HOMMAGE A M. A. DUMAS
Et je crois encor voir l'essaim de jeunes filles Qui chantaient en filant le lin de leurs familles Sur un sol où le meurtre eut une ample moisson : Comme on voit quelquefois la colombe timide Faire son nid aux lieux où le vautour avide A cent fois rougi le gazon.
Le figuier, dérobant sous ses feuilles sauvages Le cintre d'un portail, corrodé par les âges, Comme un sombre sourcil sur un œil africain; Et les débris pendans des tourelles mauresques Où tes preux, prononçant leurs vœux chevaleresques, Prenaient à témoin saint Martin (1) .
Soldats bardés de fer dont la dague et la lance Faisaient avec ta pierre éternelle alliance, Et qui, pour elle, ayant essuyé mille assauts , Naïfs profanateurs des romaines merveilles. Firent tout bonnement, belliqueuses abeilles, Leurs cellules de tes arceaux.
Car il fut une époque où Rome délaissée.
1. Gens d'armes commis à la garde de ramphithéâlre, transformé en château fort pendant les guerres des Sarrasins, et q^u'on nommait chevaliers des Arènes.
HOMMAGE A M. A. ULMAS
Dans tous les souvenirs se voyait abaissée , Où les grands monumcns qui faisaient son orgueil Furent humiliés jusqu'à l'état d'usine, Où le Gotli , sans respect pour sa cendre divine , Fit une auge de son cercueil .
Puis, je laisse égarer mes yeux parmi la foule
De tous ces noms inscrits sur le gradin qui croule ,
Noms obscurs qui , des temps prévoyant le reflux ,
Etreignent ce qui meurt pour vivre un jour de plus.
Tant tout ce qui se sent et peut se reconnaître
Redoute de tomber du vieil arbre de l'être,
Et voyant qu'à nos vœux la mort dit toujours non ,
On cherche à s'y soustraire en lui jetant un nom.
Et ce n'est pas ici la gloire ou la puissance.
Les favoris du glaive ou de l'intelligence;
D'ouvriers voyageurs on y lit l'humble nom,
Avec les attributs de leur profession.
Leur couteau de la pointe a creusé chaque lettre
Dont la forme vous dit l'âge qui les vit naître.
Dans un cœur entouré par un fer à cheval
C'est : Davpliiuè Vamoiu., compa(j)}un maréchal;
Et puis sous une croix à l'indécise empreinte :
Jean BaucicauU suivant Loys en Terre-Sainte :
Puis des milliers de noms effacés, confondus,
iO UO.^lMAGii A M. A. DOMAS.
Comme ces feux du ciel dans le lointain perdus
Qui fatiguent l'esprit et l'œil de la science
Par leur infinité comme par leur distance.
Ainsi l'esprit petit comme l'esprit géant
S'efforcent d'échapper au gouffre du néant,
Et cela, toutefois, console le poète
Qui, souvent affligé d'une honte secrète,
S'était cru, se sondant et se trouvant si vain ,
Quelque vase fêlé de l'atelier divin,
Un avorton formé d'orgueil et de misères ,
Dont l'esprit n'avait rien de l'esprit de ses pères.
Et dont l'ardente soif de l'immortalité
N'était qu'une fatale et triste infirmité.
Mais si tout craint de choir dans cet abîme sombre ,
Où tout se précipite et tout se change en ombre,
Le poète , ici bas, est un homme plus fort ,
Plus puissamment armé pour combattre la mort.
Un des aîaés choisis d'une race divine
Qui se souvient le mieux de sa noble origine,
Et qui dit d'une voix plus tonnante au trépas :
« Je suis né pour la vie et n'obéirai pas :
a Dans le fond du sépulcre où tu me fais descendre
c( Mes hymnes donneront la parole à ma cendre;
« Je laisse en m'en allant de quoi t'anéantir,
(( Je t'ai tuée, ô mort! avant que de mourir;
(f El j'ai fait avancer pour moi le jour suprême