A M. SIGALON
Mais peut-être il est temps de m'imposcr silence , L'instant de ton départ inflexible s'avance ; Oh ! rien ne bornerait la causeuse amitié
Qui veut faire passer son ame en ses paroles
J'entends au haut du mât frémir les banderolles; Et de l'anneau du port le câble est délié.
Et le zéphyr plus vif dans ta voile se joue ;
Et les baisers d'adieu se pressent sur ta joue
Porte aux flots inconstans un généreux défi; Demeure indifférent sur le calme et l'orage : Tout, jusqu'à la tempête, entre dans ton voyage, Tu sais comment Vernet la mettait à profit '.
jl. Vernet peignit une lempêle, attaché à la proue d'un vaisseau.
A UN EXILE
— 29 Seplerabre 1833. —
Un giaud destin coinuieiicfl, un grand dcsliii s'acliùvc.
:?l im (&x\[é.
Ta jeune royauté prend la robe virile;
Et le temps qui viendra ne sera pas stérile.
L'enfant d'hier, t'ait liommc, aujourd'iiui peut o er,
Et faire devant Dieu promesse solennelle
De commencer pour nous une veille éternelle :
Le chef d'un grand em[)irc est une sentinelle
Que la mort seulement doit faire reposer.
114 A UN EXILÉ
Car le trône n'est plus sur la terre française Une couche où l'on peut mieux dormir à son aise ; Où l'homme le plus fort trop souvent s'amollit. Si le ciel veut qu'un jour ton sceptre nous régisse , Le premier enseignant l'esprit de sacrifice , Il te faudra debout dispenser la justice: Le prétoire royal ne peut plus être un lit.
Il te faudra surtout , par tes propres mérites,
Refaire un Saint des Saints aux majestés proscrites;
Leur voile profané n'est plus qu'un vil lambeau ,
Sur le velours royal le mendiant se rue ,
La couronne est traînée au ruisseau de la rue ,
Et la dérision à la fête accourue
Endosse de cent rois le glorieux manteau î
Tu viendras, pour la voir dans l'honneur retrempée, De la nuit du fourreau délivrer notre épée Qui n'en sort qu'à la voix d'un lord de la cité: Nos turcarels, couverts de i)ourpre et de dorures,
A UN EXILi:. ifS
Au timon de l'état portent leurs mains impures, Et la France sous eux a subi tant d'injures Qu'à son front glorieux le rouge en est monté.
Que par toi, s'embrassant d'une sincère étreinte,
L'autorité rigide et la liberté sainte
Aillent comme deux sœurs en se donnant la main.
Du Safd populaire apaisant les vertiges.
Si tu veux au pouvoir rendre tous ses prestiges,
Il te faudra marcher de prodige en prodiges
Et ne jamais faillir dans ce brillant chemin.
Quelque chose de grand se couve dans le monde ,
II faut , ô ! jeune roi , que ton ame y réponde ;
Les temps sont en travail pour des jours plus heureux ,
Le siècle est dévoré d'incurables ulcères,
Tu n'épouseras point ses honteuses misères.
Et de tous ses tombeaux recueillant les poussières,
Tu n'en bâtiras pas un palais ténébreux.
lli A L> EXILK.
Sous les pieds de l'erreur la terre se dérobe,
D'un pénible sommeil se réveille le globe ;
On reconnaît partout la main de Jéhova :
Des îles de la mer, jadi* silencieuses,
Aux nautonniers perdus sur ses eaux spacieuses ,
Pan fait entendre encor des voix mystérieuses
Qui lamentent ces mots : Un vieux monde s'en va,
L'Inde voit son autel miné par l'Angleterre , Les pointes du Croissant se déclarent la guerre , Et s'acharnent ainsi que deux becs de vautours; Luther, à l'infini divisant son domaine, N'a pas pu féconder la raison souveraine; Le problème a lassé l'intelligence humaine. Et Babel désespère et renverse ses tours.
Chaque journée enfante et dévore un système; L'impiété commence à se dire anathème : La foi d'un souffle impur a sauvé sou flambeau : Brisant son front d'airain contre nos cathédrales,
A UN EXILK. 117
1 L'anleclirist Arouet eî*t à ses derniers rûles, 'eu >(';s«js, seul vivant dans ces morts générales, ]'ne seconde lois triomphe du tombeau.
El pour éditier sur l'Europe écroulé*,.
Au grand apostolat la France est appelée ; feLe glaive de l'esprit est puissant à son bras :
Le Seigneur n'a jamais frappé sa tête allière
iQue pour mieux lui montrer la céleste lumière,
Et pour la relever du sein de la poussière, fiAÎDsi qu'il tit à Paul au diemin de Damas.
