LA CHANSON SATIRIQUE
ou VAUDEVILLE.
De tout temps nous avons excelië dans ce genre e'minemnient nationaL Boileau en fait remonter Porigine au poème satirique y et le de'finit en vers charmants.
D'un trait de ce poème , en bons mots si fertile , Le Français né malin forma le Vaudeville , Agréable, indiscret, qui, conduit par le chaut, Passe de bouche en bouche, et s'accroît en marchant j La liberté française en ses vers se déploie j Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie.
Sous le rapport de Pe'tenduej le vaudeville est le poème e'pique du genre ; comme il ne se prescrit point de marche re'gulière, et qu'il va lançant au hasard Fëpigramme et la saillie , il ne s'arrête que lorsque Fauteur a e'puisé sa verve satirique. Le vaudeville de Beaumarchais sur les femmes Vl^ Si pas moins de vingt-sept couplets de huit vers chacun. En politique , le vaudeville est toujours de Popposition ; et c'est a lui seul , comme on Pa dit , que nous avons du, pendant plusieurs siècles, l'avantage de vivre sous une monarchie tempére'e.
Si pendant quelque temps le vaudeville , sous le nom de Noëls^ n'a plus e'té qu'un organe impur de turpitudes et de diffamations , c'est aux beaux esprits de la cour de Louis XV et de Louis XVI qu'il faut s'en prendre , et Ton doit remarquer , pour l'honneur des lettres , que ces infâmes productions , dont nous ne voulons pas même rappeler les titres, ont eu pour auteurs les meilleurs gentilshommes du royaume.
Panard est le roi de l'ancien vaudeville, il y atteint quelquefois a la naïveté de La Fontaine, a la malice de Boileau, et a la gaieté de Piron. Aucun chansonnier avant lui n'avait su rendre, a l'aide d'un style piquant , la morale plus gaiement populaire : on n'a point surpassé son adresse dans l'emploi des vers nains et des rimes redoublées : quelquefois un seul de ces couplets , qu'on appelle de facture, offre un tableau de mœurs tout entier.
Sans dépenser, C'est en vain qu'on espère
S'avancer %.
Au pays de Cylhère.
Mari jaloux , Femme en courroux, Ferment sur nous Grille et verrous.
Le chien noua poursuit comme loups :
Le temps n'y peut rien faire.
Mais »i Plutus entre dans le mystère , Grille et ressort S'ouvrent d'abord.
Le mari sort , Le chien s'endort; Femme et soubrette sont d'accord ; Un jour finit l'affaire.
Cette extrême aisance de rimes redoublées est moins remarquable encore, dans Panard, que Pemploi des vers monosyllabiques. Personne n'a su les placer avec autant de bonheur.
Metlez>" vous Lien cela Là , Jeunes fillettes ; Songez que tout amant Ment Dans ses fleurettes.
Et l'on voit des commis Mis Comme des princes, Qui jadis sont venus Nus De leurs provinces.
Tout le monde connaît le vaudeville satirique, chef-d'œuvre de Panard, dont je me contenterai de citer le premier couplet.
Dans ma jeunesse , Les papas , les mamans , Sévères, vigilants, De leurs tendrons charmants Conservaient la sagesse ;
Aujourd'hui ce n'est plus cela ; L'amant est habile , La fille docile , La mère facile , Le père imbécile ,
Et l'honneur va
Cahin, caha.
Collé, Piron, Jean Monet, Favard, Laujon, ont laissé quelques vaudevilles qui méritent de trouver place dans les recueils , mais qui ne leur assignent, en ce genre , qu'un rang fort inférieur a Panard.
L'espèce d'influence que la chanson vaudeville exerçait sur le gouvernement est assez bien décrite dans les vers suivants, dont j'ignore l'auteur, et que j'ai conservés dans ma mémoire.^
Avec Panard , avec Collé Est mort le joyeux vaudeville 5 L'esprit français est exilé Et de la cour et de la ville :
Plus de gaieté , plus de couplets ; A l'ennui la France est soumise :
La Seine imite la Tamise , Et tout Paris devient Anglais.
On raisonne à perte de vue , Et même à perte de raison; Enfin le spleen est du bon ton j On ne rit plus , on se tue.
Jadis le Français , moins moral , Et bien plus aimable sans doute , Se consolait d'une déroute En chansonnant son général.
36 ESSAI StJR LA POÉSIE LÉGÈRE.
Si quelque ministre, en cachette,
Lançait des lettres de cachet ,
Le lendemain, sous sa serviette,
Il trouvait à table un couplet
Dont un malin le régalait.
Le contrôleur en très-beau style
Publiait-il nouvel impôt,
Le peuple français aussitôt
L'enregistrait en vaudeville.
La sultane du grand sérail,
En s'oubliant, s'avisait-elle
De prendre en main le gouvernail,
Momus envoyait à la belle
Son histoire en chanson nouvelle
Sur les feuilles d'un éventail.
En un mot la pourpre et l'hermine, Mitre et mortier, riches et grands.
Chacun passait par Tétamine; On narguait le malheur des temps En lui faisant joyeuse mine , Et l'on riait de ses tyrans.
La monarchie avait fini par des Noëls; la reVolution commença par des vaudevilles : l'opposition e'tait alors royaliste. Rivai oi et Champceneilz en fm'enl les coryphées, et les Actes des Apôtres furent remplis d'e'pigrammes , de diatribes en vaudeville contre le nouvel ordre de choses, et contre les auteurs de cette grande réforme politique. Les partisans de ceux-ci répondirent, également en chansons, par des menaces, qui ne tardèrent pas a s'effectuer, et le vaudeville prit la teinte d'une pohtique extravagante et lugubre , qui finit par en déna-
turer l'esprit. L'histoire litte'raire ne conservera de cette terrible e'poque que les chansons guerrières dont j'ai de'ja parle.
Le re'gime impérial vit ëclore les légions de chansonniers , dont la muse en livrée verte se mit a la solde de la gloire et de la puissance. Une seule chanson , celle du roi d'Yvetot^ interrompit ce concert de louanges mercenaires. Le vaudeville du roi d'Yvetot a commencé la réputation de M. de Béranger d'une manière trop brillante et trop honorable pour qu'on ne me sache pas gré de le transcrire ici. Il n'appartenait qu'a celui qui chanta si courageusement la gloire de la France aux jours de ses revers , de célébrer des vertus pacifiques, et de fronder la manie des conquêtes en présence de Napoléon.