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Poésies

ALFILATRE {^Jacques-Chavles-Loiiis ) est né à Caen le 8 octobre 1733, selon r opinion la plus accréditée; il est mort à Paris, le 6 mars 1767^ dans la trentequatrième année de son âge. Si la date de sa naissance est incertaine, V orthographe de son no7n n'est pas plus sûre. Un acte de baptême du 14 juillet 1740 le déclare Jils de Charles Malfillastre et de Jeanne-Marie-Esther de Clinchamp. Au bas de cet acte, le père signe Mallefilatre, la >«ir/MalefilâÇre; sur la garde d'un livre, lui-même

Notice sur la

écrit Malfillatre. Sa famille était de petite condition. Fontanes, dafis la courte notice qu'il a placée en tête de son édition de Narcisse dans l'île de Vénus (1790)^5^ borne à la dire honnête. Elle était très pauvre. Le père du poète occupait à Caen 2in emploi « honorable "», que le mauvais état de ses yetix le contraignit de résigner. Quel était cet emploi? Aucun document ne nous l'apprend. Ojz suppose que le père de Malfilâtre était commis dans quelque administration. Oîioi qu'il en soit, ses deux filles, après sa retraite, durent le nourrir du travail de leurs mains.

Il parait n'avoir pas été sans lettres. Il commença l'èducatio7i littéraire de son fils, qu'il éleva dès l'enfance dans la familiarité de Virgile et d'Ovide. Virgile et Ovide restèrent les muses favorites de Malfilâtre. Son père, aveugle, lui récitait de mémoire des morceaux des Géorgiques et de /'Enéide. Ce n'est qu'mie légende, quoique le fondement en soit probable. La vie courte et obscure de Malfilâtre ne sollicita la curiosité de personne ia?it qu'il vécut. Lorsque le bruit fait autour de Narcisse dans l'île de Vénus eut donné envie de le connaître, les évéîiements de sa vie étaient déjà loin, et l'on ne parvint à les retrouver que d'tme manière incomplète. On sait néanmoins qu'il alla terminer ses étîides classiques eu collège de Mont, tenu par les pères de la CompagJiie de Jésus. Comme les jésuites avaient l'habitude de faire lorsqu'ils rencontraient un élève qui dojinait des espérances et que son rang n'appelait pas à un grajid état dans le inonde, ils entreprirent d'attacher le jeune Malfilâtre à leur institut. Un éditeur de Malfilâtre les accuse à ce propos de l'avoir assailli « de promesses et de séductions » e7i vue de l'affilier <(. à la secte de Loyola ».

et les œuvres de Alalfilârre. m

//s lui auront sû?is doute promis la tiare ou l'office de confesseur du roi. Il y a lieu de croire qu'il ouvrit l'oreille à leurs séductions, car il reçut la tonsure des mains de Vèvêque de Bayeux et entra au grand séminaire de cette ville. Par exemple, il est difficile de deviner dans quelles circonstances il renonça à ses projets ecclésiastiques. Il semble avoir 2in moment tourné ses regards du côté de la jurisprudence. On ne sache pas néarimoitis qu'il se soit mis à l'étude du droit. Quand on dit qu'il tourna ses regards du côté de la jurisprudence, cela signifie sans doute qu'il fut quelque temps clerc dans une étude de notaire ou d'avoué. Ce ne serait pas la première fois qu'une vocation de poète serait éclose au contact du papier timbré. La ville de Caen offirait d'ailleurs des ressources à l'ambition littéraire. Elle était pleine du souvenir de Malherbe et de Huet, pourvue d'établissements universitaires nombreux et variés. La jeunesse normande y affiliait, L'enseigne77ient supérietir y était abordable et presque gratuit, plus abordable qu'aujourd'hui où, il est plus coûteux qu'à aucune époque antérieure et ne mène à rien si l'on 7i'a que lui comme moyen d'avenir. Ce ne furent pas les leçons du haut enseignement littéraire ou juridique que reçut Malfilâtre.

Sous le titre d'académie de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge ou palinod, il existait à Caen U7ie sorte d'école de poésie lyrique. Robert Wace raco7ite dans le Roman de Rou que la dévotion à l'Im7naculée Conception avait été introduite à Caen dans le cours du xi' siècle par un certain abbé de Ramsai , en exécutio7i d'un vœu fait dans une tempête. Elle s'était peu à peu répa7idue; elle était devenue la Fête des Normands. Au xv' siècle,

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le pape Sixte IV l'avait consacrée, étendue à toute r Église. Le 8 décembre de chaque année, on la célébrait dés lors à Caen, par un discours ou apologie de la saijite Vierge, prononcé solettnellement par un professeur de théologie du cru. et suivie d'une distribution de vin aux jnembres de V Université. En 1527^ ^ln avocat du nom de Lemercier avait eu l'idée de remplacer la cérémonie accoutumée par un puy (podium, théâtre) palinodique ou concours de poésie, à l'instar de cehti gui existait à Rouen. Il y avait à cette occasion inie séance d'apparat cil on lisait des pièces grecques, latines et françaises en l'honneur de la sainte Vierge. Puis on avait institué tme confrérie et tin concours plus régulier. On y récitait des chants royaux, des odes, des rondeaux , plus tard des sonnets. Ce n'était plus la fête de la Vierge et de l'Immaculée Conception. Du moins, les pièces récitées n'avaient plus uniquement trait à V éloge de la Vierge; on avait décidé qu'on en dirait un mot à la fin. C'était /'Allusion, comparable à l'éloge de Richelieu dans les discours de réception à l'Académie française. Des fondations de prix avaient acquis au palinod de Caen un grand développement. On y avait vu concourir Bertaut, Malherbe, Sarrasin, Segrais, Huet, Sanadon, qui firent de leur vivant des illustratio7is, à l'exception tïe Malherbe et de Huet dont la notoriété persiste. Les prix décernés étaient les attributs en or et en argent par lesquels la sainte Vierge est désignée dans ses litanies, une tour, turris eburnea^ un miroir, iine rose, une étoile. Ces prix étaient plus honorifiques que précieux. Pourtant quand le lauréat en avait besoin , on y ajoutait discrètement « U7ie somme honnête ».

et les œuvres de Alal/il âtre. y

Ce fut au palinod de Caen que Malfilâtre, en 1754, remporta sa première victoire poétique. Il avait vingt et un a7is. Ce succès l'encouragea à concourir de nouveau. Il fut couronne durant cinq années consécutives (1754- 1759). Il concoîirait simultanément et avec les mêmes pièces de vers ait palinod de Rouen, où, il fut égaleme7it couronné cinq fois de suite. L'amour-propre de Malfilâtre avait de quoi être flatté. Ses odes couronnées ne hii avaient d'ailleurs procuré qu'une réputation locale. Ce n'étaient pas des chefs-d'œuvre et elles ne lui auraient pas inspiré le désir de quitter sa province, si un incident auquel il n'avait pas lieu de s'attendre n'était venu tout à coup le piquer au vif. L'ode couronnée à Caen en 1758 et intitulée : le Soleil fixe au milieu des planètes, était tombée par hasard entre les mains de Marmontel qui l'avait insérée dans le nufnéro du Mercure de France du mms de juillet 1759. Le commentaire doîit Marmontel avait accompagné l'ode de Malfilâtre était très élogieux : « Cet ouvrage d'un très jeune homme, disait-il, me semble annoncer les plus rares talents pour la haute poésie, un enthousiasme vrai, une marche rapide et sûre, la plus heureuse hardiesse dans le tour et dans les idées, le nombre et l'harmonie du vers lyrique, enfin cette chaleur de sentiment qui annonce une âme pénétrée de son sujet et qui caractérise les vers de génie. » Malfilâtre avait donc du génie; Marmontel le lui déclarait du haut de sa chaire du Mercure oii il remplaçait Boileau. Le vrai dès lors apparent daîis le talent de Malfilâtre, c'étaient l'intuition du goût, une distinction élégante, la facilité dans le descriptif, venant à l'heure précise où ces choses-là résumaient l'idéal de la poésie et tenaient lieu

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de l'inspiration. Marmontel ajoute dans ses Mémoires : « Une volée de jeunes poètes commençaient à essayer leurs ailes; j'encourageai ce premier essor en publiant les brillants essais de Malfilâtre. Je fis concevoir de lui des espérances qu'il auroit remplies, si une mort prématurée fie l'avoit pas enlevé. »

Marmontel, médiocre et infatué de lui-même, avait de l'autorité. Il était directeur du Mercure et le grand maître officiel du goût. Ses avances n'eurent pas de peine à convaincre Malfilâtre. Il crut que le monde était ouvert devant lui. Il accourut à Paris avec empressement.

Sa démarche potivait n'être pas une imprudence. Doué comme il était, il aurait pu, comme allait faire Delille, conquérir dans les lettres une belle carrière et à meilleur titre. Il aurait fallu, il est vrai, débuter par les salons. La littérature d'alors était concentrée dans quelques salons à la mode.

On s'y co?itentait de peu, mais à condition qu'on payât de sa persowie. Cette société oisive était très sensible aux délicatesses de l'esprit. Uiie pensée ingénieuse, un sentiment fin , une maxime spirituelle et bien tournée, un quatrain bien dit, la subjuguaient, faisaient la fortune d'un poète ou d'un écrivaiii. Mais pour que Malfilâtre parvînt à réussir auprès d'elle, plusieurs qualités, qu'il fi avait pas, lui auraient été nécessaires. Ces qualités, c'étaient une éducation mondaiiie, l'amour de l'intrigue, des complaisances d'opinion qu'il ne soupçonnait pas. Quelque bien n'eût pas été de trop. La poésie telle qu'on V entendait dans les salons du xwuV siècle était un assaisonnement de la vie élégante. Il était difficile d'y aspirer

et les œuvres de Malfilâtre, vu

sans partager l'existence de ceux dont elle faisait les délices. Enfin Malfilâtre était timide, c'est-à-dire qu'il n'avait pas le fro7it d'airain et la résistance de caractère qui étaient le privilège de quelques-uns fort inférieurs à lui, mais plus au fait des conditions de la renommée. C'était tm obstacle absolu. La notion de ces préliminaires indispensables lui échappait. Néanmoins, de bonnes âmes essayèrent de le mettre au courant. On lui co?iseilla de fréquenter les bureaux d'esprit et il y alla. C'étaient les antres oie Von fabriquait de la gloire et du scandale, de petits hôtels de Rambouillet tombés aux mains de la bohème écrivante. La faveur naturellement n'y était pas au mérite qui n'est que le mérite et se défie de luimême; elle était à la jactance, aux plus remuants, aux plus méchants, aux sceptiques qui possédaient l'art de s'accommoder aux passions du milieu. Il y avait aussi des principes et un jargon qu'il fallait apprendre. Les principes étaient ceux de V école e?icyclopédique, le j' argon, celui que Marivaux avait introduit au théâtre. Jean- Jacques Rousseau, qu'on avait mené dans les bureaux d'esprit, était entré là comme utt éléphant dans la boutique d'un marchand de cristaux. On ne lui en avait pas trop voulu et on lui en aurait voulu qu'il s'en serait moqué. Malfilâtre n'avait ni l'étoffe ni l'humeur de Jean- Jacques Rousseau. Il fut bien accueilli d'abord; son ode insérée au Mercure lui avait servi de passeport. Les coquettes, les petits abbés, les écrivains du Mercure et de /'Almanach des Muses lui sourirent. Il leur lut des morceaux de son Génie de Virgile déjà sur le chantier. On applaudit, on lui promit la postérité. Il aurait fallu à Malfilâtre quelque chose de plus proche et de plus

