‹ PoésiesChapitre 8 sur 150 · DIDON A ÉNÉE · texte numérisé non relu

DIDON A ÉNÉE

HÉROÏDE Didon assoupie se réveille en fureur.

Il est donc vrai qu'Enée a résolu sa fuite; Qu'il délaisse Didon, après l'avoir séduite? Il mit!... Volez, soldats, des glaives, des flambeaux, Egorgez les Troyens, embrasez leur vaisseaux ; Leur roi, son fils, que tout sous vos armes succombe, Et qu'a leurs corps sanglants la mer serve de tombe.. Arrêtez; j'aime Enee, on court l'assassiner! Malheureuse! et c'est moi qui viens de l'ordonner! Non... « Mais avec regrt't je te fuis, chère amante, Dit-il, le ciel le veut, il faut que j'y consente. » Eh! que me fait ce ciel et son ordre odieux? Amant, je t'aurais vu désobéir aux dieux! Va, tu n'es qu'un ingrat qui m'abuse et m'offense... Moi, j'abhorre le ciel, s'il prescrit l'inconstance; Et, dùt-il m'accabler du poids de son courroux, Avant de te trahir j'aurais bravé ses coups. Ton âme, pour répondre aux feux de ta maîtresse. Trop promptement aux dieux immole sa tendresse; Non, tu n'aimas jamais... Mais lis, lis, inconstant. A qui t'a donné tout, donne au moins un instant.

Vois comme au loin des mers la fureur se déploie ;

Vois ces montagnes d'eau rouler, chercher leur proie.

S'élancer à grand bruit dans le vide des airs.

Se briser, retomber sur l'abîme des mers :

Vois ces rocs, dont le front semblait braver l'orage,

Arrachés par les vents, fondre sur le rivage;

Rien n'est calme, tout meurt, le jour est sans flambeau.

L'hiver a fait du monde un immense tombeau;

Et tu fuis? et tu crois voguer en assurance.

Toi, qui cent fois des flots éprouva l'inconstance î

Ah! revoie vers moi... Tout va dans ce séjour Partager mes plaisirs, causés par ton retour : Mon peuple qui, charmé de l'ardeur qui m'inspire, Espérait sous tes lois voir fleurir son empire : Tes sujets qu'ont lassés les courses, les travaux, Que tu conduis encore à des périls nouveaux; Un fils qui peut périr sous cette onde irritée ; Une reine, dirai-je? une amante agitée, Tout te retient ici; viens, je t'ouvre mes bras; Plein d'espoir, mon cœur vole au-devant de tes pas : Des pleurs qu'elle a versés viens venger ta maîtresse, Réparons tant de jours ravis à ma tendresse. Vicus, je languis; je veux, dans nos embrasseracnts, Faire envier ton sort aux phis heureux amants.

Mais non ; tu rougiras de céder à mes larmes ; Les paisibles douceurs pour toi n'ont point de charmes. Le tumulte des camps, les lioinnirs des combats, Voila les seuls plaisirs qui l'ollVenl des appas. Rien ne peut assouvir la soif qui te dévore; Maître du moudo entier, tu te plaindrais encore.

Insensé ! de quel prix peut donc être à tes yeux Cet empire brillant où l'appellent les dieux, S'il te faut, au milieu des écueils, des orages, Le chercher sur des mers couvertes de naufrages? Que sont ces biens peu sûrs, près des plaisirs du cœur? Tout l'univers vaut-il un instant de bonheur?

Cher Enée, oii fuis-tu? n'expose point ta vie; C'est ton amante en pleurs, c'est Didon qui t'en prie. Ces Tents, ces mers, leur bruit, tout me glaœ d'eifroi. Dieux! si jamais les flots s'entr'ouvraient devant toi! Si, prêts à t'engloutir... Quelle horrible pensée! Non... d'un tel trait jamais Didon ne fut blessée... Enée est tout pour moi; c'est mon bien, mon époux : 11 mourrait!... Ah! sur lui, dieux, suspendez vos coups! Sur moi seule épuisez toute votre furie; Pour sauver mon amant je vous offre ma vie, Puisqu'il me faut le perdre... Ah! quel que soit mon sort, J'aime encor mieux pleurer sa fuite que sa mort...

Seulement donne encor quelques mois à ma flamme : Peut-être enfin pourrai -je accoutumer mon âme A voir de près les maux qui vont fondre sur moi; Que sais-je? à contempler ton départ sans effroi... Attends que les zcphirs soufflent seuls sur les ondes; Lance alors tes vaisseaux sur les plaines profondes; Et qu^ls malheurs, quels maux m'efifralraient dans leur cousr ? Didon n'aura plus rien à craindre pour tes jours...