S'il reste quelques rois dont le regard s'obstine, 'Qui prennent la lueur qui blanchit la colline
ilPour le pâle rayon de l'astre de la nuit;
*C'est qu'ils se sont couchés dans la plate campagne.
*M#.is toi que la rigueur de l'exil accompagne, iQue le matin surprend au haut de la montagne. Dis-leur : Révcille^-voeis, c'est le soleil qui luit!
A UN EXILE
Et ne te lasse point de proclamer l'aurore
Aux mortels dont les yeux ne s'ouvrent point encon
Oh I ce n'est pas pour rien que, calmant notre deui!
Le ciel par un mourant fit révéler la vie,
Que quelque temps après, de ses enfans suivie.
Aux yeux de l'univers, la nation ravie,
T'éleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil.
A M. LE MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. — Février 1834. —
1[\\x |)oHc6 €\)xit\(m.
Amis, n'en doutons point, la muso est prophctosse; Ils savent maintenant pourquoi cette tristesse Exhalée en des jours qu'ils croyaient pleins d'espoir. Une fée autrefois, au sommet des tourelles,
Venait se lamenter par les nuits les plus belles, Et lorsque la liesse était dans le manoir.
Chacun se demandait le sujet de sa plainte... Mais bientôt du baron la race fut éteinte : Emmenant ses trois fils aux guerres du saint lieu. Avant d'être vainqueurs de la tombe sacrée, Surpris des Sarrasins, leur tête fut livrée Au sabre recourbé de ces maudits de Dieu.
Et le château devint désert et solitaire. Et quand l'automne froid eut attristé la terre, Et prolongea des nuits la ténébreuse horreur. Par les vitraux brisés introduits dans les salles. Les quatre vents rompaient des lances infernales, Gomme dans un champ clos ouvert à leur fureur.
Et la vieille légende, hélas! c'est notre histoire. Vous eûtes beau gémir, nul ne voulait vous croire; Mais voilà que l'esprit a fui notre air mortel ,
Que son temple est frappé d'un funeste veuvage, Et que les factions, écumantes de rage. Pour y placer leur chef s'y disputent l'autel!
Et la raison publique est semblable à la pierre Que les chars eu passant divisent en poussière, Qui retombe et blanchit les arbres du chemin. Obscurcit les regards du cavalier rapide. Et redouble la soif dans le gosier aride Du piéton qui se traîne un bâton à la main.
Et l'on n'aperçoit plus qu'immense solitude Dans le champ du mystère ou de la certitude. Le sable a rembruni l'espace le plus vert. Et la matière seule, en ces plaines fatales, Domine, comme on voit ces tombes colossales. Ou ces sphinx de granit assis dans le désert.
Et les rois ont perdu le droit à la puissance. Et les peuples celui de leur indépendance ;
Quand, par eux, des tyrans les sceptres sont rompus. L'anarchie aussitô-t ouvre son gouffre horrible. Et la liberté n*a que le choix inflexible D'une soif dévorante ou des flots corrompus.
Et chacun consterné demande, en sa tristesse, Si l'ombre peut encor devenir plus épaisse; Si jamais telle orgie égara les esprits; Si la confusion peut être plus complète; Si jamais le chaos, dans le vin d'une fête. Vit le sol plus jonché de coupes en débris.
Mais vous avez jeté le cri de l'espérance... Trinité du néant, ombre, vide, silence,
Evanouissez- vous!
L'esprit doit revenir, ordonnant la matière, Du chaos ténébreux retirer la lumière Qui doit étinceler pour le salut de tous.
AL'X l'OKTES CIIKÈTIK.NS, i2:
Au son de vos lyres suprôines, L'édifice des temps futurs Verra les pierres d'elles-mômes 8e ranger pour former ses murs.
Avides de saintes paroles, Les cœurs recevront trois symboles :
Foi par qui tout est transporté, Espérance qui fortifie, Cliarité qui réconcilie La richesse et la pauvreté.
Car du Christ seule encor la parole féconde. Du fond de son tombeau peut ranimer le monde
Mort par un oubli de la foi.
Seule elle peut, au bord du réduit funéraire, Dire au cadavre infect : Ecarte ton suaire! Au nom du Dieu vivant, Lazare, lève-toi!
Déjà vieille et toute cassée, Courtisane mise au rebut,
lie AUX POÈTES CHRÉTIENS.
Qui, dans son fauteuil affaissée, Radote tout ce qu'elle fut; L'incrédulité décrépite En elle-même se dépite De voir ses amans dans l'ennui.
Plus d'un lui lance l'anathème Et vient, ainsi que Nicodème, Trouver Jéàus pendant la nuit.
Que plus rapidement le temps se précipite. Pour que les jours divins nous arrivent plus vite;
Car, hélas! le monde est pareil A ces champs entr'ouverts de crevasses avides Qui demandent l'ondée et des souffles humides A travers leurs rameaux brûlés par le soleil.