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substantiel. Cette manière de protéger les poètes, si l'on excepte quelques pensions royales, quelques abbayes données à des gens arrivés et qui auraient pu s en passer, était celle du xviii® siècle. Le xvi« et le xvii* avaient été meilleurs aux lettrés; notre xix® dont on médit volontiers est à cet égard beaucoup plus libéral. Il parle moins de la postérité à ses poètes, à ses écrivains; mais il leur assure le présent. Ses publicistes, ses philosophes, ses historiens, ses roinanciers eux-mêmes, en attendant la postérité, trouvent en lui une bienveillance immédiate. Quiconque a le don de lui plaire ou seulement de remuer sa bile a en lui un créancier qui paye. A ses applaudissements il ajoute des écus, de la considération, une carrière politique, admiJiistrative ou honorifique. Au XVIII* siècle, le talent et en particulier le talent poétique , était ce que sont parmi nous les arts d'agrément. Il était bien porté; il était un don très envié chez ceux qui avaient un rang, un titre, une terre qui rapportait : il 7ie les procurait pas. Ceux qui n'en étaient pas pourvus pouvaient vérifier à leurs dépens le désavatitage que Boileau assigne à la vertu :

La vertu sans argent n'est qu'un meuble inutile.

// y avait un inconvénient plus grave chez Malfilâtre. Il était insouciant. Entre les deux partis aux prises, celui des institutions établies et celui des philosophes, embryoji du parti révolutionnaire, il aurait désiré rester neutre. Il avait des accointances dans les deux camps. Par Marmontel, philosophe et voltairien d'opinion, gouvernemental par état, à cause de sa situation au Mercure

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et de quelques autres sinécures, il était lié avec les poètes du pouvoir, Dorât, Colardeau entre autres; plusieurs notabilités du monde philosophique lui témoignaient du bon vouloir. Au choix, il préférait les gens de lettres libres d'attache, ou guerroyant à leur compte. Il voyait Frèron et Linguet. Au fond, il n'était pas d'humeur à être un sectaire; il désirait s'appartenir, vivre à l'écart, n'être qu'un poète.

Ce sont des conjectures faites après coup, alors que les faits étaient loin et difficiles à vérifier. Ces conjectures sont vraisemblables. On peut se fier par exemple aux renseignements qui suivent, quoique postérieurs à la mort de Malfilâtre. Au moment de la publication de Narcisse dans l'île de Vénus, Grimm écrit dans sa Correspondance (15 avril 1769) : ^ On a imprimé et orné d'estampes un poème intitulé : Narcisse dans l'île de Vénus, en quatre chants. C'est l'histoire de Narcisse, d'Écho et de Tirésias rimée, et c'est l'ouvrage posthume d'un M. de Malfilâtre mort en i'j6j, à l'âge de trentequatre ans qu'il a passés dans l'infortune. L'éditeur veut nous attendrir sur ses malheurs et nous faire regretter son génie; mais quant à ce dernier point, son poème m'a fourni de puissants motifs de consolation. On le vend au profit des créanciers qu'il a laissés. » La malveillance ironique de l'ami de Catherine II ne laisse subsister aucun doute. La Correspondance de Grimm est le moniteur secret de V école encyclopédique. Évidemment Malfilâtre y est en mauvaise odeur; Grimm ne parle pas à l'aventure. Une note de Linguet explique au surplus Us réticences de Grimm. < Ce jeune homme, écrit Linguet, est mort malheureux et inconnu, quoique enrôlé dans la

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milice philosophique '^ mais n'ayant 7ii l'ifnpudence qui se rend l'organe de mensonges, ni la bassesse qui dévore les outrages et mène à l'Académie; n' étant né qu' avec de la modestie et du talent, ses maîtres l'ont laissé languir et périr dans V obscurité. Tandis qu'ils prônaient, qu'ils soudoyaient , qu'ils couronnaient les H... (probablement La Harpe), Malfilâtre n'a jamais reçu d'eux aucune espèce de secours. Il est vrai que le lendemain de sa mort, MM. d'A... et F... (d'Alembert et Fréron) lui portèrent cent écus. Com^ne un mort n'a besoin que de Requiem, ils remporter erit prudemment la bourse; mais ils arrosèrent le cercueil d'eau bénite. »

La délégation de Fréron et de d'Alembert est, comme on voit, très éclectique, D'Alembert vient au nom des philosophes, Fréron au nom de ceux qui ne le sont pas. Fréron est, comme on sait, l'objet de ce quatrain de Voltaire :

L'autre jour au fond d'un vallon, Un serpent' mordit Jean Fréron.

Que pensez- vous qu'il arriva ?

Ce fut le serpent qui creva.

L'expérience du dafiger qu'offre le désir de rester libre n'était pas faite quand Malfilâtre se mit aux gages du libraire Lacombe, afin d'en obtenir le vivre et le couvert. On a prétendu que c'était sur les instances de Lacombe qu'il était venu à Paris. Cela doit être inexact, puisque avant de le prendre à son service, Lacombe lui demande un échantillon de son style. Lacombe (Jacques) , avocat et libraire éditeur, né à Paris en 1724, qu'on a dit avoir été le beau-père de Grétry, ce

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qui est inexact, était à la fois éditeur et à moitié auteur de travaux estimés, une Histoire de la reine Christine de Suède, un Dictionnaire portatif des beaux-arts (1752)^ un Abrégé chronologique de l'histoire ancienne (1757)^ un autre de /'Histoire du Nord (1762). // a collaboré à /'Encyclopédie méthodique et à plusieurs dictionnaires d'arts et métiers. Il est mort seulefnent en 1805. C'était un homme intelligent et laborieux qui avait recruté un atelier d'écrivains dont il exploitait les travaux. A quoi utilisa-t-il Malfilâtre? Ce n'est pas aisé à savoir. Il lui demajida, saris doute, des traductions d'auteurs latins. Il est constant qu'il lui ouvrit un crédit assez considérable. C'étaient, on doit le présumer, des avances sur les traductions que Malfilâtre lui avait promises. De sorte qu'on doit le Génie de Virgile aux encouragements du libraire Lacombe. Ce n'étaient pas des traductions ordinaires que Malfilâtre projetait de faire; c'était un mélange de vers et de prose qui était une industrie du temps. En l'absence d^ originalité , on tra^ duisait les anciens. On le faisait de la façon la plus artistique dont on était capable. Le genre descriptif avait prévalu comme il arrive toujours à la fin d'une ère, quand l'imagination est à sec et les vieux cadres usés.

La poésie était devenue un champ stérile. Saint- Lambert, après Thompson, décrivait les saisons; d'autres décrivaient Us mois, la semaine, la vie rurale, les oiseaux , les arbres, la cuisine. On rêvait de décrire en vers les sciences, les arts, les métiers. Cette besogne ingrate devait durer jusqu'à l'avènement de V école romantique. Sous rEmpire, Chateaubriand, élevé à cette école, mais qui, à la suite de Bernardin de Saint-Pierre, avait

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découvert des sources d'intérêt beaucoup plus vives que la description banale en vogue , disait d'un air narquois à Chênedollé attelé à son Génie de rhomme, qui est, lui aussi j un poème descriptif : — Vous m'avez pris mes forêts et mes tempêtes, laissez -moi au moins mes nuages.

L'engouement en faveur de la poésie descriptive faisait une carrière à Malfilâtre et ce fut celle qu'il embrassa. Ce n'était pas un poète d'initiative. Ni son instinct ni son éducation fie le poussaient à innover. C'était un maître dans l'art de ciseler de beaux vers. Delille était né; depuis plusieurs an?iées, il était aux prises avec les Géorgiques de Virgile. Delille et Malfilâtre sont deux éditions du même livre. Les Géorgiques de Virgile semblaient être la marotte du siècle. Delille raconte da?is la préface de /'Homme des champs comment sa tentative de traduire les Géorgiques de Virgile en vers fut accueillie par Louis Racine. Celui-ci s'était d'abord récrié : « Les Géorgiques ! dit-il d'mi ton sévère; c'est la plus téméraire des efitreprises. Mon ami, M. Le Franc, dont f honore le talent, l'a tentée, et je lui ai prédit qu'il échouerait... Cependant, continue Delille, lejils du grand Racine voulut bieji me donner un rendez-vous dans une petite maison, au faubourg Saint- Denis, oit il se mettait e7i retraite deux fois par semaine... Je me rendis dans cette retraite; ie le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait aimer extrêmement. Il me répète plusieurs fois combien mon entreprise lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidité une trentaine de vers. Il m'arrête et me dit : Non seulement je 7ie vous détourne plus de votre projet.

et les œuvres de Malfilâtre. xiil

mais je vous exhorte à la poursuivre. » Et le bon Delille l'avait poursuivie.

Sainte-Beuve observe (Portraits littéraires, à t article Delille) que « V auteur du poème de la Religion, à quelques égards le père de la poésie descriptive au xyiii" siècle, dut accueillir les vers élégants dont lui-même avait enseigné l'heureux tour dans son poème sur le nid de l'hiro7idelle, sur la circulation de la sève et ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poésie facile, spirituelle et brillante qu'il ne concevait guère pour son compte, plus profonde et plus sévère. »

Malfilâtre tombait donc en plein dans cette ma?iie du vers technique, oii la mécanique, la physique, la botanique sont les sujets qu'on traite, où,, afin de vaincre la résistance qu'elles opposent, on a recours à la périphrase, cette fameuse périphrase, grâce à laquelle oîi désigne ainsi les Glaces :

Là, le sable dissous par des feux dévorants

Pour le palais des rois brille en murs transparents.

Delille était plus fier de cette définition poétique que Pierre Corneille du qu'il mourût des Horaces. La pensée a plusieurs façons d'être héroïque. Les deux vers sur les Glaces se trouvent dans une épître à AI. Laurent « à l'occasioîi d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide >. On est en 1761, c'est-à-dire à l'heure oit Malfilâtre cherche sa voie. Delille dans son épitre à M. Laurent ne décrit pas seulement les Glaces. // s'exerce sur les tapisseries, récriture, l'imprimerie, un moulin à vent, un fnoulin à eau, une pompe, une écluse, un pont, l'automate de Vaucanson, la machine de Marly.