Mais où tendent tes vœux? parle; esl-ce à la couronne? La mienne est sur ton front : voila mon sceptre, ordonne.

Si c'est pour tes désirs trop peu de mes Etats, Mes sujets sont armés, conduis-les aux combats; De ses ^ii;rs ennemis cours délivrer Carthage, Force-les d'apporter à tes pieds leur hommage... Peuples, de mon amant recevez tous des fers; C'est pour lui que les dieux ont formé l'univers,.. Moi, je veux consacrer tous mes jours à te plaire; Je veux qu'Ascagne en moi retrouve une autre mère, Que le Troyen m'adore et chante ma grandeur, Que tout autour de moi respire mon bonheur; Je veux qu'heureux par moi, tu dises dans l'ivresse : a Le cœur seul de Didon méritait ma tendresse. »

Que fais-je? oii m'égare-jc? 0 funeste ascendant!

J'offre encor le bonheur à mon perfide amanl ;

Et des dons qu'il reçut l'ingrat ne fait usage

Que pour percer mon cœur, que pour fuir ce rivage f

Quel fruit de mes bienfaits pensé-je retirer!

Le barbare! il ne veut que me desespérer!

Ce fut l'intérêt seul qui m'attacha son âme :

Chargé de mes trésors, et libre de ma flamme.

Peut-être aux pieds d'une autre il court s'en prévaloir

Non, je ne le crois point... tu ne peux le vouloir;

Toi ! tu me donnerais jamais une rivale,

A moi dont lu tiens tout!... 0 trahison fatale!

Non, tu ne mettras point ce comble à mes ennuis,

Tu ne veux point ma mort... Et pourtant tu me fuis!

Je ne te verrai plus... Et je crois, insensée,

Qu'absiMili', je vivrai lonjotirs dans ta pensi-e!

Je le croirais en vain... Mais cours le monde entier,

Cherche s'il est un cœur qui puisse s'oublier

Jusqu'à tout te donner comme j'osai le faire; S'il t'aime autant que moi, je renonce à te plaire... Ingrat! lorsque tu vins me pjindre tes malheurs, J'aurais dû t'eviter, loin d'essuyer tes pleurs! Si c'est pouj te punir un supplice assez rude, Contemple le tableau de ton ingratitude.

Loin d'Ilion en cendre, accablé de revers. Depuis sept ans entiers tu parcourais les mers, Flatté de voir bientôt, dans un lieu plus fertile. S'élever sous tes lois les murs d'une autre ville ; Tu cherchais vainement je ne sais quel pays Où les dieux t'ont juré de couronner ton fils : En vain l'hiver, les flots et mille autres obstacles, T'ûffrant partout la mort, démentaient leurs oracles; Ce pays se découvre, on croit toucher au port, On l'admire, on s'écrie... 0 perfide transport ! Le jour a fui, l'air siffle, et les mers courroucées Grondent; bientôt en monts leurs vagues ramassées Tantôt jusques au ciel emportent tes vaisseaux, Tantôt jusqu'aux enfers les plongent sous les eaux. Le rameur cherche en vain sa force évanouie. Le pilote est sans art, tout est tremblant, tout crie : Partout la mort poursuit tes regards effrayés, Snr ta tète elle gronde, et mugit sous tes pieds : Tout périt... Ton vaisseau, déchiré par l'orage. Reste seul, par les vents renvoyé vers Carthage...

Tu parais dans ma cour ; tu t'en souviens, ingrat ! On t'amène à mes veux, tu sais dans quel état... Je erois U Toir encor, frissonnant, plein d'alarmes,

E^ibrasser mes genoux, les baigner de tes larmes. a 0 reine ! vous vojoz où le sort m'a réduit ; Mes taissjaux, mes soldats, les flcts ont tout détruit Etranger, disais-tu, dans mon malhaur funeste, La mort ou vos bontés, c'est tout ce qui me reste. » Des traits de la pitié l'amour perça mon cœur. Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. Va, cesse de pleurer; inconnu, sois tranquille : Que puis-je? ordonne, viens partager mon asile.

