LE TESTAMENT DE L'AMOUR
Vulcain des bosquets de Paphos Avait enlevé Dionée , Et dans les forges de Lemnos La retenait emprisonnée.
Du plus fort le droit rigoureux Triompha de sa résistance :
Un beau jour Yulcain fut heureux , Et l'Hymen reçut la naissance L'Amour Tapprend :quel déplaisir !
Un froid mortel vient le saisir.
Le mal croît ; pour ses jours on tremble- Ah ! dit Vénus , il en mourra :
Je l'ai prévu j ces enfants-là . Ne pourront jamais vivre ensemble.
Quand il est en santé , l'Amour A Tavenir ne songe guères j Au moment de perdre le jour Il veut mettre ordre à ses affaires.
Aussitôt on voit accourir
POÉSIES LEGERES. ^ l i)
Le garde-note de Cylhère.
C'en est fait , F Amour va mourir !
Quel dieu pourra le secourir?
Il a fait venir un notaire.
Près de succomber à ses maux ,
L'Amour, entr'ouvraut sa paupière,
D'une voix mourante , eu ces mots
Dicte sa volonté dernière ;
« Par le présent acte arrêté,
» Consenti , revu , constaté ,
» Le tout dans la forme ordinaire ,
» J'établis la Fidélité
» Ma principale légataire,
» Et je nomme la Volupté
î) Exécuteur testamentaire.
» Je lègue au Plaisir nîon berceau ,
)) Mon patrimoine à l'Espérance ,
» Mes ailes à la Jouissance,
» A la Discorde mon flambeau ,
» A la Justice mon bandeau,
» Et mes armes à l'Innocence ;
» Enfin, pour contenter les vœux
» Que je forme encor sur la terre,
» Je demande que le Mystère
» Dans le fond d'un désert affreux
» Cache ma tombe solitaire ;
» Que sur ce triste monument
» On grave pour tout ornement
» Ces mots en style lapidaire :
» Ci-git du monde le soutien ,
» Lejléau, V espoir ou Venvie ,
» Le plus grand mal, le plus grand bien ,
» Un ange , un monstre, un dieu, tout , rien.
» Ci-git f Amour... . Adieu la vie! »
Il dit , et ferme ses beaux yeux.
Le Soleil pâlit dans les cicux ; Un voile épais couvre la terre;
'2.10 POESIES LLGEIîES.
Le désespoir est dan; Cyîhere , Et du monde attristé les dieux Partagent la douleur amère; £n&u , dans les bras de sa mère , Qui voudrait avec lui mourir , L'Amour, en accusant sou frère, Exhale son dernier soupir.
Dans des lieux stériles, agrestes,
Comme il Ta prescrit en mourant,
Sur les bords glacés d'un torrent
On dépose ses tristes restes :
Là les Jeux, les Grâces en deuil.
De pleurs arrosant son cercueil.
Attendaient la troisième aurore.
Elle naît , spectacle enchanteur !
Ce n'est plus ce séjour d'horreur ,
Ce désert que le ciel abhorre-,
C'est un vallon chéri de Flore ,
Où la rose , qui vient d'éclore ,
Exhale ses douces odeurs ;
Oiî la nature se décore
De fruits , de feuillage et de fleurs ;
Tout croît, tout s'unit, tout fermente,
Tout s'embrase de feux nouveaux ,
Et jusque dans le sein des eaux
Circule une sève brûlante.
Bientôt dans ce riant séjour
Le plus doux miracle s'achève :
Un myrte fleurit et s'élève
Sur cette tombe où fut l'Amour :
Sous sou ombrage solitaire ,
Daphnis et la jeune Glycèrc
Se livrent à d'aimables jeux 5
Dans rinnocence de leurs vœux
Une ardeur plus vive , plus tendre ,
De sou charme vient les surprendre ,
Et tout-à-coup, au milieu d'eux ,
Un Ions soupir se fait entendre.
Quel enfant paraît à leurs yeux ?
C'est lui î.... qui pourrait s'y méprendre!....
C'est l'Amour : plus brillant , plus beau ,
Il sort de la nuit du tombeau :
Tel on voit l'oiseau d'Arabie
Au sein d'un bûcher parfumé
Puiser une nouvelle vie
Dans les feux qui l'ont consumé.