‹ PoésiesChapitre 154 sur 225 · LE CONNAISSEUR ET L'ENTHOUSIASTE · texte numérisé non relu

LE CONNAISSEUR ET L'ENTHOUSIASTE

Je conduisis un ami chez une jolie fille, je voulais le faire jouir de tout ce qu'elle avait, assez bonne fortune, ma foi ! un sang frais, jeune et palpitant. Nous la trouvâmes assise sur son lit, s'appuyant sur ses petites mains ; le monsieur fait son compliment et prend place vis-à-vis d'elle ; il pince le nez, il l'observe et la regarde du haut en bas. Quant à moi, je n'y tenais plus, pendant ce temps tous mes sens s'échauffaient.

Le cher monsieur, pour tout remerciement , m'entraîne dans un coin, et me dit qu'il la trouve trop mince et qu'elle a des taches de rousseur. Alors je prends congé de mon enfant, et la quitte en levant les yeux au ciel. Ah ! Seigneur ! Seigneur Dieu ! ayez pitié de ce monsieur !

De là je le conduis dans une galerie, pleine de feu humain et de génie, même chose m'arrive là; je ne sais comment, tout mon cœur se déchire. 0 peintre, peintre! m'écriai-je, Dieu te récompense de ta peinture, il n'y a que la plus belle fille qui puisse te payer pour nous!

Cependant voilà mon monsieur qui fait sa ronde, se cure les dents et se met à m'encataloguer mes immortels ; je me sentais le cœur ému et plein comme si j'eusse porté cent mondes ; mais lui trouvait ceci trop court, cela trop long, et pesait toute chose avec circonspection.

Je finis par me jeter dans un coin, j'avais le feu aux entrailles, et je vis de là beaucoup de gens se rassembler autour de lui qui l'appelaient connaisseur !

Page 1