Restes infortunés des ondes en courroux, Toi, ton fils, à la mort je vous arrachai tous; Et sans avoir de toi que ton nom, faux peut-être, De mes Etats naissants je te rendis le maître. Par un charme inconnu, mais qui flattait mon cœur, Pour ne songer qu'au tien j'oubliais mon bonheur... Tout ce qu'elle faisait dans l'ardeur de te plaire, Pour sa félicité Didon croyait le faire. Spectacles, fêles, jeux; perflde, nomme-moi Des plaisirs que Didon n'ait prodigués pour toi. J'aurais, si j'eusse pu, banni de ta pensée Jusqucs au souvenir de ta douleur passée. Dans l'espoir que mes dons, par un tendre retour. Prépareraient ton cœur aux transports de l'amour; Mais plus je m'etforçais de le rendre sensible, Moins ce cœur à mes feux paraissait accessible. Je rougis à la fin de brûler sans espoir; Je crus que lo penchant céderait au devoir; J'évitai ta présence, amante infortunée!

Dans mes palais, parloiil je retrouvais Enéc. Je sentais ma vertu s'all'aiblir chaque jour ;

Ma raison succombait sous l'effort de l'amour : Ce n'est plus cette ardeur encor faible, incertaine; C'est un feu dévorant qui court de veine en veine. J'avais en vain juré de fuir un autre hymen; Vingt rois, qu'avaient aigris les refus de ma main, M'offraient en vain la mort si j'épousais Enée; Dangers, devoirs, serments d'éviter l'hyménée, Tout fuyait à sa vue ; Enée était vainqueur. Et l'excès de mes feux balançait ma pudeur. Enfin je crus te voir sensible à ma tendresse : Tes yeux, pleins de langueur auprès de ta maîtresse. Semblaient trahir tes feux, m'exprimer tes désirs. Mendier du retour, m'inviter aux plaisirs. Sur mes sens aussitôt ma raison perd l'empire ; Je ne me connais plus, je brûle, je désire. J'espère... Tu me fais l'aveu de ton amour.

J'ose Helas! Est-ce à moi de rappeler un jour.

Un jour que je voudrais retrancher de ma vie? Loin de la retracer, pleurons mon infamie... Mais non, non, je n'ai point alors perdu l'honneur ; Non, traître, je le mis en dépôt dans ton cœur ; Tu me juras ta foi, je te donnai la mienne, La honte est pour celui qui veut trahir la sienne. Ce nœud, quoique secret, doit être respecté ; Les serments font l'hymen, non la solennité. Les dieux, que ta rendis garants de ta promesse, Ces dieux me sont témoins que, malgré sa tendresse, Jamais pour toi Didon n'eût éteint sa vertu; C'est au nom seul du ciel que mon cœur s'est renda« Je te crus engage par un nœud légitime, Et sacré par l'hymen, l'amour est-il un crime? Je n'ai jamais senti ces remords dévorants.

D'une âme criminelle implacables tyrans.

Mes jours coulaient heureux dans une paix profonde :

Ton épouse, oubliant tout le reste du monde,

Marchait avec orgueil, esclave de tes vœux,

Et croyait plaire au ciel en te rendant heureux.

Un instant détruit tout. 0 mortelle pensée!

Ton départ en enfer change mon élysée :

Autrefois je pouvais désirer et jouir,

Et maintenant que puis-jeî Hélas! pleurer, gémir.

Chère Elise, ô ma sœur! c'est toi qui m'as perdue; Tu versas dans mon sein le poison qui me lue : Ton amitié, sans cesse irritant mon ardeur, Me vantait ses aïeux, ses vertus, sa valeur. Carthage, disais-tu, sous ses lois florissante, Devait |)orter aux rieux sa tète triomphante; Et reine, amante heureuse, unie à ses destins, Je n'aurais à couler que des moments sereins. 0 mensonges flatteurs qui m'avez trop séduite! J'ai dédaigné vingt rois, et ce Troyen me quitte ! Faut-il qu'à tes conseils mon cœur se soit prêté? Ne pouvais-je à l'amour opposer la fierté? Ah! paisible du moins et dans l'indifférence, J'aurais vu fuir mes jours, heureux par l'innocence; Et vous, mânes sacrés de mon premier époux, La foi que je vous dus serait encore à vous.

Qu'ai-je fait? malheureuse! ii quoi suis-je réduite? Perfide, vois les maux où m'expose ta fuite; Vingt rois que j'ai braves menacent mes états. Vois nos champs, vois ces murs hérissés de soldats;

Vois larbe à leur tête, échauffant le carnage, Le ier, la flamme en main anéantir Carthage. Moi, femme, sans appui, comment parer ses coups? Comment de tant de rois apaiser le courroux ? Où me cacher? oîi fuir? où trouver un asile? J'en avais un, helas! et j'y vivais tranquille; C'est pour t'avoir aimé qu'il ne m'en reste plus. Et peu de jours heureux m'ont été bien vendus... Irai-je avec mon peuple, et loin de cette terre, Mendier dans Sidon du secours à mon frère? C'est sa fureur, c'est lui qui, de son or jaloux, Enfonça le poignard au sein de mon époux.

