LA VIERGE DE SUN AH
On dit qu'au vieux David, pâle et transi par l'âge, Tandis qu'autour de lui fumaient les trépieds d'or, Et que des grands lions la dépouille sauvage S'enroulait à son sein, sans l'échauffer encor,
Pour réveiller le maître, en sa couche glacée, Un serviteur fidèle, un soir, vint amenant Superbe et demi-nue, et la tète baissée, La brune Àbizaïg, la vierge de Sunam ;
Sur sa gorge ondoyante et dans sa chevelure On répandit les flots de la myrrhe et du nard, Comme la jeune épouse, elle ôta sa ceinture Et se glissa, timide, aux cotés du vieillard;
Des filles d'Orient aux formes enivrantes C'était la plus ardente et la plus belle à voir, Avec ses longs cheveux qu'en vagues odorantes Sur le grand moribond, elle laissa pleuvoir !
Les tympanons d'airain frissonnaient autour d'elle, Tandis que, suspendue aux lèvres du vieux roi, La vierge souriait, comme la fleur fidèle Dont les bras embaumés pressent un tombeau froid !
Et versant à l'entour, les parfums de la nue, La nuit, la nuit a vu, de ses prunelles d'or, Ce qu'il faut de baisers et d'ardeur inconnue Pour rallumer une àme et réchauffer un mort !
LA VIERGE DE Sl'.NAM 51
Vierge, je ne suis pas le vieux roi centenaire î
Le temps n'a point encor fait blanchir mes cheveux,
A peine quelques jours, j'ai paru sur la terre,
Et je vois mon berceau, quand je tourne les yeux !
Pourtant, comme un vieillard, j'ai l'àme froide et nue, Voilà que tout mon cœur est éteint maintenant, Et je m'en vais mourir, car tu n'es pas venue, 0 brune Abizaïg, ô vierge de Sunam !
Quand vous m'avez quitté, boudeuse et mutinée Secouant mes baisers, comme un arbre ses fleurs, Je restai seul, debout, près de la cheminée, Me forçant au sourire, et me sentant des pleurs;
C'était le premier doute et le premier nuage Dans ce beau ciel d'amour qu'un souffle peut ternir, Et me croyant bien fort, et me posant en sage, J' avais raillé vos saints que j'aurais dû bénir ;
A vos preuves de Dieu, mon oreille était sourde, Je heurtais votre foi d'un sarcasme moqueur. . . L'homme est lâche et brutal, l'homme a la main trop lourde Pour toucher a votre aile, ô croyances du cœur î
Pardon, j'en suis puni plus qu'on ne saurait dire î J'ai vu jaillir l'éclair de vos grands yeux si doux; Pour garder ma raison, j'ai perdu maint sourire, Ali ! montrez-moi l'autel, que j'y tombe à genoux !
Votre loi ? j'y consens ! Votre Dieu ? je l'adore ! A vos saints préférés j'offre mes encensoirs, .Même on vous passera, pour deux baisers encore, Vos dominicains blancs et vos jésuites noirs !
Dans votre amour profond, je vais creuser ma grotte, Et, loin des bruits du monde, entre vos bras de lait, L'ermite, chaque jour, de sa lèvre dévote, Sur l'émail de vos dents dira son chapelet !
J'irais, prêtre docile à toute fantaisie, Avec le gui du chêne ou la tiare d'or, Du Tèutatès de Gaule au Bhagavat d'Asie, Des cabires persans aux dieux glacés du nord !
Que s'il vous fait plaisir d'être mahométane,
Allah !... de Mahomet j'espère les sept deux !
Si vous aimez Brahma, je serai le brahmane !
Mon culte est ta croyance, et mes dieux sont tes dieux !