‹ PoésiesChapitre 36 sur 150 · POUR M. LE DUC DE MONTPENSIER · texte numérisé non relu

POUR M. LE DUC DE MONTPENSIER

Qui demandait en mariage madame Catherine, pri7icesse de Navarre, sœur de Henri IV.

1591 ou 1592

Beau ciel par qui mes jours sont troubles ou sont calmes, Seule terre où je prends mes cyprès et mes palmes, Catherine dont l'œil ne luit que pour les Dieux, Punissez vos beautés plutôt que mon courage, Si, trop haut s'clevant, il adore un visage Adorable par force à quiconque a des yeux.

Je ne suis pas ensemble aveugle et téméraire; Je connais bien l'erreur que l'amour m'a fait faire,

Cela seul ici-bas surpassait mon effort ; Mais mon âme qu'a vous ne peut être asservie, Les Destins n'ayant point établi pour ma vie Hors de cet océan de naufrage ou de port.

Beauté par qui les Dieux, las de notre dommage, Ont voulu reparer les défauts de notre âge, Je mourrai dans vos feux, éteignez-les ou non, Comme le fils d'Alcmène, en me brûlant moi-même; Il suffit qu'en mourant dans cette flamme extrême Une gloire éternelle accompagne mon nom.

On ne doit point, sans sceptre, aspirer où j'aspire; C'est pourquoi, sans quitter les lois de votre empire. Je veux de mon esprit tout espoir rejeter. Qui cesse d'espérer, il cessj aussi de craindre; Et, sans atteindre au but où l'on ne peut atteindre, Ce m'est assez d'honneur que j'y voulais monter.

Je maudis le bonheur où le ciel m'a fait naître, Qui m'a fait désirer ce qu'il m'a fait connaître : II faut ou vous aimer, ou ne vous faut point voir. L'astre qui luit aux grands on vain à ma naissance Epandit dessus moi tant d'heur et de puissance, Si pour ce que je veux j'ai trop peu de pouvoir.

Mais il le faut vouloir, et vaut mieux se résoudre. En aspirant au ciel, être frappé de foudre, Qu'aux desseins de la terre assuré se ranger. J'ai moins de repentir, plus je pense à ma faute; Et la beauté des fruits d'une palme si haute Me fait par le plaisir oublier le danger. ^-.i^,-

(Oi'iôtdit.

Enfin cette beauté m'a la place rendue Qu'elle avait contre moi si longtemps défondue : Mes vainqueurs sont vaincus; ceux qui m'ont fait la loi La reçoivent d^ moi.

J'honore tant la palme acquise en cette guerre, Que, si victorieux des deux bouts de la terre, J'avais mille lauriers de ma gloire témoins, Je les priserais moins.

Au repos où je suis tout ce qui me travaille, C'est le doute que j'ai qu'un malheur ne m'assaille Qui me sépare d'elle et me fasse lâcher Un bien que j'ai si cher.

H n'est rien ici-bas d'éternelle durée : Une chose qui plaît n'est jamais assurée ; L'épine suit la rose, et ceux qui sont contents Ne le sont pas longtemps.

Et puis qui ne sait point que la mer amoureuse En sa bonace même est souvent dangereuse. Et qu'on y voit toujours quelques nouveaux rochers Inconnus aux nochers?

Déjà de toutes parts tout le monde m'éclaire; Et bientôt les jaloux, ennuyés de se taire, Si les vœux que je fais n'en détournent l'assaut, Vont médire tout haut.

Peuple qui me veux mal, et m'imputes à vice D'avoir été payé d'un fidèle service.

Où trouves-lu qu'il faille avoir semé son bien, Et ne recueillir rien?

Voudrais-tu que ma dam^, étant si bien servie, Pv.C'fusât le plaisir oii l'âge la conne, Et qu'elle eût des rigueurs à qui mon amitié Ne sût faire pitié?

Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères, Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères, Etaieiit-ce impressions qui pussent aveugler Un jugement si clair?

NDn, non : elle a bien fait de m'être favorable, Voyant mon feu si grand et ma foi si durable; Et j'ai bien fait aussi d'asservir ma raison En si belle prison.

C'est peu d'expérience à conduire sa vie, De mesurer son aise au compas de l'envie, Et perdre ce que l'âge a de fleur et de fruit. Pour é^^ter un bruit.

De moi, que tout le monde à me nuire s'apprête, Le ciel à tous ses traits fasse un but de ma tête, Je me suis résolu d'attendre le trépas, Et ne la quitter pas.

