‹ PoésiesChapitre 19 sur 89 · PRIÈRE AUX MUSES · texte numérisé non relu

PRIÈRE AUX MUSES

Votre empire a troublé mon bonheur le plus doux.

Muses , rendez-moi ce que j'aime !

L'Amour fut son maître suprême ;

Il n'en a plus d'autre que vous.

Ce n'estplus pourTnoi qu'il délire ; Il a banni mon nom de ses écrits touchant.

O Muses! loin de lui sourire, Par pitié pour l'Amour, n'écoutez plus ses chants !

Cette fièvre qui le dévore "En rêvant le transporte à vos divins concert»; Et , doucement pressé sur le cœur qui l'adore ,

Je l'entends murmurer des vers.

Que cherche-t-il? est-ce la gloire?

Il la plaçait dans mon amour;

Les aveux d'un tendre retour

Étaient sa plus douce victoire. *

Pensive, et seule au rendez-vous, #>

Que devient sa jeune maîtresse?

Elle est muette en sa tristesse ,

Quand l'ingrat chante à vos genoux !

Que sert de lui donner ma vie , S'fl est heureux sans moi?

Que deviendra l'amour dans mon âme asservie , S'il échappe à sa loi?

Cette loi si simple , si tendre, Quand je l'apprenais dans ses jeux , Ses yeux alors mêla faisaient comprendre Bien mieux gu'Ovide en ses chants amoureux!

Ah ! sans la définir , notre âme la devine :

L'art n'apprend pas le sentiment.

11 est gravé pour moi , par une main divine , Dans le regard de mon amant !

Où donc est-il, ce regard plein d'ivresse?

Il brûle encor, mais c'est d'une autre ardeur!

J'ai donné toute ma tendresse; Cœur partagé peut-il payer mon cœur?'

Mais si d'une brillante et.trompeuse chimère L'ambitieux est épris pour jamais ; Si vous rejetez ma prièfl^ Muses ! qu'il soit heureux , du moins , par vos bienfaits f

Heureux sans moi, je fuirai son exemple; Trop faible, en le. suivant, je pourrais m'égarer; Livrez-lui vos trésors , ouvrez-lui votre temple ; À celui de l'Amour, seule, j'irai pleurer.

L'obscurité que le sort me destine

M'éloigne d'un mortel ivre de vos faveurs

Eh bien ! j'irai l'attendre au pied de la colline Qu'il gravira par un sentier de fleurs.

Si quelquefois la romance attristée Peint mon ennui, le trouble de mes sens ,

Inspirée au village , elle y sera chantée,

Et les bergers naïfs rediront mes accens.

Adieu, Muses, la gloire est trop peu pour mon Ame L'amour sera ma seule erreur ; Et , pour la peindre en traits de flamme, Je n'ai besoin que de mon coeur.

ÉLÉGIES. 5g

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