‹ Poésies légèresChapitre 5 sur 132 · LA CHANSON POLITIQUE · texte numérisé non relu

LA CHANSON POLITIQUE

Ilya deux sortes de cbansons politiques, celle qu'inspire l'amour du pays, et celle qui a pour objet de se venger par la raillerie des agents d'une autorité injuste ou tyrannique. L'une est a l'usage des nations libres : l'autre est l'expression d'un peuple esclave et spirituel qui joue avec ses fers qu'il n^a pas le courage de briser.

On ne trouve dans les républiques anciennes aucun vestige de cette dernière espèce de cbauson.

C'est une bien misérable vengeance que de cbansonner ses maîtres. Il est plus beau d'entonner en cbœurl'bymne de la délivrance , et de

(i) Ce jeune roi , c'était Charles IX, et cette reine était Catherine de Médicis.

faire retentir la salle du festin de ce chant ce'lèbre d'Harmodius et d'Aristogiton.

K Mon e'pée est entourée de myrte , elle me » rappelle le souvenir de nos frères qui ont ré- » tabli Pe'galité des lois.

» Harmodius et Aristogiton frappèrent d'un

» glaive orné de ces feuilles verdoyantes le tyran

» qui opprimait la re'publique. Mon épe'e, sois

^» entourée de myrte 3 je te consacre a leur mé-

W» moire.

» Cher Harmodius, cher Aristogiton, ombres » saintes, vous n^avez point cessé de vivre : » invisibles vous présidez encore a nos destinées; » vous êtes au milieu de nous, et vous souriez » a vos amis, alors qu'en votre honneur ils cou- » ronnent leur glaive de myrte vert.

» Mon épée , sois entourée de myrte , et rap- » pelle-moi sans cesse le souvenir de ces deux » frères immortels , qui ^ dans Athènes, ont » rétabli l'égalité des lois.

)) C'était aux Panathénées : Harmodius et » Aristogiton s'approchèrent du tyran et le » frappèrent da leur glaive entouré de feuil- )) lage ! Harmodius ! Aristogiton î honneur éter- )) nel a vos noms! soyez a jamais chers aux ci- » toyens d'Athènes, et que le glaive couvert » de myrte soit consacré a la liberté. »

Jusqu'à nos jours, Harmodius et Aristogiton étaient restés sans imitateurs : de pareils chants n'auraient rien dit a l'auie dans nos modernes

monarchies : c'est par la raillerie que Ton s'y vengeait de l'oppression 5 c'est par des pasquinades 5 par des mazarinades, qu'on attaquait les abus du pouvoir; on chansonnait les ministres qui s'en moquaient , pourvu quon payât.

Je pourrais citer mille exemples de cette espèce de chanson politique, qui paraît être née en Italie , mais dont la France a fini par se réserver le privilège exclusif.

Cette sensibilité vive et presque enfantine , qui faisait dire a Duclos que nous étions les enfants de V Europe^ s'est de tout temps exhalée en chansons. On chantait quand les Anglais démembraient le royaume; on chantait pendant la guerre civile des Armagnacs; on chantait pendant la ligue 5 sous la fronde , sous la régence; et c'est au bruit des chansons que la monarchie s'est écroulée a la fin du dix- huitième siècle.

Il n'est pas un événement de notre histoire qui n'ait été marqué par des chansons ; mais dans cette multitude de saillies malignes, gaies, folles, ou furieuses, on chercherait eu vain, jusqu'au moment de la révolution, une seule chanson politique digne de quelque éloge.

Ce qui nous reste des chansons de la ligue abonde en traits aigus de satire personnelle. Mais aucun aperçu philosophique, aucune idée fine, aucune image gracieuse , ne percent a travers la rouille grossière qui recouvre ces informes productions. Pour le prouver, il me

ESSAI StJR LA POÉSIE LÉGÈRE. l3

suffira de citer les moins mauvaises chansons que l'esprit de la ligue ait produites.

Re'duit a fuir après la bataille dTvri , le duc d'Aumale fut chanté dans tous les carrefours de Paris.

A chacun nature donne Des pieds pour le secourir ; Les pieds sauvent la personne :

Il n'est que de bien courir.

Ce vaillant prince d'Auraale , Pour avoir si bien couru , Quoiqu'il ait perdu sa malle, N'a pas la mort encouru.

Ceux qui étaient à sa suite Ne s'y endormirent point; Sauvant par heureuse fuite Le moule de leur pourpoint.

Quand ouverte est la barrière, De peur de blâme encourir , Ne demeurez point derrière ; H n'est que de bien courir.

Courir vaut un diadème :

Les coureurs sont gens de bien Frémont et Balagny même Et Congy le savent bien.

Bien courir n'est jamais vicej On court pour gagner le prix> C'est un honnête exercice; Bon coureur n'est jamais pris>

La mort de ce même duc d'Aumale, qui fut tué d'un coup d'arquebuse , a la prise de Saint-

l4 ESSAI SUR LÀ POESIE LÉGÈRE.

Denis , près des tombeaux des rois dont il osait combattre les descendants, devint encore le sujet d^uue cbanson populaire :

De la fureur qui vous conduit Vous vouliez Saint-Denis surprendre; Si, vous a pris le voulant prendre Dessus la glace d'une nuit.

De glace sont tous vos desseins; Ils sont fondus à la même heure; Qui dessus la glace s'asseure Bien souvent tombe sur les reins.

Saint-Denis tient comme en dépôt De nos roys les corps vénérables; Honte à vous, ligueurs misérables, Qui voulez troubler leur repos.

Il y a du moins une sorte de naïveté gracieuse dans ce petit couplet sur le prince de Condé , bossu, petit, et toujours amoureux.

