‹ PoésiesChapitre 152 sur 225 · L'AMOUR PEINTRE DE PAYSAGE · texte numérisé non relu

L'AMOUR PEINTRE DE PAYSAGE

J'étais assis, un matin, sur le pic d'un rocher, et me tenais les yeux fixés sur un nuage qui couvrait l'étendue et la hauteur comme une nappe grise.

Un enfant vint alors se placer à mes côtés. « Ami, me dit-il, comment peux-tu t'oublier à contempler ainsi cette

toile nue : as-tu donc pour jamais perdu le goût de la peinture et du dessin? »

Je jetai an regard sur l'enfant, et pensai à part moi : Ce petit drôle veut-il donc prendre ici des airs de maître?

« Si tu restes toujours chagrin et désœuvré , continua l'enfant, rien de bon ne pourra se faire ; je veux sur l'heure te peindre un petit tableau ; je veux t' apprendre à le peindre toi-même. »

Et il tendit son index couleur de rose vers le vaste tapis déployé, et commença du doigt a dessiner.

En haut il peignit un beau soleil, qui me brillait vivement dans les yeux, et fit d'or la frange des nuages, les rayons perçaient à travers ; il peignit ensuite les cimes légères des arbres fraichement ravivés, puis l'une après l'autre par derrière traça les collines; il n'eut garde pourtant qu'en bas l'eau vint à manquer ; il dessina si naturellement le fleuve, qu'il semblait chatoyer au soleil, qu'il semblait gronder sur ses bords élevés.

Là des fleurs croissaient auprès de l'eau, et c'étaient des couleurs dans le pré ! l'or, l'émail, et la pourpre et le vert, on eut dit partout l'emeraude et partout l'escarboucle ! Il nuança le firmament d'une teinte claire et sereine, ainsi que les montagnes bleues qui se perdaient dans le lointain. Et moi, dans mon extase, il me semblait renaître, et je promenais mes regards du peintre à son tableau !

«Je crois t'avoir prouvé, reprit-il, que j'entends assez bien le métier; cependant le plus difficile reste a faire.»

Alors il dessina du bout du doigt et avec grand soin, juste sur la lisière du petit bois, a l'endroit où la terre, inondée de clarté, répercutait avec force la lumière du soleil, il dessina la plus aimable fille, bien faite, gentiment habillée , joues fraîches sous de bruns cheveux , et ses joues étaient de la couleur du petit doigt qui les avait formées.

o Enfant, m'eciïai-je. quel maître t'a pris dans son

POESIES DINEUSES. 1 ;>*)

école, qu'avec tant de promptitude et de naturel tu entreprends et termines à souhait toute chose? » Or, comme je parle encore, voilà qu'un petit vent s'élève, qui court dans les cimes, ride la surface des flots et gonfle le voile de la jeune fille accomplie ; et ce qui m'étonne le plus dans mou etonnement, c'est qu'elle commence à remuer le pied, la fillette, elle marche et s'approche du lieu où moi et mon espiègle professeur nous nous tenons assis.

Et maintenant, tandis que tout s'émeut, les arbres, le fleuve, et les fleurs, et le voile, et le pied mignon de ma déesse, croyez-vous bonnement, vous autres, que je sois resté sur mon roc immobile et muet comme un roc ?

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