XIV Notice sur la vie

C'est une ère historique. Les cœurs et les passions sont éteints; il n'y a plus rien qui vibre dans l'homme. Les lettres, qui sont les organes naturels des passions et des énergies de l'âme, n'ont plus d'emploi. On les applique aux sciences, aux métiers. Les sciences ne sont-elles pas le réel et les lettres ou ce qu'il y a dessous, l'imaginaire? On préférait, comme atij'ourd'hui, car les contagions reviennent périodiquement, le cadavre à la vie qui l'anime, le vase à son contenu. Il restait néanmoins un préjugé en faveur des lettres, préjugé d'habitude, de souvenir. On n'entendait pas s'en priver tout à fait : elles devaient être désormais l'ornement des sciences, une main-d'œuvre agréable pour les produits de l'industrie. L'imagination et l'inspiration étaient tout de suite tombées. Etaient-ce ces besognes qui avaient fait tomber l'inspiration et l'i^nagiiiation, ou l'inspiration et l'imagination étant déjà tombées, s'était-on jeté sur ces besognes par impuissance? C'était l'impuissance qui avait contraint les lettrés d'y avoir recours. Le matériel poétique de la Renaissance était usé. Il fallait trouver autre chose. On n'avait pas abandonné entièrement la poésie, celle qui chante l'hojnme, ses actes, ses passions, la nature qui les encadre et au sein de laquelle l'homme s'agite. On sentait bien que la poésie technique était ujte déchéance, un abandon de soi-même et de sa destinée. On s'était rejeté sur la poésie antique, vieux modèles, propres à servir d'exemple, non à remettre de la vie là où, il n'y en avait plus. Ils devaient au moins tromper l'indigence dans laquelle on végétait. On s'était mis à traduire et à imiter en vers les poètes grecs et latins. Ce n'était pas nouveau, dira-t-on. C'était nouveau en ce sens qu'on ne

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l'avait fait auparavant que par accident , qu'on avait abandonné cette tâche aux médiocres et aux gens en us. La mythologie avait dèteitit sur les grands poètes du XVII® siècle, non sur Corneille, ni sur Molière, quoi qu'en disent les apparences, mais sur Raciîie, sur Boileau, sur La Fontaine. Ceux qui avaient subi cette contrainte avaient néanmoins gardé leur liberté d'allure. La mythologie morte n'avait été chez eux qu'un décor. Maintenant le fond classique était la ressource de tous.

Malfilâtre, plus propre à être disciple qu'initiateur^ avait cédé à l'entrahiement, fait consister l'art dans la forme. Son court passage dans la littérature est une concurrence à Delille. La première édition complète des Géorgiques de Delille est de 1769. Malfilâtre n'était plus; fnais Delille avait son œuvre sur le métier depuis de longues années. Avant que Malfilâtre intervint, divers recueils avaient inséré des fragments des Géorgiques de Delille. On les discutait dans les réunions littéraires i à r Académie française. L'envie de dépasser Delille est l'origine du Génie de Virgile antérieur à Narcisse dans les occupations de Malfilâtre.

Cependant ses conventions avec Lacombe lui avaient procuré quelque aisance. Cette aisance d'un jour lui fit peut-être illusio?i ou il comptait sur un avenir qui devait lui être refusé. D'autre part, il avait l'amour du plaisir.

On a attribué sa mort au dérèglement de ses mœurs. L'assertion vient de ses efinemis, car le pauvre poète en avait. Elle est dé?nentie par des témoignages dignes de foi. Mais il était imprévoyant, A peine à la tête de quelque argent, il avait mo?ité utie maison, mandé sa famille auprès de lui. Il avait quitté le comte de Lauraguais,

XVI Notice sur la vie

dont il avait été quelque temps le secrétaire et le collaborateur à la tragédie informe de Clytemnestre non représentée, mais livrée à l'impression (1761). Le comte de Beaujeu lui avait offert un appartement à Vincennes. Ce fut dans son appartement de Vincennes qu'il installa S071 père et l'ime de ses deux sœurs; l'autre était mariée à Caeîi. Ce ne firent pas néanmoins les dépenses occa^ sionnées par l'entretien de sa famille qui le précipitèrent dans la ruine. Sa sœur avait épousé, sous ses auspices, un jeune homme joueur et débauché. Malfilâtre, sur qui son beau-frère avait de l'empire, avait contracté des dettes, afin de subvenir à ses exigences de jeu et de débauches. Les créanciers arrivèrent bientôt, ce que voyant les siens avaient prudemment regagné Caen, le laissant aux prises avec une situation désespérée. Ce fut dans ces co7ijonctures qu'un de ses amis, M. Collet de Messine , témoin de sa détresse, e7i avait fait part à M. de Savine, admirateur de Malfilâtre, et depuis évêque de Viviers. M. de Savine lui fit une visite à Vincennes. Ll trouva « le jeune homme le plus aimable dans toutes les horreurs de l'indigence et dans la frayeur continuelle d'être arrêté et emprisonné à cause des dettes qu'il avait contractées ». Après mûre délibération, MM. de Savine et Collet de Messine lui conseillèrent de changer de nom et de se soustraire provisoirement aux poursuites de ses créanciers par la fuite. Malfilâtre y consentit. On lui loua un petit appartement à Chaillot. Ce fut là qu'il acheva son poème de Narcisse dans l'île de Vénus, ébauché à Vincennes. Bientôt un abcès au genou, qui était la suite d'une chute, le contraignit de garder la chambre. C'était le couronnement de sa mauvaise fortune. Comme com.-

et les œuvres de Malfilâtre. xvii

plènunt à ses maux, il vit arriver chez lui son mauvais génie ordinaire, sous la figure d'une marchande de tapis, dont il était le débiteur, Malfilâtre s'excusait de ne pouvoir la satisfaire et de s'être dérobé par la fuite à ses engagements. * Je ne viens pas, lui dit l'excelle?ite femme, qui s'appelait M'"' Lanoue, vous demander mon argent, mais vous inviter à venir à Paris, chez moi oie vous recevrez tous les secours dont vous aurez besoin. » M"*' Lanoue habitait une maison voisitte de Saint- Germain-l' Auxerrois. Ce fut dans cette maison hospitalière que mourut Malfilâtre (6 mars 1767). Il y avait reçu des soins empressés et vécu durant deux ou trois mois en proie à des souffrances aggravées à plusieurs reprises par des opérations cruelles autant qu'itiutiles.

Avant de quitter Chaillot, il avait vendu huit cents livres au libraire Lejay le nianuscrit de Narcisse dans l'île de Vénus. Narcisse parut r année suivante (1768) avec l'ode intitulée^ : le Soleil fixe au milieu des planètes et une préface de MM. de Savine et Collet de Messine. Cette édition, ornée d'un frontispice d'Eisen et de quatre figures, est celle dont parle Grimm dans sa Correspondance. Il y en eut une seconde en 1769^ à qui le public fit le même accueil qu'à la première.

Bien que Narcisse n'ait obtenu de troisième édition qu'en 1790 (i vol. in-^° avec les mêmes figures et une notice anonyme de Fontaiies), il avait dès lors acquis une réputation qu'on refuse quelquefois à de plîis grands poètes. Son nom était plus connu que ses œuvres; on citait les deux vers de Gilbert :

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré. S'il n'eût été qu'un sot, il aurait prospéré.

XVIII Notice sur la vie

Ces deux injures, que Gilbert adresse à la société du XVIII® siècle, sont fondées en un sens. Ce n'est pas à la lettre que Malfilâtre est mort de faim. On l'a laissé périr dans un coin. Il a succombé aux suites de l'isolement et de la misère âpre qui en fut l'accompagnement. Il n'avait pas de ressort. S'il en avait eu, il aurait fait comme Gilbert ou comme André Chénier : il eût pris sa revanche contre la destinée qu'on lui faisait. Gilbert et André Chénier n'ont pas été plus heureux que lui; 7iul n'est le maître de la fortu?ie. Mais ils ne sont pas morts comme lui de n'avoir pas eu de quoi vivre. L'un a été victime d'un accident, l'autre a fait naufrage dans une tempête civile. Tous les deux sont restés debout jusqu'au dernier moment. Sous les verrous, André Chénier nige ses juges. Ce sont des gens, dit-il, par lesquels il vaut mieux être pendu que loué. Gilbert, sans avoir la même attitude^ n'abdique pas. Malfilâtre, avec des dons analogues, est un mouton à qui le vent du nord enlève chaque jour un lambeau de sa laine. Il ne laisse que de la pitié derrière lui. Il n'était pas un homme d'action. « Plus sensible, dit Auger, un de ses éditeurs, aux charmes de la composition qu'à ceux de la gloire, moins empressé d'être connu que jaloux de la mériter »^ // travaillait au lieu de se pourvoir par l'intrigue, défaire sa cour à ceux qui auraient pu le placer sur le chandelier de la renommée. Sa douceur, son insouciance, l'honnêteté d'une nature simple, lui avaient donné des scrupules sur les moyens de parvenir. « // avoit, dit encore Auger, une âme douce et confiante, aimant tous ceux qui l'entouroient et s'en faisant aimer sans peine. > On l'aimait, oui. La Harpe, Linguet et Fréron se faisaient

et les œuvres de Malfilât re. xix

craindre, ce qu'ils estimaie?U à Juste titre être une méthode plus avantageuse, et en effet, sans avoir le mérite de Malfilâtre, ils ont réussi à jouer un autre rôle dans le monde des lettres. Et puis Malfilâtre avait un fond de croyances religieuses qui V empêchaient de s'associer à l'entreprise des encyclopédistes contre les institutions et contre le pouvoir. Les impossibilités de toute sorte qui étaient le fruit de cette disposition intérieure l'avaient rendu mélancolique.

Qîielques amis lui en avaient su gré. < Thomas, dit Fontanes, eut le bonheur de partager les soins que M. de Savine rendit à Malfilâtre dayis sa dernière maladie. Sa tombe fut honorée des éloges de l'auteur de Warwick et de Mélanie. Ainsi les injustices du sort ont été réparées à demi. » Les cent écus de Fréron et de d'Alembert S07it, d'autre part, une oratson funèbre. Fontanes écrit aussi que les amis de Malfilâtre mourant lui ont appris que < la simplicité de ses mœurs ègaloit son talents. On l'a souvent comparé à Gilbert. Ils n'ont guère de points commujis. Malfilâtre, inoffensif, n'avait pas été jugé digne de combattre dans le camp des loups. Gilbert, au contraire, était un soldat qui se battait coîitre une armée. Il fut vaincu comme de juste; mais il n'eut pas, comme Malfilâtre, la misère à subir outre les bienfaits tardifs de ceux qui la lui avaient itiffigée. Il avait eu des commencements orageux et peu fortunés; son orgueil n'avait pas été satisfait au gré de ses désirs. Il l'aurait été si Gilbert avait vécu, et, en attendant, une protection bienveillante et assidue veillait sur lui. On lui a construit une fausse légende sur les vers de sa première jeunesse :

XX Notice sur la vie

Malheur à ceux dont je suis né !

