Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une notice
C'est un de nos vœux qui s'accomplit aujourdiiui : nous avions désiré toujours qu'un volume contînt et rassemblât la fleur, le parfum de cette poésie si passionnée, si tendre, et véritablement unique en notre temps. iMadame Valmore s'est fait une place à part entre tous nos poètes lyriques, et sans y;^ SQïxget, Si quelqu'un a été soi dés le début, c est bien elle : elle a chanté comme Foiseau chante, comme la tourterelle gémit, sans autre science que Témotion du cœur, sans autre moyen que la note naturelle. Ue là, dans les premiers chants surtout, qui lui sont échappés avant aucune lecture, quel- f\Qj^' que chose de particulier et dimprévu, d'une simplicité un l; peu étrange, élégamment naïve, dime pasbion ardente et in- | génue, et quelques-uns de ces accents inimitables qui vivent ,i et qui s'attachent pour toujours, dans les mémoires aimantes, i à Texpression de certains sentiments, de certaines douleurs.
Marceline Desbordes est née à Douai vers 1787, deux ans avant cette révolution qui, par contre-coup, allait ruiner son humble famille. Son père, peintre et doreur en blason et en ornements d'église, fut doublement atteint, comme on le peut croire, par la double suppression qui décolorait Fautel et le trône. La jeune Marceline reçut de ces circonstances premières de naissance et d'enfance toutes sortes d'empreintes et de signes qui décidèrent de sa sensibilité et donnèrent la nuance pro.'bnde à son talent. Au-dessus de la porte étroite de la chère maison que ses poésies nous ont tant de fois rouverte, se vovait une petite madone dans une
Il NOTICE.
niche. La jeuiK' eiilaiil est née et a vécu sous cette perpétuelle
invocation.
La maison touchait au cimetière de; la paroisse de iNotre- Dame et prenait de ce voisinage un caractère religieux, austère; un grand calvaire à côté dominait les humbles croix et les gazons. L'enfant passa ses jeunes années à jouer sous le calvaire et sur les tombes.
Ce furent ses Feuillantines, a elle ; elle y puisa toutes les crédules et pieuses terreurs, toutes les poétiques sui)erstitions. Il est à remarquer qu'elle et Victor Hugo entrèrent sous Taile de la muse avec je ne sais quelle secrète influence espagnole, lun né à Besançon, lautre à Douai, deux cités françaises très-marquées de ce caractère étranger; mais elle, son talent ne portait au cœur comme au front que le caractère espagnol attendri.
(Télait une Portui'aise plutôt, aux yeux bleus, aux cheveux d"or ou de lin. Ses sœurs et frères étaient bruns et de traits fortement accentués. Elle naquit la dernière, et toute blonde : la famille en eut une grande joie, car on retrouvait en elle la couleur de sa mère. Le romancier grec a dit que Persina, reine d'Ethiopie, avait mis au monde Chariclée, enfant tout blanc, à cause d'un tableau (1(^ Persée el d'Andromède nue qu'elle avait beaucoup considéré. Dans Paul et Virginie, iMarguei-ite, à force de regarder durant sa grossesse le portrait de Termite Paul qu'elle porte à son cou, communique un peu de sa ressemblance à Tenfant, qu elle baptise pour cela du nom de Paul. Ici rien de si merveilleux tout à fait, puisque la mère elle-même était blonde; pourtant, puisqu'elle n'eut que cette enfant de sa couleur, c'est, on le crut, qu'elle smigea davantage à la Vierge, à la blonde patronne du logis, en la portant.
Mais voici une étrange et pourtant véridique histoire. Loi s de la révocation de Tédit de >'aiites, une partie de la famille I)esl)ordes, qui tenait à la religion réformée, avail quitté la France pour la Hollande. Antoine et Jacques Desbordes devinrent libraires à Amsterdam, libraires très-riches, trèsconsi<lérés ; ce sont eux qui ont donné ces éditions bien con-
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nues de Voltaire (1753-1738). Ces deux mêmes Desbordes, Jacques et Antoine, enfants lors de la révocation de Tédit de Nantes, vivaient encore; ils ont vécu, Tun cent vingt-quatre et Tautre cent vingt-cinq ans. Se sentant pourtant près do mourir, centenaires, millionnaires et célibataires, voilà qu'un vif regret de la patrie les reprend tout d'un coup après plus d'un siècle, et ils ont l'idée de rappeler quelque arriére-petitneveu ou arriére-petite-nièce pour rentrer dans la religion réformée et dans rbéritage.
Ils écrivent à Douai. La grande lettre en gros cai^actéres à la Louis XIV, et signée du grand-oncle Antoine, est déployée : il y est mis pour condition expresse que les enfants seront rendus à la religion des aïeux pour reprendre droit dans la succession immense. Ceci se passait vers 91: l'humble famille de Douai avait vu tarir, depuis deux ou trois ans déjà, ses modiques ressources, et l'avenir se présentait de plus en plus sombre. Une assemblée solennelle de tous les membres eut lieu dans la petite maison, sous la madone,-
On lit tout haut la lettre : la mère s'évanouit, le père regarde ses enfants et sort dans une horrible anxiété. Il rentre après quelques pas dans le cimetière, et l'on déc'de qu'on répondra 7ion.
La jeune Marceline avait pour lors quatre ans et demi environ, et les impressions de cette grande scène domestique lui sont demeurées présentes. C'était, je l'ai dit, le moment de la ruine complète. On aima mieux rester pauvre, à la garde lie Dieu et de Notre-Dame.
Notre-Daiïie ne passe point pour mgrate. On sait, du moyen âge, plus d'un récit pieux dans lequel la Vierge, saluée et honorée, s' attache^ désormais, comme protectrice, au destin de l'âme qui, à elle du moins, s'est montrée fidèle. L'âme dévote à Notre-Dame peut avoir ses erreurs dans le long pèlerinage; elle peut faiblir et faillir : la Vierge est là qui, à une heure donnée, la rappelle et la sauve Cette touchante religion du moyen âge. et qui est restée entière dans les mœurs méridionales, cette religion que la momerie de Louis XI n'a pu flétrir, et qui sied dans son indulgence au