Alors le peuple débonnaire Bénira la main du pouvoir; Il ne verra plus sa misère Comme un raisin sous le pressoir;
AUX POÈTES CIlHÉTIENS. in
Et, dans la justice reteinte, La pourpre redeviendra sainte; Ce diadème des douleurs, Qui, sous ses épines fatales, Fait saigner les tôtes royales, Ne sera qu*un bandeau de fleurs.
Alors la croix verra, sous son ombre bénie, Mourir toute révolte et toute tyrannie;
Cet arbre, abri des nations, Où le vieil univers vint suspendre sa chaîne, Sera justifié par la science humaine, Ainsi que le soleil par ses propres rayons.
Mais, avant que l'aube se montre.
Et que le nouvel astre ait lui, Plus d'une sanglante rencontre Peut épouvanter notre nuit.
Vos chants du Saiil populaire Viendront apaiser la colère.
S'il se déchirait de sa main.
Le triomphe qui le contente Le soir en rentrant dans sa tente, Le fait gémir le lendemain.
Au milieu des partis, approchez-vous et dites Combien l'amour est grand et les haines petites;
Que le remède est bien plus haut; Que Dieu seul peut guérir le mal qui nous accable; Que la vengeance n'est qu'une chaîne implacable Où l'anneau qu'on ajoute appelle un autre anneau f
Malheur à la lyre avilie
Qui flatte un peuple dans sa nuit,
Qui chante à table, et qui s'oublie
Jusqu'à s'enivrer avec lui !
De déshonneur elle est frappée,
Ainsi que cette indigne épée
AUX POETES CHRÉTIENS. t»
Qui , rêi)U(liunt la valeur, Au milieu de la grande place, Pour amuser la populace.
Tourne entre les mains du jongleur.
Mqis bénédiction à tout chantre sévère.
Qui préfère, à sot* front, l'épine du Calvaire
Au cercle d'un laurier honteux; Qui, parlant de sagesse à tout sanglant délire. Au jour du grand réveil comme Job pourra dire : Je fus l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux.
Dans un galetas solitaire
La mort pourra fermer ses yeux;
Mais ses chants rompus sur la terre
Iront se renouer aux cieux.
Quittant cette triste vallée
Son ame sera consolée ;
Son parfum n'y fut répandu,
Comme ceux de la pénitente
A la chevelure pendante, Que sur les pieds de la vertu.
Pour prix de cette paix saintement célébrée^ Si des hommes encor la haine enténébrée
Vous faisait subir son courroux; Voilés du crêpe noir que porte la victime. Si Dieu vous destinait à combler un abîme,
Dans le gouffre en tombant criez-leur : Aimez -vous !
Mourant, demandez encor grâce Pour les erreurs de vos bourreauix ; Dieu sait combien est efficace Le pardon qui sort des tombeaux î Que de vos luths dans le veuvage Le vent sur votre sarcophage N'arrache pas même un soupir!
Et, si quelque son s'en envole , Ce soit une douce parole Pour ceux qui vous feraient mourir T
AUX POETES CIIHETIRNS. ir.i
JV.
Oh! mes frères! pourquoi notre pieuse alleiilc Se revôl-elle encor d'une teinte de deuil? Pourquoi, comme le chant que le prêtre lamente, Lorsqu'en chasuble noire il escorte un cercueil , A l'hymne de l'espoir mêlons-nous l'épouvante? Pourquoi l'esprit distrait effleure-t-il l'écueil , Ainsi que cet oiseau qui prédit la tourmente , Quand le calme à venir se dévoile à notre œil? C'est que tout n'en doit pas savourer les délices : Les grandes missions sont sœurs des sacrifices; La mer peut dévorer plusieurs de nos esquifs. Avant que d'aborder au fortuné rivage , Il faut doubler un cap parsemé de rescifs; De cruelles tribus y vivent du naufrage; L'Adamastor du mal peut soulever l'orage... Voilà pourquoi nos fronts se sont courbés pensifs... Cependant les zéphirs de la nouvelle terre Apportent jusqu'à nous les parfums de ses fleurs :
Encore, encore un jour, de la mer solitaire L'horizon calmera l'angoisse de nos cœurs. Nos regards , abusés par des plages fictives Que simulaient au loin de flottantes vapeurs, Dans leur réalité contempleront les rives Qu'a promises le Christ à ses navigateurs.
M. Î/ABBK F. DE LA MEXXAIS.
— Ao-Ùl 1834.
^ MX. l'abbc S. bc Ca ilUnnaiô.
Conquérant des esprits, roi de l'intelligence, En de divines mains abdique la puissance; Tu seras bien plus grand en abaissant ton front. Je sais l'immensité de ta douleur intime : Il te faut immoler une raison sublime;