Père aveugle et barbare, impitoyable mère ! Pauvres, vous fallait-il mettre au monde un enfant Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence ? Encor si vous m'eussiez laissé votre ignorance. J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ.

Mais vous avez nourri les feux de mon génie, Mais vous-mêmes du sein d'une obscure patrie Vous m'avez transporté dans un monde éclairé. Maintenant au tombeau vous dormez sans alarmes Et moi... sur un grabat arrosé de mes larmes Je veille, je languis par la faim dévoré.

Ce sont des vers extraits du Poète malheureux, pièce présentée sans succès au concours académique en 1772, année de l'arrivée de Gilbert à Paris. Quand il mourut {i'jSo)j ces vers n'étaient plus vrais; Gilbert n'était pas riche. Cependant il avait acquis de l'aisance. Il avait sur la cassette du roi ime pension de huit cejits livres, six cents livres de Mesdames, cent écus sur le Mercure, cinq cents livres de l' archevêque de Paris, soit un revenu annuel de deux mille deux cents livres qui équivaudraient au moins à dix mille francs d'aujourd'hui. S'il a fini à l'Hôtel- Dieu, c'est qu'il avait eu un accès de fièvre chaude, qu'on ne pouvait le soigner dans son appartement de la rue de la Jussienne et qu'on avait dû le confier à un mèdeciii aliéniste. Il n'y a donc pas de fondement non plus aux allégations contejiues dans son élégie suprême :

Au banquet de la vie, infortuné convive.

J'apparus un jour et je meurs.

Je meurs et sur ma tombe où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

et les œuvres de Alalfilàtrc. xxi

// avait désormais des amis nombreux et dévoués qui le regrettèrent et il méritait leurs regrets. Il est, après André Chénier, le plus grand poète français du xviii® siècle.

Le parallèle de Gilbert et de Malfilâtre, vingt fois réédité, remofite à Miger, éditeur du Génie de Virgile (1810) : < On pourroit, dit Miger, — notice préliminaire au Génie de Virgile — comparer les destinées comme les talents de ces deux écrivains, qtioique leurs maux aient été différents et qu'ils n'aient pas eu prècisétnent la même carrière. Tous deux étoient nés poètes; tous deux s'annoncèrent dans la littérature par des essais brillants; tous deux furent moissoiuiés par une mort prématurée, lorsque leur génie commençoit à fleurir ; tous deux 07it laissé des regrets profonds dans le cœur des amis des lettres, après leur avoir donné les plus belles espérances. Les infortunes de ces deux poètes ont abrégé leur vie, mais- elles n'ont pas également influé sur leur talent. Le se?itiment des maux qu'il avoit à souffrir ne fut pas étranger aux i?ispiratiofis poétiques de Gilbert. Les productions de Malfilâtre ont une douceur qui exclut toute idée de viécontentement, d'inquiétude et d'aigreur; elles sont aussi beaucoup plus voisines de la perfection. Le goût de Malfilâtre étoit plus sûr et plus formé que celui de Gilbert; son style est plus égal; les beautés de sa composition sont moins altérées par le mélange des défauts; il avoit étudié les grands modèles avec plus de soin et, quoiqu'il soit mort très Jeune, ses ouvrages ont un caractère de maturité qui manque à ceux de Gilbert. Le jugement de ce dernier avoit besoin d'être perfectionné par l'âge. Malfilâtre fut comme lui privé du secours des années, mais de sérieuses études

XXII Notice sur la vie

avaient donne à sa jeunesse tout l'aplomb des années. » Miger est im panégyriste et en outre un adepte de la fièvre classique qui avait saisi tout le inonde en France à l'époque oie il écrit. Il ne sent pas chez Gilbert l'originalité que Malfilâtre n'avait pas, 7ii la puissance lyrique et satirique que Malfilâtre 7i' avait pas davantage. Celui-ci a plus d'art, de savoir, de raffinement, de ce je ne sais quoi qui tient à la fois de la lumière et de la fadeur, particulier à la poésie du xviii® siècle. Le lot des deux poètes n'est pas le même.

Malfilâtre nourrissait de nombreux projets littéraires. Il avait songé au théâtre; sa collaboration à la Clytemnestre du comte de Lauraguais n'avait été qu'un acte de complaisance ; mais le conte ^'Annette et Lubin de Marmontel hii avait inspiré une binette non représentée, dont l'initiative lui appartient. Il avait également achevé une petite pièce, la Fête de Saint-Cloux, en collaboration avec Desfontaines. Dans un autre genre, conforme dti reste à son instinct d'ouvrier en vers plutôt que de poète, il lui avait pris la fantaisie étrange de vouloir mettre le Télémaque ejt vers : « Il y auroit dans le Télémaque plus de précision et de force, s'il étoit versifié », écrit-il daris une note au Génie de Virgile. // subsiste un fragment de cette tentative maleiicontreuse. Il avait esquissé le plan d'un Hercule au mont Oeta, datis laquelle il se proposait de transporter sur la scène les déclamations de Sénèque. Il en avait lu quelques morceaux à Lekain qui approuva l'entreprise. Plus tard le bruit fait autour du nom de l'auteur de Narcisse fournit à un éditeur avide la pejisée de publier, comme étant de Malfilâtre, une traduction en prose des Métamorphoses

et les œuvres de Alalfilâtre. xxill

d'Ovide (3 vol. ïn-8°j Paris, 1799). De cette traduction il ne revient réellement à Malfilâtre que quelques notes èparses , recueillies dans ses papiers. Une œtivre qui promettait plus que tout ce qu'on a de lui eût été V épopée qu'il méditait sur la Découverte du nouveau monde. « // seroit à souhaiter, dit-il dans le Génie de Virgile [t. III, p. 58)^ que quelque François eût le courage de chanter Christophe Colomb ou la découverte du nouveau monde. Qu'importe que le héros ne soit pas François? Gênes, sa patrie (Christophe Colomb parait être né en Corse) et l'Espagne qtii accepta ses services liroient l'ouvrage avec plus de satisfaction que notes; mais notre nation et les autres seroient-elles insensibles au plaisir de le lire? Quoi! parce que Colomb n'est né ni à Paris, ni à Londres, ni à Rome, les François, les Atiglois, les Romains ne trouver oient-ils aucun attrait dans l'ouvrage qui raconter oit ses gravides actions? En vérité, c'est avoir une mauvaise idée du geiire humain que d'avoir une pareille opinion. (C'était celle de Le Bossu, auteur d'un Traité du poème épique très oublié.) Cette matière est bie7i autrement importante que la querelle d'Achille et d'Agamemnon, que le retour d'Ulysse et son rétablissement dayis son royaume et même que la fojidation de Rome. L'Europe entière et l'Asie sont intéressées à la découverte de l'Amérique. Une moitié du monde, sortie pour ainsi dire du fond des eaux, de nouveaux hommes dont on ne soupçonnoit pas même I existence, des mœurs nouvelles pour nous parmi ces hommes, de nouvelles plantes, des animaux pour ainsi dire incon7ius, d'autres deux, d'autres étoiles! Que de moyens de perfectionner la géographie, l'astronomie, la morale, la poli-

XXIV Notice sur la vie

tique, l'histoire naturelle, la marine, la navigation, en un mot tous les arts et toutes les sciences! Quel champ vaste, fècojid, varie, ouvert à la poésie! Quelle matière encore toute fieuve! L'auteur de ce grafid ouvrage pourrait dire plus justement encore que Lucrèce :

Avia pieridum peragro loca nullius ante Trita solo.

Quel homme à peindre que ce Colo7?ib! Que deviennent

les Hercule, les Jason devant lui? Que ces persoimages si vantes dans la f aile sont peu de chose, en comparaison de ce héros unique! Quelles vues! Quelle scie?ice dans un siècle d'ignorance! Quelle hardiesse pour affronter îtne mer jusqu'alors incon7iue! Quelle patience pour entreprendre et conduire à fin son projet, malgré toits les refus des têtes couronnées, malgré le préjugé universel, qui f ai soit regarder son opi^iion cojnme une extravagance! Quelle fermeté dans l'exécutioti! »

Le prosateur dans Malfilâtre est incolore et au-dessous du poète. Il est bon néanmoins de pouvoir juger de ses idées sur la découverte de l'Amérique. On le connaîtrait mal, si on ne les avait pas sous les yeux. Il n'est pas le premier à qui soit vejiu le dessein de chanter les exploits de Christophe Colomb. Le héros du xv^ siècle a déjà, on ne peut pas dire inspiré, mais occasionné plusieurs douzaines de poèmes épiques moins célèbres que /'Iliade d'Homère. Il en existe deux en latin de Loranzo Gambara et de Uberio Carrara, un en italien de Siigliani, un en anglais de Joël Barlow, un en danois de Baggescn, deux en frajiçais de M^'^ Dubocage et de Lesuire. Ce ne sont pas les poèmes épiques qui font défaut : c'est

et les œuvres de Alal/ilàtre. xxv

/e souffle épique. Qu'on ait celui de Dante ou de Milton et que l'on chante le sujet qu'on voudra. Le sujet n'y fait pas grand' chose. Ce n'est pas que celui de Christophe Colombe ne soit grand.

Si grafid qu'il soit, il ne saurait fournir de génie à un poète qui n'en a pas. On a exprimé le regret qtie Malfilâtre n'ait pas eu le loisir d'exécuter son projet. Il aurait fait de beaux vers; on en reproduirait quelquesuns dans les atithologies. Il 71' avait pas une voix épique. Il aurait échoué, comme ont échoué Millevqye, Béranger, comme ont échoué quarante ou cinquante poètes à qui le spectacle de Napoléon parcourant l'Europe à cheval à la tête de trois cent mille hommes a suggéré l'envie d'écrire un poème épique. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas des intrus dans le domaine de la poésie .^ Millevoye était un vrai poète, et l'auteur de Grand'mère a rencontré la gloire sur un autre se?ilier. De fait, à l'heure même oie l'éditeur du Génie de Virgile racontait les idées de Malfilâtre sur la découverte du nouveau monde, un homme qui n' écrivait pas en vers, mais qui avait l'imagination et la puissance lyrique qui manquaient à Malfilâtre, venait de la chanter, à sa manière, qui était appréciée et continue de l'être. C'était Chateaubriand. Il ne s'était enquis ni d'astronomie, ni de marine, ni de science; mais il avait vu les forêts et les naturels du nouveau 7?ionde avec un œil épique. René, Atala et les Natchez sont des poèmes épiques, à la façon mx>der7ie, qui est te roman. Ils 07it plus frappé les âmes que n'auraient pji faire des vers saîis la puissance qui donne aux vers leur prestige. Les poètes qui voient grand ne sont pas ceux qui sont en état de faire grand.

