LE VER DE TERRE
FABLE
Dans une de ces nuits d'été Dont l'obligeante obscurité Sert d'asile au tendre mystère, Dans un jardin , un ver luisant Disait à certain ver de terre.
Qui de son réduit solitaire Venait de sortir en glissant :
« Avouez que de la nature » Je suis le plus bel ornement -, » On dirait que de ma parure » J'ai dérobé l'éclat au firmament.
» Je crois , sans injustice aucune , »> Pouvoir disputer à la lune )) Le sombre empire de la nuit :
» A m'éclipser elle s'applique ; » Mais ces clartés dont elle luit, » Le soleil les lui communique ; )) Je brille de mes propres feux.
» — Un pareil sort ne me tenterait guère , ). Répond l'insecte ténébreux :
» Vous en rirez ; mais je préfère » A cet appareil fastueux , )) A tant de gloire et de lumière, n Ma forme lugubre et grossière , )) Mon misérable accoutrement.
» — De Tamour-propre étrange aveuglement î » Reprit le diamant mobile; » Eh quoi ! l'espèce la plus vile
2l6 roÉSlES LÉGÏ.RES.
)) Jusqu^à moi voudra s'élever!
>, — A Dieu ne plaise î dit le ver;
» Je me connais; je vous admire;
> Je rends justice à votre éclat :
M Mais, content démon humble état,
» J'ai le bon esprit de me dire
M Que dans ma triste obscurité
ï) Je trouve au moins ma sûreté,
» Et c'est tout ce que je désire :
» Jouissez long-temps des honneurs
» Que la nature vous destine ,
M Et puissiez-vous dans ses faveurs
» Ne pas trouver votre ruine ! »
Comme ils parlaient , sur un arbre voisin Un rossignol égayait sa compagne, Attentive à son chant divin.
Notre chanteur dans la campagne Aperçoit le ver lumineux , Qui se plaisait à voir ses feux Jaillir sur l'herbe étincelante :
L'oiseau profite du signal , Fond sur le petit animal , Et, sans respect pour sa robe brillante, Il croque le porte-fanal.
Du voile de la modestie Couvrez des talents précieux.; Par trop d'éclat ne frappez pas les yeux ; Cherchez plutôt à cacher votre vie.
Croyez-moi , mes amis , le secret d'être heureux. N'est guère que celui d'échapper à l'envie.