

Et surtout la bannière aux annales célèbres Qu’exhumait Saint-Denis du fond de ses ténèbres , Lorsque la France , ayant un danger a courir , Commandait à ses fils de vaincre ou de mourir.

Deux peuples dans leurs rois ici se rencontrèrent ;

Et , long-temps ennemis, sur le front se baisèrent. L’or, la pourpre , l’azur se drapaient pour des jeux , Et luttaient de splendeur avec un ciel pompeux ;

Les airs portaient au loin la fanfare guerrière ,

Les chevaux des tournois soulevaient la poussière ,

Et les dames , du haut des balcons élégans ,

Sur le front du vainqueur faisaient voler leurs gants. Et voila que tout dort , et que de tant de fêtes 11 ne nous reste plus que ces plages muettes :

Que l’oiseau qui se plaint dans ses marais taris ,

Et dont le vol pesant heurte les tamaris ;

MMES

L’omlc qui sur ces bords se berce solennelle , Comme le balancier d'une horloge éternelle.

Alors , ô Lamartine ! a ces retours du sort De celui qui prétend tonner après sa mort ,

Et qui vient en ce lieu demander des images Pour jeter plus avant sa gloire dans les âges ,

Le front triste se penche , et l'orgueil se détruit De voir tant de silence où régnait tant de bruit.

3 la illct.

— Septembre 1850, —

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