Plus j'y vois de hasaa-d, plus j'y trouve d'amorce ; Où le danger est grand, c'est là que je m'efforce ; En un sujet aisé, moins de peine apportant, Je ne brûle pas tant.

Un courage élevé toute peine sunnonte; Les timides conseils n'ont rien que de la honte; Et L- front d'un guerrier, aux combats étonné. Jamais n'est couronné.

Soit la fin de mes jours, contrainte ou naturelle^ S'il plaît à mes destins que ja meure pour elle, Amour en soit loue : je ne veux un tombeau Plus heureux ni plus beau.

Beauté, mon cher souci, de qui l'àmc incertaine A, comme l'Océan, son flux et son reflux, Pensez de vous résoudre à soulager ma peine, Ou je me résoudrai de ne la souffrir plus.

Vos yeux ont des appas que j'aime et que je prise, El qui peuvent beaucoup dessus ma liberté : Mais pour me retenir, s'ils font cas de ma prise, Il leur faut de l'amour autant que de beauté.

Quand je pense être au point que cela s'accomplisse, Quelque excuse toujours en empêche l'effet; C'est la toile sans fin de la femme d'Ulysse, Dont l'ouvrage du soir au matin se défait.

Madame, avisez-y; vous perdez votre gloire

De me l'avoir promis et vous rire de moi.

S'il ne vous en souvient, vous manquez de me:)xiie;

Et s'il vous en souvient, vous n'avez point de foi.

J'avais toujours fait compte, aimant chose si haute, De ne m'en séparer qu'avecquc le trépas; S'il arrive autrement, ce sera votre faute De faire des serments et ne les tenir pas.

CONSOLATION A CARITEE

Ainsi, quand Mausole fut mort, Artémise accusa le sort, De pleurs se noya le visage, Et dit aux astres innocents Tout ce que fait dire la rage Quand elle est maîtresse des sens.

Ainsi fut sourde au reconfort, Quand elle eut trouvé dans le port La perte qu'elle avait songée, Celle de qui les passions Firent voir à la mer Egée Le premier nid des alcyons.

Vous n'êtes seule en ce tourment Qui témoignez du sentiment, 0 trop fidèle Caritée!

En toutes âmes l'amitié, De mêmes ennuis agitée, Fait les mêmes traits de pitié.

De combien de jeunes maris.

En la querelle de Paris, Tomba la vie entre les armes.

Qui fussent retournés un jour.

Si la mon se payait de larmes, A Mycénes faire l'amour!

Mais le destin, qui fait nos lois, Est jaloux qu'on passe deux fois Au deçà du rivage blême;

Et les dieux ont gardé ce don Si rare, que Jupiter même Ne le sut faire à Sarpedon.

Pourquoi donc, si peu sagement Démentant votre jugement, Passez-vous en cette amertume Le meilleur de votre saison, Aimant mieux plaindre par coutume, Que vous consoler par raison?

Nature fait bien quelque effort Qu'on ne peut condamner qu'à tort :

Mais que direz-vous pour défendre Ce prodige de cruauté.

Par qui vous semblez entreprendre De ruiner votre beauté?

Que vous ont fait ces beaux cheveux,

Dignes objets de tant de vœux,

Pour endurer votre colère,

Et, devenus vos ennemis,

Recevoir l'injuste salaire

D'un crime qu'ils n'ont point commis?

Quelles aimables qualités En celui que vous regrettez Ont pu mériter qu'à vos roses Vous ôtiez leur vive couleur, Et livriez de si belles choses A la merci de la douleur?

Fuîmettez-vous l'âme en repos, Quittez ces funestes propos, Et, par la fin de vos tempêtes

Obligeant tous les bsaux esprits, Conservez au siècle oii vous êtes Ce que vous lui donnez de prix.

Amour, autrefois en vos yeux Pleins d'appas si délicieux, Devient mélancolique et sombre Qand il voit qu'un si long ennui Vous fait consumer pour une ombre Ce que vous n'avez que pour lui.

S'il vous ressouvient du pouvoir Que ses traits vous ont fait avoir Quand vos lumières étaient calmes, Permettez-lui de vous guérir, Et ne différez point les pabues Qu'il brûle de vous acquérir.

Le temps, d'un insensible cours.

Nous porte à la fin de nos jours j C'est à notre sage conduite.

Sans murmurer de ce défaut.

De nous consoler de sa fuite.

En le ménageant comme il faut.

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