‹ PoésiesChapitre 12 sur 150 · ODE AU ROI · texte numérisé non relu

ODE AU ROI

Moi prodiguer aux grands de servilcs hommages, Et dans mes humbles vers mendier leurs outrages! Non, non, l'art des neuf sœurs est-il l'art de flatter? Helas! jamais ces grands leur daignenl-ils sourire,

Et d'une fleur parer la lyre

Qui s'avilit à les chanter ?

Ainsi ces dieux de bronze, i-nfaiits de l'ignorance, Ouvrent les yeux sans voir celui qui les encense, N'entendent ni ses vœux, ni ses accords flatteurs, Dorment sur leurs autels quand l'homme les rixlarae;

Dieux vains, dont le culte diflame

Leurs insensés adorateurs.

Heureux qui, satisfait de mmières bornées, A d'utiles travaux consacre ses années, Ignorant le désir d'éterniser son nom ! Malheureux qui se voue aux nymphes du Permesse,

S'il ne possède pour richesse

Qu'un grand cœur et son Apollon!

Ils ne sont plus ces jours où les muses chéries, Sous l'appui des héros, par des routes fleuries, Ainsi qu'à la fortune arrivaient aux honneurs : Sur le monde en tyran le vic3 altier domine.

Et des arts toujours la ruine

Suit de près la perte des mœurs.

0 crime! ô des mortels ingratitude extrême! Le citoyen, les rois, les états, le ciel même. Tout reçoit de nos chants un renom glorieux; Et, pour vivre jouet du mépris populaire.

Il suOit, aux yeux du vulgaire,

De parler la langue des dieux.

Fuyez, seacz les champs de vos lyres brisées, Muses, fuyez des lieux où vos voix méprisées Ne sauraient plus fléchir les destins irrités : Ces bois, du fier sauvage empire immense et sombre,

Vous offrent déjà sous leur ombre

Un temple que vous méritez.

•Jadis, vaste forêt, notre univers barbare

Voyait, comme ces bords dont la mer nous sépare.

L'homme errer, habitant des antres ténébreux :

Vous chantez; nos forêts, nos déserts s'embellissent. Et les rochers s'enorgueiUisscnt, Changés en palais fastueux.

Que d'empires naissants! de cités florissantes! Partout régnent les mœurs; partout des lois prudentes Gouvernent d'un frein d'or peuples et potentats; La victoire les suit : souveraine des ondes,

L'Europe enferme les deux mondes

Dans l'enceinte de ses Etats.

Ce c[ue vous avez pu, vous le pouvez encore : Tremble Europe : ah ! bientôt l'eclal qui te décore Va suivre les neuf sœurs dans ces mondes nouveaux : Oui, tremble; c'en est fait, le dieu des arts se venge j

La nuit sombre en jour pur se change.

Tes esclaves sont tes rivaux.

Je vois, je vois de loin l'Amérique étonnée Sortir du fond des e^ux, de villes couronnée; Les forêts du Mexique errantes sur nos mers; Les mers couvrir nos bords de nations armées :

Nos campagnes de morts semées;

L'Europe entière dans les fers.

Dieux! éloignez de nous ces funestes ravages; Restez, muses : daignez embellir nos rivages ! La France a relevé vos autels abattus; Sous l'ombragi' des lis brille un jeune monarque.

Qui près de son trône vous marque

Une place, ainsi qu'aux vcrtui.

Par lui de l'Hélicon l'indigence bannie N'osera plus trancher les ailes du génie: Prompt à toucher le ciel de son front radieux, Il commande; et, suivis d'un respect légitime,

Voyez les arts, par son estime,

Vengés d'un mépris odieux.

ODE

Page 1