XXVI Notice sur la vie

Fontanes était un de ceux qui voient grand; les soucis d'une carrière administrative qui n'était pas celle qu'il avait rêvée, outre son tempérament d'épicurien, l'o?it empêché de faire grand. Il était persuadé que Malfilâtre, par son poème de la découverte du nouveau monde, aiirait doté la littér attire française d'un chef-d'œuvre. « La poésie, écrit-il, ne pouvoit s'essayer sur des faits plus merveilleux et des personnages plus épiques; et Malfilâtre, nourri du génie des anciens, auroit vraisemblablement soutenu le poids d'un si grand ouvrage; mais la destinée a trompé ses espérances. Le loisir et le repos sofit aussi nécessaires qtie le talent aiix grandes créatiofis. Pour un génie que l'adversité développe par hasard, combien d'autres n'a-t-elle pas arrêtés dès leurs premiers pas et même retenus dans une éternelle obscurité? » Ces réflexions ne regardent pas Malfilâtre; il était plus apte à raconter les aventures de Narcisse que celles de Christophe Colomb. C'était une de ces plantes frêles à qui un soleil tiède et un air doux sont nécessaires, qui arrivent ainsi à un développement d'une beauté plus exquise qu'imposante.

Malfilâtre fi'a laissé qu'tm ouvrage auquel il ait pu mettre la dernière main, Narcisse, et un second, le Génie de Virgile, qui aurait valu beaticoup mieux qu'il ne vaut, s'il avait été terminé. Narcisse, réédité trois oic qtiatrefois, contesté par la coterie dont Grimm était l'inter-

et les œuvres de Aîalfilàtre. xxvii

prête, goûté par quelques-uns, n'était pas sorti du cercle des aviateurs de la poésie rare. Après la chute du Directoire, le retour aux choses de l'ancien régime, particulièrement en littérature, exhuma tout à coup le poème et l'auteur. La critique s'e7npara de Vun et de l'autre. De poète de salon, Malfildtre devint dtc jour au lendemain presque un grand homtfte, et Narcisse U7i monument. On les discuta au rez-de-chaussée des Jour ?iaux. La Harpe à son déclin, Geoffroy, Dussault s échangèrent, prirent le public à témoin, firent intervenir Delille. La rivalité de Malfilâtre et de Delille, qui n'avait été qu'une escarmouche du vivant de Malfilâtre, fut une guerre civile. Delille était e?icore là; Malfilâtre 7ie faisait désormais envie à personne. Ce fut à lui qu'on adjugea la branche de laurier. La Harpe ax>ait fait observer que dans Narcisse le choix du sujet 7i' était pas heureux, bien que cette i7nperfection fût rachetée par des détails charmants et des beautés de premier ordre. Après avoir cité le passage oie Malplâtre peint la jeime Écho, a7noureuse de Narcisse, écouta7it Tirésias qui rapporte à Vénus les évè7ie7ne7its oit le sort de Narcisse est an7io7icé, La Harpe ajoute: « C'est le to7i de La Fo7itai7ie pour la 7iaîvetè, et la pei7iture de la ny77iphe qui s'arra7ige pour écouter est égale à celle de l'amant de la Fiammetta de l'Ariosie, quoique dans une situatio7i différe7ite. Il est glorieux de savoir ai7isi avant tre7ite a7is prendre la 77ia7iière des 7naitres. »

L'imitation du Laocoo7i de Virgile a été célèbre da7is les écoles et da7is la critique. •« Ce morceau, écrit La Harpe, est da7is la ma7iière a7itique. C'ètoit celle de cet infortuné jeune hom7ne qui était né poète et c'est sur la manière qu'il faut juger les poètes et les peintres, et non

XXVIII Notice sur la vie

sur un sujet. L'envie se hâte trop souvent de cojidamner un auteur, quand ce choix n'a pas ètè heureux; mais le talent sait bientôt leur rcpo?tdre dès qu'il a mieux choisi et c'est ce qu'auroit fait Malfilâtre s'il eiït vécu. » La Harpe défend la manière de Malfilâtre; il fi'a pas d'autre argument. Si Narcisse a des défauts , c'est que Malfilâtre a 7?ial choisi ; il aurait mieux choisi s'il lui avait été donné d'aborder une œuvre notivelle. Il Jie faut le juger que sur sa manière, c'est-à-dire son art de versifier. La définition n'est pas cofnplète. La manière comprend en outre du talent d'exécution, le faire personnel, un ensemble de qualités par lesquels oji est un artiste. Cela comprend le goût, l'habitude du travail, le savoir spécial, l'expérie?ice en un mot. Ce n'est pas le feu intérieur qui donne la vie à la pensée. Chez Malfilâtre, c'est avec la facilité, l'éclat et la délicatesse du style, le fond d'idées et de procédés familier aux humanistes, avec l'amour des anciens, de leurs opinions, de leurs sentiments, de leurs méthodes. Malfilâtre avait ce fond approprié aux exigences de son temps et qu'on a vu, l'amour du genre descriptif, de F harmonie dans la forme, de la couleur, du détail, de la broderie compliquée des images et des nuances. Il eût presque de la popularité sous l' empire. Cela tenait 7noins à sa supériorité qu'au genre cultivé par lui. On était écœuré de haine, d'horreur et de grossièreté. Il était îine protestation co7itre la carmagnole de l'esprit. Le Consulat avait été comme un retour à la civilisation. On s'était rejeté sur le passé récent, doux, ai?nable, poli, comme sur une terre promise, sans considérer combien il était vide sous les fleurs dont il aimait à se couronner. La bienveillance sociale, la dis-

et les œuvres de Aï alfilàtre. xxix

tinction du langage, l'évocation des hommes et des mœurs de l'antiquité qui depuis trois siècles avaient constitué une sorte de religion à l'usage des lettres — huvianiores litterœ, — on croyait retrouver tout cela sous la plume de Maljilâtre et de l'école à laquelle il avait appartenu. Un fait parmi beaucoup d'autres pourra indiquer la violeîice du mouvement. Z'Énéide de Delillc {iSo4)/ut tirée à cinqttante mille exemplaires. La traduction en vers d'un poète latin, qu'on tire à cinquante mille exemplaires, fait rêver. Elle rend compte du vers de Maricjfoseph Chénier :

Je lisais Rœderer et bâillais en silence.

Rœderer, c'était la littérature politique, le rugissement de Marat , les diatribes de Robespierre , la fureur des clubs s' exhalant en propos de la Halle, la prose terreuse des écrivains du Directoire, sans excepter celle de Necker, de Benjamin Constant, voire de M'^^ de Staël. De cela, on 7ie voulait plus ; on en avait une indigestion; afmd'y échapper, on se serait réfugié volontiers dans les délices de /'Astrée. Malfilâtre, comme la plupart des poètes d'avant la Révolution, bénéficia de la réaction. Lorsqiien 1810 071 mit au jour son Génie de Virgile, qui n'est proprement qu 'un recueil de tiotes et d'essais, Dussault profita de l'occasion pour examiner Malfilâtre à V apogée de sa renommée posthume et qui ne devait pas être longue. Dans l'intervalle du 18 brumaire à 18 10, il s'était élevé au rang d'un astre. « // 7ie fallait qu'un pas de plus, écrit Dussault — article inséré au Journal des Débats du 25 novembre 18 10 — pour que Malfilâtre se plaçât

XXX Notice sur la vie

parmi les maîtres de la poésie fra^içoise. Les Muses ont pleure sa perte avec amertume ; elles ont gémi sur son tombeau comme sur le totnbeau de Camoëns ou du Tasse, » Oti'on n'aille pas trop loin, reprend Dussault. Si la Diauvaise fortune de Malfilâtre est comparable à celle de Catnoëns ou du Tasse, ce n'est pas qu'il soit tout à fait U7i poète de letir famille. Malfilâtre n'est pas un poète de premier ordre : il est au premier rang des poètes de second ordre, à côté de Gresset, de Segrais, de Sarrazin, de joachitn du Bellay, de Clément Marot. Dussault n'avoue pas que la faveur dont il jouit en ce moment est un effet des circo7isiances, un incidejit politique efi quelque sorte, le fruit d'un état d'esprit qui a disparu, qu'on regrette, qu'on voudrait ressusciter, dont on appelle le retour de tous ses vœux.

Dussault avoue comme La Harpe qu 'il y a des longueurs dans les aventures de Narcisse et d' Echo. Ovide, quoiqu'il eût une plume abo7ida7ite et diffise, avait épuisé la matière e7i quelques douzai7ies de vers. Malfilâtre, qui 7i'est pas diffus, a délayé le fond d'Ovide, par pauvreté d'i7ive7itio7i. Pas plus par 7iature que par procédé il 7i'a cette féco7idité créatrice propre aux époques, oit, débarrassé de la règle et du conve7iu, 07i se perd da7is la fantaisie à défaut d'origi7ialité. C'est U7i habile ouvrier à qui on dit C077ii7ie le cente7iier de rÉva7igile à ses ho77mies : faites ceci, et qiii lefo7it. Défiant de lui-77îê7ne, il 7ie quitte pas les modèles du regard. Les 77wdèles ici, c'étaie7it les poètes latins. On était soumis à leur joug C07nme desmoi7ies au règle77ie7it du I7i07iastère. Malfitâtre se rattrape sur le détail. Il a le don de viettre ii7ie pensée en relief, défaire rendre à U7ie i7nage ce qiielle peut avoir de miroita7it.

et les œuvres de Malfilâtre. xxxi

de ranger des perles da?is un ècrin. Narcisse est un ècrin magnifique. Tout y est brillant et coquet, caresse l'oreille, sollicite le goût, chatouille l'iviagitiation, plaît. Un écrivain contemporain avait publié un Traité de la nécessité de plaire. Malfilâtre en suit les préceptes. Sa préoccupation coiistante est le plaisir du lecteur. Il n'agite pas les passions, ne remue pas le cœur. On pourrait se demander s'il en a un. C'est l'approbation de l'esprit qu'il demande. Il ne sort pas des chemins battus, n'aperçoit rien en dehors. Si étrange que cela soit, da?is la condition qu'oji lui connaît, il est contetit. Il court en riant par le sentier de tout le monde, salua?it à droite et à gauche, tournant un compliment aux nymphes, aux héros, aux dieux de la mythologie. Tout est beau, tout est parfait. Le soleil de Pangloss éclaire un ciel serein, le zéphyr souffle agréablement, les feuilles palpitent sous ses baisers. On dirait le poète plein des idylles de Gessner, et justement les idylles de Gessner sotit en train de faire le tour de la littérature. Ne lui demandez pas de lever même d'tme façofi discrète le voile qui couvre les réalités de la vie, de poser le problème de la destinée comme fcrojit tout à l'heure ByroJi, Lamartine, Alfred de Musset. Il reculerait d'horreur; son goût serait offusqué. Le goût est son dieu, sa religion , un évatigile auquel il obéit avec tremblement. Oii Va-t-il acquis f Ceci est un mystère. Il l'a reçu d'en haut. Il n'a ni expérience littéraire ni expérience mondaine. Il n'a pas vécu, traversé la Rége?ice; il ne s est pas frotté comme Fontenelle ou Dorât au luxe parfumé des petites maisons, luxe qui affine les sens, polit les âmes en même temps qu'il les appauvrit. Il est affecté de la phtisie morale qui