Ce petit homme tant Jolî, Qui toujours cause et toujours rit , Et toujoTirs baise sa mignonne.

Dieu gard' de mal le petit homme.

Laissons ces essais barbares, et tâchons de de'couvrir ailleurs quelque chant national plus honorable pour les peuples modernes. C^est a PEcosse qu'e'tait réservé l'honneur de produire un des plus beaux chants nationaux dont la poésie et l'histoire puissent garder le souvenir.

Bruce, en menant ses Ecossais au combat con-

ESSAI SUR LA. POÉSIE LEGERE. l5

tre la perfide Angleterre , chantait les paroles suivantes , sur un de ces airs consacrés par les échos de la Calédonie :

« Ecossais ! dont le sang coula jadis avec celui de Wallace 5 Ecossais ! souvent menés par Bruce k la victoire ; saluez le champ de la gloire , ou saluez votre lit de mort ?

» Voici le jour, voici l'heure, voici l'instant des braves. Ce nuage qui s'avance porte la mort : c^est l'armée des tyrans; c'est Edouard, c'est l'oppression, l'orgueil et l'esclavage I

» Où est-il le traître? oii est-il le lâche qui veut être esclave? qui veut que sur sa tombe on lise: Il fut un perfide ! Que le traître ! que le lâche sorte des rangs, qu'il fuie !

» Mais qui veut défendre son roi ? Qui veut se battre pour la loi sacrée? Debout ou accablé par la fortune , qui veut marcher libre et tomber libre? Calédoniens! en avant!

» Par les malheurs et les peines de l'esclavage 5 par vos fils enchaînés, je vous adjure ! amis, nous verserons le plus pur sang de nos veines, mais nos fils seront libres!

» Qu'ils tombent les fils d'Albion! Sous chaque blessure qu'un tyran périsse ! Que la liberté brille avec le glaive! En avant! et vive la mort, au défaut de la victoire ! »

Ce noble enthousiasme n'échauffe aucune des chansons conservées par nos compilateurs , comme souvenirs de nos petites passions politi-

l6 ESSAI SUR Li. POÉSIE LÉGÈRE.

ques; jusqu'en 1774, je ne trouve a citer que ce vaudeville, a l'occasion de l'avènement de Louis XVI 5 et que l'on a, je crois, faussement attribué k Colle'.

Air : Des pendus.

Or écoutez , petits et grands,, L'histoire d'un roi de vingt ans, Qui va nous ramener en France Les bonnes mœurs et la décence.

Après cela que dei^iendront (i) Tant de catins et de fripons?

S'il veut de l'honneur et des mœurs.

Que feront nos jeunes seigneurs?

S'il aime les honnêtes femmes , Que feront tant de belles dames ?

S'il bannit les jeux déréglés, Que feront nos jeunes abbés?

S'il dédaigne un frivole encens ,

Que deviendront les courtisans?

Que feront les amis du prince

Autrement nommés en province ?

Que deviendront les partisans, §^

Si ses sujets sont ses enfants?

S'il veut qu'un prélat soit chrétien, Un magistrat homme de bien , Que d'évêques, de grands vicaires, Combien de juges mercenaires Vont changer leur conduite ! Amen.

Domine, saluum, fac regem.

(i) Cette faute de rime suffirait pour prouver que cette chanson n'est point de Collé.

ESSAI StJR LA POÉSIE LÉGÈRE. 17

La révolution qu'avait prédite en chanson le chevalier de Lille en 1780 , éclate quelques années après. L'amour de la liberté embrase tous les cœurs, et des chants vraiment nationaux célèbrent cette grande conquête. Mais bientôt la plus noble des passions s'exaltera jusqu'à la frénésie et les fureurs populaires déshonoreront une cause si belle. U Hymne des Marseillais , le Citant du départ , dignes de lalyred'Alcée , enfanteront des héros ; tandis que des refrains de Sauvages pousseront au pillage et au meurtre une populace en délire.

La république périt au milieu de ses triomphes et de ses excès; l'ascendant d'un seul homme remplace l'énergie nationale, et la servitude glorieuse qu'il impose au peuple français , fait succéder les chants de victoire aux h^^mnes de la liberté.

La muse patriotique se réveille en gémissant au bruit de la chute du héros; un poète doué de la grâce et de la finesse d'Horace , d'un esprit a-la-fois philosophique et satirique, d'une ame vive et tendre, d'un caractère qui sympathisait avec toutes les gloires , avec tous les maux de son pays , s'assied , la lyre en main , sur le tombeau des braves , et fait répéter a la France en deuil les plaintes harmonieuses qu'il exhale dans des chants sans rivaux et sans modèles. J'ai nommé Béranger; poète national, il a créé parmi nous ce genre de chansons , et s'est fait une gloire

l8 ESSAI SLR LA POESIE LÉGÈRE.

a part dans tous les autres. Par un talent, ou plutôt par un charme qu'il a seul possède', il a su rassembler dans des poèmes lyriques de la plus petite proportion , la grâce antique et la saillie moderne , la pense'e philosophique et le trait de l'épigramme, la gaieté la plus vive et la sensibilité la plus profonde , en un mot, tout ce que l'art a de plus raffiné, et tout ce que la nature a de plus aimable.

M. de Béranger excelle dans la chanson politique , et je n^ai que le choix entre plusieurs chefs-d'œuvres du genre , où il a retracé le tableau du despotisme. Je m'arrête a Louis XI, et en indiquant Tair de Dezède sur lequel cette chanson est com^oséQ(^Sa7is un petit hiin d'àniour)^ je fais d'abord remarquer le singulier bonheur du rhythme choisi , qui se prête si bien a la double pensée du poète.

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