Irai-je à ces tyrans, armes contre ma vie, Offrir, pour les calmer, une main avilie? Moi qui les ai tous vus, amants humiliés. Déposer, mais en vain, leurs sceptres à mes pieds? Rois, animez plutôt vos soldats au carnage; Palais, embrasez-vous; tombez, murs de Carthage! Et toi, perfide, et toi, plus barbare qu'eux tous. Viens de ta propre main me livrer à leurs coups : La recevant de toi, la mort me sera chère; Tu m'entendras encore, à mon heure dernière, Former des vœux pour toi, te dire : a Cher amant, J'ai vécu pour t'aimer, et je meurs en t'aimant, »

Eh bien! que lardes-tu? couvre-moi, nuit profonde! Mon amant est le nœud qui m'attachait au monde ; L'imiocence, l'honneur me le faisaient chérir; Je les ai tous perdus... Je n'ai plus qu'à mourir. Quel prix pour mes bienfaits, quel prix pour ma tendresse !

Mourir ! ah ! c'est donc là le sort qu'à ta maîtresse

Réservait... Mais que sens-je? et quel trouble en mon sang?

Dieux ! le fruit de mes feux vient d'agiter mon flanc l

Eh bien ! je m'y résous, vivons pour être mère.

Cher amant, voudras-tu lui refuser un père?

C'est ton sang, c'est ton fils, son sort doit l'attendrir;

Avant de voir le jour le feras-tu périr ?

Quand même je pourrais, après ta perfidie,

Traîner en sa faveur le fardeau de ma vie.

Mes troubles, mes soucis, l'horreur de mon destin,

Sans doute lui feront un tombeau de mon sein ;

Ah! s'il voyait le jour! si, portrait de son père.

Il folâtrait déjà sous les yeux de sa mère,

La vie aurait encor pour moi quelques douceurs :

D'une main caressante il essuîrait mes pleurs;

Je t'aimerais en lui, je t'y verrais sans cesse :

a Voilà ses traits, ses yeux, sa fierté, sa noblesse,

Dirais-je avec transport; c'est lui, c'est mon amant,

C'est Ence; il avait cet air tendre et charmant.

Cette aimable candeur brillait sur son visage,

Quand, victime des flots, il parut dans Carthage. »

Mais puisque enfin le ciel, propice à tes souhaits. Au lieu de les punir, protège tes forfaits; Puisque pour l'arrêter, pitié, reconnaissance, Amour, nature, honneur, tout paraît sans puissante : Je ne le reliens plus, ingrat, fuis loin de moi, Venus n'a pu produire un monstre tel que loi; Horrible nourrisson des tigres d'Hircanie, Ta bouche avec leur lait suça leur barbarie, El les mer» en fureur, le roulant dans leuis flots.

DE GILBERT &i

T'ont vomi sur ces bords pour m'accaLler de maax. Monstre, tu sus trop bien remplir ta destinée. Je suis du monde entier la plus infortunée. Je brûle, je languis, je condamne mes feux : Pour détacher mon cœur de ses indignes nœuds, Malheureuse! il n'est rien que ma raison n'emploie; L'amour semble encor plus s'attacher à sa proie.

Eh bien! puiîcfue le ciel rend vains tous mes efforts. Suivons aveuglément le cours de mes transports Que m'importe qu'un monde oii règne l'injustice Au gré des préjugés m'élève ou m'avilisse? Non, n'écoutons plus rien que la voix de mon cœur : Ma gloire, mon désir, mon devoir, mon bonheur Est de suivre l'époux à qui je suis liée ; Quelle autre à ses revers doit être associée? Cher amant, vois sur moi jusqu'où va ton pouvoir... Fuis, mais dans tes vaisseaux daigne me recevoir : Conduis-moi, si tu veux, aux plus lointains rivages. Je te suivrai partout : écueils, frimas, orages, Je n'examine rien; rien peut-il m'effrayer? Je suis prête à tout fuir, à tout sacrifier : Ces murs que j'ai bâtis, mes sujets, ma couronne. Le monde, s'il fallait, pour toi jj l'abandonne. Eh l qu'importe où je vive en vivant près de toi ? Puis-je rien regretter si ton cœur est à moi? L'amour saura de fleurs parsemer ma carrière. L'amour donne la vie à la nature entière.