XXXII Notice sur la vie

est le suprême bon ton de la société du xviil® siècle. Mais il l'a comme on a la science infuse. C'est là sa supériorité, si curieuse, l'onguent qu'il répand sur la fable d'Ovide et qui fait de Narcisse un bijou rare, im vase murrhin, diraient les archéologues. ^ Au moyen des incidents nouveaîix qu'il a inventés, dit Dussault, des fictions que S071 imaginatioît ajoute à celles du poète latin, il en a fait un poème e7i quatre chants. »

On parcourt le récit d'Ovide avec l'intérêt qui Rattache aux productions exquises d'une littérature en décadence. Son penchant à la diffusiori ne l'a pas empêché de fixer avec sobriété les dimensions et les bornes de son petit conte. Malfilâtre est plus concis qu'Ovide; c'est le plan qui est trop étendu. Il a dû le remplir; il tire sur chaque côté de la toile. Il est au-dessus d'Ovide en plusietirs endroits; souvent il lui est inférieur. L'amour que Narcisse s'inspire à, lui-même et qui est à peu près toute la matière du quatrième chant est dans ce dernier cas. Par contre, Malfilâtre sait éviter les pointes et les jeux de mots qui défigtirent l'art consommé d'Ovide. Le poète latin 7ie serait pas tolérable en français. Il dit de Narcisse :

Cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse. Se cupit imprudens, et qui probat, ille probatur; Dumque petit, petitur; pariterque incendit, etardet... Quid videat, nescit ; sed quod videt, uritur illo ; Atque oculos idem, qui decipit, incitât error. Crédule, quid frustra simulacra fugacia captas ? Quod petis, est nusquam : quod amas, avertere, perdes. Ista repercussae, quam cernis, imaginis umbra est. Nil habet ista sui ; tecumque venitque, raanetque ; Tecum discedet, si tu discedere possis.

et les œuvres de Aialfilâtre. xxxili

Ces affectations, fréquentes dans Ovide, qui n'a pas peu contribué à la corruption du goût chez les Latins, seraient impossibles dans 7iotre langue. Si peu de défense qtiellc ait contre les abus de toute sorte, elle n est pas accessible à celui-là. Oti dira que les versiculets du Mercure et de /'Almanach des Muses présentent maint exemple d'ime corruption plus rèprèhensible que les pointes d'Ovide. Mais si Ovide n'avait eu à sa disposition que le don de ■versifier, remarquable dans les vers précédents, il 7ie serait pas un auteur classique. Tout au plus serait-il admis à figurer dans une anthologie. Il a une puissance réelle et persistante sous sa futilité apparente. Cette puissance lui a conservé la place qu'il tient parmi les poètes latins, outre que sa forme exerce un prestige doTit il est permis de Juger par les vers suivants imités par Malfilâtrc :

Fons erat illimis, nitidis argenteus undis, Quem neque pastores, neque pastœ in monte capellse Contigerant, aliudve pecus : quem nulla volucris, Nec fera turbarat, nec lapsus ab arbore ramus.

Ici Malfilâtre dépasse Ovide :

Il trouve une eau paisible,

Un ruisseau pur, dont le brillant cristal Suit lentement une pente insensible, Coule sans bruit et va, d'un cours égal. Porter la vie à l'herbe languissante.

Nourrir les fleurs, nourrir l'ombre naissante, Sous des saules verts qui bordent son canal.

Nourrir l'ombre naissante, selon Dussault, est une

XXXIV Notice sur la vie

expression ad^tùrable. L'art de Malfilâtre consiste à rencontrer les expressions de ce genre. Ce n'est pas, un mérite de fond; c'est le plaisir que l'on éprouve à regarder des pierres précieuses. Malfilâtre n'a que cette corde, mais il l'a à un degré que n'imagineraient pas ceux à qui il n'est pas familier. Ce sont de ces beautés dont la poésie du xviii^ siècle a le secret, et par oit elle vaut, beautés enfantines si l'on veut, enfantines comme les belles gravures d'Eisen et de Moreau, comme luie belle note de musiqtie, comme la plupart des productions artistiques.

• Virgile convient beaucoup mieux qu'Ovide aux aptitudes spéciales de Malfilâtre. On pourrait dire qu'il l'inspire, si le mot inspiration convenait au don défaire passer d'un idiome dans un autre des nuances de la pensée, une exactitude descriptive que la réflexion attentive est seule à découvrir. On a trop vanté l'imitation du Laocoon. Le genre étant donné, elle est, si l'on veut, un tour de force; mais la perfectio7i qu'on y découvre ne tient qu'à l'exécution matérielle. Les poètes de l'école descriptive d'alors étaient des joailliers ; ils ciselaient des vers comme on travaille une pièce d'orfèvrerie. Il s'agissait de faire un sort à chaque vers. L'expression est de Rivarol qui l'appliquait à Delille. On admirait le moîivement, la cadence, la symétrie des sons, l-a difficulté vaincue, si l'on avait à prononcer sur la description d'un objet d'ameublement, d'un cheval, d'une pendule. Certes la scène du Laocoon, si on ne la prend pas par ce côté, paraîtra ridicule, bien qu'elle ait eîichaîité plusieurs générations de professeurs et de dilettantes de l'école classique. On en jugera par quelques extraits :

et les œuvres de Malfilâtre, xxxv

Un bruit s'entend ; l'air siffle, l'autel tremble : Du fond d'un bois, du pied des arbrisseaux, Deux fiers serpents, soudain sortant ensemble. Rampant de front, vont à replis égaux; L'un près de l'autre, ils glissent et sur l'herbe Laissent loin d'eux de tortueux sillons ; Les yeux en feu, lèvent d'un air superbe Leur cou mouvant, gonflé de noirs poisons Et vers le ciel de menaçantes crêtes. Rouges de sang, se dressent sur leurs têtes.

L'émotion du lecteur d'aujourd'hui est celle d'un aîitiquaire devant îiti vieux marteau de porte du xvi^ siècle, dont chaque détail est un mo?iument de patience ou de bizarrerie. Dussault est au troisième ciel. Il reprend la citation au momejit oii les serpents s'élancent sur un taureau qu'on s'apprête à immoler :

Mais l'animal que leur souffle empoisonne. Pour s'arracher à ce double ennemi Qui, constamment sur son corps affermi.

Comme un réseau, l'enferme et l'emprisonne. Combat, s'épuise en mouvements divers.

S'arme contre eux de sa dent menaçante, Perce les vents d'une corne impuissante, Bat de sa queue et ses flancs et les airs ; Il court, bondit, se roule, se relève; Le feu jaillit de ses larges naseaux : A sa douleur, à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve ; Sa voix, perdue en longs mugissements, Des vastes mers fait retentir les ondes, Les antres creux et les forêts profondes ; Il tombe enfin, il meurt dans les tourments ; Il meurt ; alors les énormes reptiles.

Tranquillement, rentrent dans leurs asiles.

XXXVI Notice sur la vie

Ils vont dormir une heure et ils l'ont bien gagné. Ce faux mouvement , pareil à celui de marionnettes évoluant sur tui théâtre, faisait, sous l'Empire, trépigner Tissot dans sa chaire du Collège de France. Les chevilles, les redondances, les antres creux, comme si îin antre pouvait n'être pas creux et comme si on n'avait pas dit creux par cela même qu'on a dit antre, ne soulevaient aucune objection parmi les fidèles. On louait à vide, on réagissait contre la littérature noire dont on sortait. La gloire du Laocoon indique la pauvreté d' i^naginaiion dans laquelle on s'était laissé glisser. Les clameurs révolutionnaires avaient e?i qtielque sorte ahuri les aines. Elles étaiefit comme atterrées encore des scènes de la veille. Le moindre rayon de lune leur semblait tui prodige. C'était à cette indigence qu'avaient aboutil' abus de l'esprit, l'éclat de rire voltairien. « L'esprit, dit Lamartine, a toujours, pour moi, neutralisé le génie. C'est un vent froid qin sèche les larmes sur les yeux. » Cet état vioral était vraiment misérable et il se prolongea jusque sous la Restauratio7i oîc le jnême Lamartine en sentait l'aridité :

Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore ; Sur nos fronts languissants, à peine il jette encore Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit. L'ombre croît, le jour meurt ; tout s'efface et tout fuit.

Eh/ non. Un vent frais venait de se lever; il était même déjà levé. On en sentait l'haleine tiède dans René, dans le Génie du christianisme; les Méditations allaient venir et derrière elles, une légion de poètes immortels se disposait à réaliser le souhait d'Ajidré Chénier :

Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.

et les œuvres de Malfilâtre. xxxvil

En i8io^ c'étaient les fertiles de l'Université, les neveux attardés de Voltaire qui ne les sentaient pas, à qui la haine de la Révolution avait insinué que le xviii« siècle était prêt à renaître.

