L'HEUREUSE FEMME
Dieu garde mon Friedel ! Quelle femme en ce monde Eut un homme jamais de bonté si profonde ? C'est toujours près de moi qu'il est le plus content, Et toujours ce que je veux lui sourit à l'instant.
Sur ce qu'il dit et fait ne mord jamais le blâme. Il est si doux et tendre, oui, jusqu'au fond de l'âme ; Il fait si bon le voir, avec ses blonds cheveux, Avec son teint si rose et ses bras si nerveux !
Quand je sens à part moi quelque bien lourde peine, A mon homme je n'ai qu'à réfléchir à peine, Pour que vile à mes yeux s'éclaircisse le ciel... Que toujours le bon Dieu me garde mon Friedel !
Dieu garde mon domaine aussi ! Là, par derrière, J'ai mon petit jardin bien clos d'une barrière Et je trouve dedans tout ce dont j'ai besoin. Et notre champ là-bas, dont nous avons tant soin.
11 y pousse du blé que cela nous étonne ! Puis, aux coteaux voisins, nous vendangeons .l'automne. Si ma ferme est petite, au moins y trouve-t-on Tout ce qu'on veut, en fait de poule et de mouton.
Que puis-je désirer de plus, je vous demande ? Puisque dans sa bonté si propice et si grande, Le bon Dieu se complaît d'avance à me pourvoir Même contre des maux que je ne puis prévoir.
Et lorsque mon Friedel rentre de sa culture, Bien fatigué, pour prendre un peu de nourriture. Je pose devant lui quelque bon plat de lait, Avec nn broc de vin qu'il avale au complet.
Je le sers de mon mieux et sans le faire attendre. Tout en le regardant d'un air joyeux et tendre; Et ça lui rend bientôt ses forces, Dieu merci ! Que Dieu me garde donc notre domaine aussi T
Que Dieu me garde aussi ma petite chambrette ! Je la trouve si douce au cœur et si proprette; C'est comme une chapelle, en fait de propreté, Tant il y règne d'ordre et de sérénité.
Quand la pluie au dehors dégringole à la seille, En noyant au jardin tous mes replants d'oseille;
Quand la fenêtre craque et que tout luit dans l'air, Des éclats de la foudre et des feux de l'éclair ;
Quand, après la Noël, du sommet des montagnes, Janvier répand sa neige, au loin dans les campagnes. Couvre de givre blanc les petits arbrisseaux, Et tend ses ponts de glaces en travers des ruisseaux :
Près de ton poêle alors, chambrette bien aimée. En me sentant au cbaud et si bien enfermée, De l'orage et du froid je n'ai plus de souci... Dieu veuille me garder donc ma cbambrette aussi !
Et pourtant, mon Friedel, si la mort me l'emmène^ J'aurai le cimetière alors pour tout domaine, Pour chambrette j'aurai six planches sans valeur... Dieu garde mon Friedel, hélas ! de tout malheur !