0 toi, qui dans mon sein rais toutes ses fureurs, Enéc, as-tu jamais bien senti ces douceurs,

Ces élans enflammés vers l'objet que l'on aime,

Ce trouble, ces transports, cet oubli de soi-même,

Ces extases où l'âme, à force de sentir.

Au sein des voluptés semble s'anéantir;

Cette douce langueur, qui suit toujours l'ivresse,

Rend aux désirs leurs feux, au cœur plus do tendresse?.

Ah! dans tes bras jadis j'ai goûté ces plaisirs!

Consumée à présent de stériles désirs,

Abandonnée, en proie aux plus vives alarmes,

Je vais brûler, languir, et sécher dans ?es larmes;

Voila, perfide, encor les moindres de mes maux :

Un mot de toi peut seul me rendre le repos ;

Mais, si mes pleurs sont vains, si mon offre est frivole,

Si tu veux fuir sans moi, c'en est fait, je m'immole.

Quand tu sors de mes bras pour n'y jamais rentrer,

Quand de moi pour jamais tu vas te séparer.

Quand je perds tout en toi, qui m'attache à la vie?

Non, ce n'est point le fruit de ma flamme trahie;

Nos nœuds rompus, qu'est-il ? un témoin odieux

Dont le front oflVira ma honte ii tous les yeux.

Hélas! toutes les fois qu'il me dirait sa mère,

Il me faudrait rougir et maudire son père!

Et lui, lui-même un jour, partageant mon destin,

Souhaiterait cent fois d'être mort dans mon sein.

<f Quel don, me dira-t-il, pleurant son infamie,

Quel don m'avez- vous fait en me donnant la vie?

Mon cœur est innocent ; j'ai des rois pour aïeux,

Et le plus vil mortel me fait baisser les yeux.

Repren(!r, reprenez ce présent detestaltie :

Il est dur de ror,gir quand on n'est point coupable. »

Quoi reproche ! ô mon fils ! Eh bien ! meurs dans mon flanc. . .

Barbare, vois mon bras, armé d'un fer sanglant,

Se plonger dans mon sein; et, bravant la nature,

Y chercher cet enfant, fruit de ton feu parjure;

Vois ses membres naissants déchirés en lambeaux,

Vois son sang, vois le mien couler à longs ruisseaux

De mes flancs enlr'ouverts et fumants de carnage,

Mon désespoir, ma mort, et connais ton ouvrage.

Ce projet est terrible, il fait frémir d'horreur...

Cher amant, cher époux, laisse attendrir ton cœur :

Rendex-lc, dieux puissants, sensible à ma prière,

Ou faites à Didon oublier qu'elle est mère !

Mon bras peut s'arrêter au seul nom de mon fils.

La nature... Qu'entends-je? ah, dieux! ce sont ses cris!

« Que vas-tu faire? arrête! 0 mère impitoyable!

Entends gémir ton fils... Il meurt... est-il coupable? »

Et moi, le suis-je ? ingrat ! Oui, d'avoir pu t'aimer.

Mais non de fuir un monde où tout doit m'alarmer.

Où le sceptre a la main, sur le trône élevée,

A la houte, au mépris je me vois réservée.

Ah! contraint de choisir l'infamie ou la mort.

Qui peut craindre un instant de terminer son sort?

Devant tout l'univers à rougir condamnée,

Je n'ai déjà que trop souffert ma destinée.

Mourons... Si le trépas ne nous rend point l'honneur,

Ah! de rougir au moins il épargne l'horreur!

Si je commets un crime, ô dieux! votre colère

Doit tomber sur celui qui le rend nécessaire.

Tremble, ingrat! c'est toi seul que puniront les dieux;

Et je vole en mourant t'accuser devant eux.

OEUVRES DB GILBBBT 3

Cher Enée, ah! plutôt permets-moi de te suivre... Mais, tout est décidé, pars, je cesse de vivre. Que ne puis-je à l'instant m'offrir à tes regards. Pâle, défigurée, et les cheveux cpars ! Viens me voir, viens, cruel!... mon teint n'a plus de

[charmes ; En proie au désespoir, les yeux noyés de larmes, Je tiens, en t'écrivant, ma plume d'une main, Et de l'autre un poignard prêt à percer mon sein. Détermine mon sort ; parle, qu'on me l'annonce; Didon, pour se frapper, n'attend que ta réponse.

Page 1