Malfilâtre n'est pas responsable de l'engouement dont il est l'objet, auquel il n'aspirait pas, n'aurait rien compris. Vivant, il n'aurait pas consenti à la publication du Génie de Virgile, tel que l'édita Miger (4 vol. in-^'*, 18 10). Le bon Dussault 71' est pas dupe. S'il loue cet ouvrage à outratice, il soupçonne que le succès est plutôt dû aux circonstances qu'à sa valeur. J'el qu'il est, il concourt à l'œuvre antirévolutionnaire : « Le dépositaire de cet ouvrage, écrit-il — article inséré au Journal des Débats du ig décembre 1810^ — ne pouvoit,je crois, choisir un inoment plus favorable pour le publier. Sur toutes les parties de ce vaste empire, les bonnes études se ranitîtent; les écoles, longtemps désertes, se repeuplcîit; l'eîiseigîiement, dégagé des faux systèmes, des vaines théories et des pratiques aussi trompeuses que nouvelles qui V égaraient , est rentré dans les voies tracées par la raisofi et par l'exemple de tant de siècles ; le présent rivalise avec le passé; les maîtres et les élèves sont enflammés par une ardeur d'autant plus vive qu'elle succède à de longues années de langueur et de léthargie. Riche des traditions de l'ancienne Ujiiversité, héritière de ses principes, forte de ses doctrines, de ses maximes et de son expériejice, animée par ses succès qu'on lui remet sans cesse sous les yeux, et tenue pour ainsi dire en éveil par le souvenir de ses trophées, l'Université nouvelle se pique noblement de ne point laisser dépérir dans ses mains le patrimoine qui lui a été transmis. »

XXXVIII Notice sur la vie

Eh bien, oui. Les classiques se vengent d'avoir ètè mis à la porte par les utopistes de l'école de Condorcet. On avait détruit les académies, les universités, l'enseignement des langues ancien?ies; on avait, puisqu'on y était, proscrit les lettres, tenté de leur substituer les sciences naturelles et mathématiques. On avait en particulier banni l'enseignement pratique, qu'on avait remplacé par l'enseignement oral, c'est-à-dire par des conférences inutiles. La tradition, terrassée un instant, avait pris sa revanche. Elle avait repris officiellement possession de l'enseignement ptiblic. La littérature libre, traitée comme l'enseignement, brûlait aussi de se venger. En attendant qu'elle eût repris de la sève et cherché ujie voie nouvelle, ■elle s'était raccrochée à l'école descriptive qui n'était pas riche d' 2m grand avenir, mais qui était provisoirement un instrument à sa portée; aussitôt abondèrent les épopées, les poèmes narratifs, dialectiques, lyriques, élégiaques, tragiques, comiques. Les morts de tout à l'heure se donnaient la satisfaction de paraître vivre. « Bernard Palissy, dit Paul Albert (les Origines du romantisme)^ parle de ces vignes de Saintonge, qu'on ne taille plus, parce qu'elles sont très vieilles et qu.' elles vont mourir. Elles se chargent une dernière fois d'innombrables grappes, mais sans couleur et sans saveur : suprême effort de la vigne qui languit et que ce dernier enfantement tuera. » La comparaison est plus ingénieuse qti'elle n'est exacte. On avait faim d'une nourriture à laquelle on était habitué, dont on avait ètè privé durant wie quinzaine d'années. La production , en vertu d'une loi constante, tend à se mettre au niveau des besoiiis. On était avide d'émotions littéraires. On voulait rêver.

et les œuvres de Malfilatre. XXXIX

croire, vivre de nouveau par les facultés qui n'avaient pas eu d'aliment durant la période révolutionnaire. Cette littérature de l'empire, très abondante, n'était pas si pauvre qu'on le prétend. Elle végétait dans les vieux cadres, elle tendait à un renouveau. Un nouvel esprit était né; il n'avait pas eu le temps de grandir, de se répandre, d'avoir une formule. On se repaissait, jusqu'à nouvel ordre des scories de l'ancien régime. Napoléon, qui avait conscience du vide moral qu'il avait sous les yeux et aurait voulu le combler, n'avait trouvé que la tradition classique à encourager. Il l'avait adoptée à défaut de mieux, sans illusioji, mais avec une bojine volonté digne d'éloge. Ce n' était pas par sa faute que les lettres ne produisaient pas. « Une sorte d'inertie peu ordinaire, dit M. Thiers (Histoire du Consulat et de l'Empire), s'était emparée du génie national. La littérature française, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et sans inspiration. » C'est un terraiîi sur lequel on n'improvise pas par voie d'autorité. Napoléon était pressé. Il voulait laisser une trace de son passage en littérature comme ailleurs. Il faisait crier par ses agents: que tout le monde s'y mette : fervet opus. Afin d'obéir plus vite, on traduisait. On n'a jamais vu tant de traductions en prose et en vers. Delille et Malfilatre étaietit des guides. Delille abusait de la faveur de l'opinion. Marie-Joseph Chénier, hostile aux classiques, quoiqu'il fût tin classique et il était hostile aux classiques par préjugé révolutionnaire et par pressentimeyit d'un avenir prochain, châtie les poètes de l'ancienne cour sur le dos du pauvre Delille qui était là , sans s'attaquer à Malfilatre qui n'y était plus, sinon d'une manière indirecte.

Notice sur la

car son indignation , à y regarder de près, tombe sur Maljilâtre cojnme snr Delille. Il crie aux tradticteurs et aux imitateiirs en vers, dans la persojine de Delille :

Marchand de vers, jadis poète, Abbé, valet, vieille coquette,

. Vous mîtes du rouge à Virgile.

Virgile en de riants vallons

A célébré l'agriculture.

Vous, l'abbé, c'est dans les salons

Que vous observiez la nature.

Les rossignols en liberté Aiment à confier leur tête Aux rameaux du chêne indompté • Que ne peut courber la tempête; Pour déployer leur noble voix, Ils veulent le frais des bocages, L'azur des cieux, l'ombre des bois ; Vos serins chantent dans des cages.

L'averse tombe sur la tête de Maljilâtre aussi bien que sur la tête de Delille. Mais la réaction n'écoutait pas. L'apparition du Génie de Virgile /z^/ un événement. Il sortait des cartons de Lacombe qui venait de mourir. Trente ans auparavant, ce n'eiU été qu'une spéculation de librairie. En i%io, outre que ce n' était qu'un fouillis d'essais inachevés, c'était une œuvre posthume. A tort ou à raison, on estime qu'un écrivain publie de son vivant tout ce dont il attesta de l'honnetir. Ce n'est pas toujours vrai; Pascal et Saint-Simon sont des preuves du contraire. Mais le Génie de Virgile arrivait à propos. On le déclara supérieur à Narcisse. Maljilâtre

et les œuvres de Malfilâtre. XLI

avait entrepris le Génie de Virgile en vue de supplanter les Géorgiques de Delillc. Il y avait déployé tous ses efforts. Il avait à cœur de montrer qu'il imitait mieux que Delille les poètes latins. Ce fut l'avis à peu près unanime des critiques de l'empire. « Nourri, dit Dussault, de la lecture des grands écrivains de la Grèce et de Rome, passionné pour la littérature ancienne, adorateur ardent des chefs-d'œuvre divins que les siècles de Périclès et d'Auguste ont légués aux âges suivants, comme le plus bel héritage de l'esprit humain, Malfilâtre ne croyait pas qu'une étude légère et superficielle, et, pour aiîtsi dire, qu'iui culte distrait, frivole, inattentif, fût îtîi hommage digne de ces grands modèles, qui ne peuvent être honorés convenablement que par un hom- 7nage éclairé et par une admiration réfléchie. »

// est certain que les lettres classiques offrent peu d'exemples d'ufi zèle comme celui de Malfilâtre, Il leur a voué une dévotion presque religieuse, digne d'être mise en parallèle avec celui des hutnanistes de la Renaissance à son aurore, de Pétrarque, de Boccace, de Lascaris, de Bessarion qui élevaient au fond de leurs demeures des autels secrets aux écrivains de l'antiquité, comme les ascètes en élevaient aux saiîits, comme les païens en élevaient aux dieux lares. Ce qu'il avait ejitr épris sur Virgile, il projetait de le faire sur les autres poètes latins qu'il aimait d'un amour d'ejifant, conformément au précepte de Boileau :

Aimez donc leurs récits, mais d'un amour sincère ; C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

Les anciens lui plaisaient trop. Ils lui avaient ôtè son

XLii Notice sur la vie

originalité. Ils ne lui plaisaient pas conmie ils plaisaient aux humanistes. Ce n'ètaieîtt pas un de ces érudits graisseux dont parle Montaigne qui se couchent tous les soirs après niinuit, après avoir cherché dans les livres des anciens, non ce qui peut les aider à bien vivre, mais le mètre des vers de Plante. C'était à travers Racine et Boileau que Malfilâtre aimait l'antiquité. Il est malaisé de le juger. On fi'a chez lui que le débutant. Il aurait changé si les années lui avaient permis d'arriver à ime pleine maturité. Il y avait en lui de quoi faire U7i poète qui ne se serait pas condamné à l'imitatio7i éternelle. Tel qu'il apparaît maintenant, il lui reste quelque chose d'un écolier : « Ce n'est pas, dit-il, quand il explique le plaît du Génie de Virgile, U7ie traduction propreînent dite que je donne aujourd'hui; c'est, comme mon titre l'annonce, le génie des poètes anciens. Expliquons-nous; lorsqu'oîi a lu Virgile, par exemple, on a une idée générale de la natter e et de la marche de ses ouvrages; mais on se rappelle avec plus de plaisir certains endroits qti'on voudroit retenir satis perdre de vue l'ensemble, parce que le génie du poète y brille plus qtie dans les autres, et d'une façon toute particulière; on petit donc les appeler par excellence le génie de Virgile. C'est à ces morceaux qtie je me sttis attaché; j'ai entrepris de les reîidre en français et en vers autant qu'il m'a été possible, mais je ne devois pas, stiivant mes idées, les donner détachés parce qu'ils n'o7it leur véritable prix qu'atUant qu'ils soîit amenés et placés. Ce principe admis, cottiment les présenter dans leur vrai jotir si ce n'est en tradtdsant les morceaux intermédiaires qui les joignent les uns aux autres? » Malfilâtre ne traduit pas en vers tous les

et les couvres de Alalfllàtre. XLIII

morceaux qu'il juge excellents; il ne traduit pas mêîne tout Virgile en prose; il se contente de la substance, c'est-à-dire d'une analyse rapide. * C'est, dit-il, tatialysc des Églogues, des Géorgiques, de /'Enéide dans laquelle fat inséré les beaux morceaux traduits en vers, à mesîire qu'ils se rencontrent dans la suite de chacuîi de ces poèmes. >

Encore n'a-t-il exéctitè le programme qu'à demi; s'il avait termijié l'ouvrage , à l'avis de Dussault, le Génie de Virgile serait un des plus grands vwmiments de notre littérature nationale. Malheureusement la plume de Malfilâtre lui est tombée des mains avant l'heure :

Pendent opéra interrupta, minœque

Ingénies operum.

Qu'on en rie si l'on veut : le critique des Débats, l'émule de Geoffroy et de Fèlctz, est de bomie foi. Il traduit avec fidélité l'opinion de l'Université impériale, de la critique classique à la veille de l'éclosion romantique. Malfilâtre n'est plus qu'un débris. Il importe de savoir ce qu'il a été un instant, ou plutôt ce qu'on avait fait de lui dans la pèîiurie où l'on était. Fontanes qu'il n'y a pas à confondre avec le vulgaire de ceux qui portent une férule, et ce n'est pas tin éloge à faire de cet homme supérieur à tant d'égards, Fontanes aurait désiré achever la tâche de Malfilâtre, mettre la dernière pierre au monument du Génie de Virgile. Des soins plus importants l'en ont détourné. Il a cédé cet honneur à Miger, et celui-ci y a déployé un zèle digîie d'utie meilleure cause. Le chef-d'œuvre débute par un discours préliminaire dans lequel Malfilâtre discute la question si controversée, et

XLiv Notice sur la

vie

mamteiiant considérée comme si parfaitement ifiutile, de savoir si les poètes doivent être traduits en prose ou en vers. Le bon sens indique qu'ils ne doivent être traduits ni en prose ni en vers, sino7i à l'usage des écoles, mais lus dans l'original, attendu que la poésie ne se transpose guère d'une langue dans une autre. L'affaire est vidée désormais. Depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, elle a fait couler des flots d'encre. Malfilâtre part de là pour écrire un traité de versification trop feuillu comme disait Diderot de la Nouvelle Héloïse. Chacun des poèmes de Virgile est précédé de Réflexions et r/'Observations. De plus, les Églogues, chaque chant des Géorgiques et de /'Enéide sont accompagnés de notes d'érudition, du rappel des traductions et des imitations en prose ou en vers qu'on en a faites depuis le xV siècle. C'était encore là une affaire im7nense. Il y a dans la correspondance de Joubert et de ses amis * le récit des pourparlers engagés entre le libraire Michaud et le poète Chênedollé, au sujet de notes idetitiques à ajouter au Virgile de Delille. Cela semblait tme entreprise extraordinaire et d'oii il y avait alitant de gloire à recueillir que de la découverte de l'Amérique. Il y a là tout un idéal qui est enterré, qu'on a oublié, dont l'avenir ne pourra plus mesurer l'étendue.

Dans le Génie de Virgile, Malfilâire s'arrête de préféreiice sur les Géorgiques. C'était son corps de bataille.

I. Les Correspondants de Joubert, — 1785-1822. — Lettres inédites de M. de Fontanes, M'»« de Beaumont, M. et M™« de Chateaubriand, M. Mole, M™" de Guitaut, M. Frisel, M"« de Chastenay, publiées par Paul de Raynal. — Un vol. in-i8. Paris, Calmann Lévy, i83j.

et les Œuvres de Alalfilâtre, XLV

A part Delille, dix ou douze poètes contemporains s'exerçaie7it là-dessus. Et puis la difficulté était vioitidre; enfin c était la partie didactique de Virgile. L'épopée attirait moins, bien qu 'elle préoccupât les imaginations. Malfilâtre passe vite sur les Églogues; // n'a presque pas eu le temps d'aborder /'Enéide. Les fragments en vers des Géorgiques soîit donc comme le suc du Génie de Virgile. C'était par les Géorgiques qu'il espérait vaincre, doimer sa mesure , être ou n'être pas un grand poète. C'était le prix de la lutte engagée. Son mélange de prose et de vers n'est pas non plus une fantaisie; il ne s'en permet aucune. Il suit La Fontaine, il imite Boileau, consicmajit une partie de son âge mûr à traduire Longin (Traité du sublime) en prose, mélangée de vers.

L'apparition dîi Génie de Virgile yw/ le signal d'une mêlée entre les partisans de Malfilâtre et les partisans de Delille. Malfilâtre en sortit vainqueur. On excusa pourtant Delille sur ce qu'il est malaisé d'avoir une supériorité constante dans îine traduction complète. Malfilâtre, 7i' ayant traduit que ce qui lui convenait, avait pu choisir son terrain et y concentrer ses efforts. On répétait avec admiration la tirade suivante qu'on opposait à Delille :

Astres brillants du monde, ô secourables dieux Qui conduisez l'année errante dans les cieux, Bacchus, et vous Cérès, si les moissons dorées, Si les vignes d'Argos, de pourpre colorées, Pour nous ont remplacé, par vos heureux bienfaits, Et l'eau des froids torrents et le gland des forêts ; O vous, faunes légers, qu'adorent les campagnes.

XLVi Notice sur la vie

Vous, nymphes, qui peuplez les bois et les montagnes, Jetez sur mes essais des regards complaisants ; Accourez à ma voix ; je chante vos présents.

On s'extasiait sur la chaleur des vers. Elle est dans le style; le fond est froid, ne répond d'ailleurs à aucune conviction moderne. Le nombre et la sonorité étaient les seules qualités qui! on demandât à cette poésie d'apparat. Le genre étant donné, Malfilâtre est tm maître; mais encore une fois, il n'y a d^ satisfaite que la raison. Encore est-ce une raison de convention, étrangère à la réalité actuelle, une raison archéologique dans laquelle l'âme, le cœur, les passions, tout ce par qtioi l'homme vit ou espère, n'ont rien à voir. Comme échantillon de poésie pastorale , les disciples de Malfilâtre vantaie7it le morceau suivant, extrait des Géorgiques :

Toi, dont le fier trident fit sortir de la terre

Le superbe coursier, symbole de la guerre,

Tout-puissant dieu des mers, et toi dont les troupeaux

De Cée, en bondissant, dépouillent les coteaux.

Toi surtout, dieu pasteur, souvenir d'Arcadie,

O Pan, si tu chéris ton heureuse patrie,

Minerve, si par toi ton peuple favori

Reçut les premiers arts et l'olivier chéri ;

Jeune enfant qui jadis au genre humain sauvage

Vint montrer la charrue et son utile usage,

Sylvain, dieu des forêts, solitaire Sylvain,

Dont un jeune cyprès orne toujours la main :

Je vous invoque tous, dieux, déesses propices.

Soit que les fruits vermeils naissent sous vos auspices,

Soit que du haut du ciel, arrosant les sillons.

Vous nourrissiez la terre et ses germes féconds. •

Tout cela est atijourd'hui plus vieux que les Védas,.

et les œuvres de Malfilâtre. XLVii

et c était déjà vieux du temps de Virgile oie Bacchus, Cérès et Sylvain étaient des souvenirs patriotiques exhumés au profit de croyances usées. Comme pastiches, cela dépasse certainement les plus riches inventions de Gessner, autre héros de cette poésie douceâtre et vide qui charmait l'ennui d'une société sénile. Les romantiques n' auraieîit fait que déblayer la terre de cette floraison de terre chaude qu'ils auraient bien mérité du xix« siècle. Ce qu'ils ont remplacé n'était que de la mzisique et n'intéressait que l'oreille du lectetir.

Quelques années avant les Méditations et les Feuilles d'automne, le tableau de la mort de César, qui est une des plus belles fleurs de Virgile, avait partagé en deux camps prêts à en venir aux mains les graîids enfatiis de l'école. L'Académie française était derrière Delille; l'Université tenait pour Malfilâtre; dans un coin le diable riait sous cape. Un grain de servilité politique se mêlait à l'enthousiasme de 1810 :

Quand César expira, le soleil dans son cours

N'éclaira qu'à regret le dernier de ses jours :

Le soleil vit nos pleurs, le soleil plaignit Rome

Des malheurs qu'entraînait la mort de ce grand homme.

Il partagea son deuil : cet astre étincelant

D'un voile ensanglanté couvrit son front brillant.

Et des hommes pervers la race criminelle

Craignait à cet aspect une nuit éternelle.

Hélas ! tout dans ces temps annonçait nos revers ;

Tout nous épouvantait, et la terre et les mers

Et des chiens menaçants les clameurs importunes

Et l'oiseau précurseur des grandes infortunes.

CoTJime étude de l'antiquité, ces vers étaient beaux. Virgile est un objet d'art sans pareil. Il est l'historien

XLViii Notice sur la vie

des idées, des passions, des occupations et des préjuges d'une race grande entre toutes. Il a maijitenant le défaut de la jument de Rola^id. Par un effort d'esprit difficile à faire, auquel arrivent à peine quelques-uns, on se hisse au point de vue national de Virgile et l'on admire. Traduire en français cette émotion éteinte par les siècles n'est pas U7i problème aisé à résoudre. Malfilâtre y parvient quelquefois. Ce sont des tours de force, agréables à voir à ce titre. Ils ne font pas l'éducation de la jeunesse; ils ne créent pas à un poète cette réputation durable qui résulte de l'écho qu'il y a entre sa pensée et celle des générations qui V écoutent. Aussi Malfilâtre n'est-il plus qu'un épisode de l'histoire littéraire. Il a eu deux gloires: la preînière et la plus petite a suivi la publication de Narcisse dans l'île de Vénus. Les malheurs de sa vie privée y ont servi ; l'autre est née sous l'empire; elle est étrangère à sa personne. Il a été l' instriunent d'une réaction très légitime, quoiqu'elle se tronipât sur le moyeîi de rendre aux lettres leiir influence sociale. Cette seconde gloire de Malfilâtre a été fort courte. Quatre ou cinq éditions de ses poésies s'écoulèrent avec une rapidité qui n'a pas de rapport avec leiLr mérite. La tempête romajitique menaçait. On voulait fortifier la vieille maison classique, sur laquelle on l'avait placé en girouette avec Delille. Les littératures étrangères faisaient irruption. Dès 1814, 071 avait opposé au Cours de littérature de La Harpe celui de Schlegel ; on traduisait Schiller, Caldéron; M. Guizot remaniait le Shakespeare de Letourneur ; Walter Scott et lord Byron faisaient tourner les têtes; puis étaie7it venus La7narti7ie , Victor Hugo, Alfred de Vig7iy, do7it le premier recueil est de

et les œuvres de Malfilâtre. XLix

1822. Les classiques serraient leurs rangs. En 1823, (les acteurs anglais avaient tenté de jouer Shakespeare dans sa langue au théâtre de l'Odèon. On les hua; une actrice fut blessée sur la scène. Les spectateurs criaient: — A bas Shal{cs/)eare! c'est un aide de camp de Wellington. — Le théâtre était fidèle aux classiques. Talma épuisait ses dernières forces en leur faveur. Ils avaie?ît la majorité à l'Académie française; ils tenaient les grands journaux , les Débats et le Constitutionnel. Devant ce faisceau, les romantiques étaient bien humbles en apparence, même en comprenant parmi eux les membres de l'école théologique, de Bonald, de Maistre, Chateaubriaîid, Lamennais. Ces noms, qui luisent aujourd'hui, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Casimir Delavigjie, Ballanche, Bérangcr, Balzac, Guizot, de Barante, Augustin Thierry, Thiers, Mignet, de Rémusat, Victor Cousin, Vitet, Delacroix, Paul Delaroche, Léopold Robert, Horace Ver net, Ary Schœffcr, étaient presque des noms d'inconnus. Malfilâtre les dépassait de vingt coudées, même après 1820. On le réédite en 1822^ en 1823, eji 1825^ deux fois en 1826^ une fois encore en 1829. // n'alla pas plus loin. Ses œuvres disparurent de la circulatioîi d'une façon presque soudaine. Il ne subsiste de lui que son nom; il lui arriva ce' qui était arrivé à Jean-Baptiste Rousseau dans la poésie lyrique et à Crébillon père dans la tragédie. Il n'a pas 7nèritè cet excès d'indignité. Aussi le reverra-t-on avec quelque plaisir.

Notice sur la vie

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