‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 39 sur 108 · LE RETOUR CHEZ DÉLIE · texte numérisé non relu

LE RETOUR CHEZ DÉLIE

C'est ici... Pardonnez, je respiie avec peine; Mes genoux affaiblis me forcent à m'asseoii'. Ici tous mes secrets vous chei chè'rent un soir : Oh! que de souvenirs un souvenir ramène! 0 mémoire du cœur, vous garde-t-on toujours? Oui, le temps fane en vain les roses ^lu' nos tète^

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Le tcmjis éteint tontes les l'êtes, Il n'éteint pas tous les amours!

Trois étés de ces bois ont embaumé l'ombrage Depuis que, m'exilant sur des rives sans fleurs,

Je n'emportai que le triste courage,

En pleurant, de cacher mes pleurs.

Ne me reprochez plus ma fuite et mon silence; Ne pressez pas mon cœur plein de ces jours amers : Hélas! quand l'aquilon souifle avec violence, L'alcyou qui s'envole est morne sur les mers, Dans mon isolement j'enfermai ma pensée; Des maux que je fuyais poursuivie et lassée , D'avance je traînais les maux qui m'attendaient; Et, quand vous m'accusiez, mes larmes répondaient,

Que les bords étrangers sont froids pour la souffrance ! En vain de doux regards y plaignaient ma langueur; En vain!... Tous les regards importunent le cœur

Quand on n'y voit plus l'espérance.

Quel attrait déchirant me fait donc revenir?... Ah! ne le nonmiez pas! Souffrez que ma tristesse, Oui ne veut rien du temps, mais qui craint sa vitesse,

S'arrête sur un souvenir.

C'est vous! je vous revois, toujours belle. Délie! De mes siècles de pleurs à peine un seul moment Semble avoir dans son vol louché ce front charmant. Et du Dieu qui nie hait vous êtes embellie. Pour fixer le bonheur avez-vous un secret?

Ne pouvez-vous me rajiprendre?

Je croyais!... Du bonheur ce que j'ai su comprendre,

C'est qu'on en meui t par le regret.

^e vous étonnez plus : en lecevant la vie, De tout ce qu'elle oUrait je n'ai vu que l'amour; Mon cœur le respirait avec l'air et le jour. A quelque cbèi e idole en tous temps asservie, Je tombais à genoux pour adorer des fleurs; Je me vouais siutout à lapins solitaiie; Elle me semblait triste, et je sentais des pleurs S'échapper de mon soin. Aimant avec mystère, Je courais raconter à quelque humble arbrisseau Ce que j'avais sontlert du tourment de l'étude; Comme au fond de mon cœur dormait l'inquiétude. Quand mes heures coulaient au bruit d'im Irais ruisseau. Qu'ils étaient loin alors ces maîtres sans clémence

Oui ne m'opprenaient qu'à iVémir !

Que Dieu me semblait grand dans cet espace immense.

Où je n'entendais rien gémir!

L'horloge dont le timbre éveillait mes alarmes, La leçon monotone et les regards grondeurs, Et le livre muet imbibé de mes larmes. Soleil! tout se perdait dans tes pin es splendunisî Dérobée en furtive aux sévères entraves De l'école oii tremblaient mes compagnes esclaves, J'étais libre, j'errais, je suspendais mes pas, Je répondais... à qui? je ne le savais pas; Mais un intime accent, toujours, toujours le même, Me suivait, me parlait, me répétait : « Je t'aime î » Et d'avance, à ce mot en tous lieux entendu, (( Je t'aime! » était le mot que j'avais répondu.

Ne riez pas, Délie 1 écoutez! de lua mère Ayez pour un moment l'indulgente pitié; Elle ne riait pas de cette sève amère

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Qui de son tondre ftuit consumait la moitié. Mère, elle m'entendait lorsqu'on ses bras penchée Mes yeux priaient ses yeux de prendie mon secret; Peut-être sa pitié, sm* mon âme attachée, Reconnaissait son âme où veillait nn regret : Car mes jeunes amours n'avaient pas d'inconstance, Pour l'arbrisseau chéri j'appelais le printemps;

S'il mourait, à mon existence Un doux ombrage, un charme, allait manquer longtemps. Et je ne chantais plus : sa verdure fanée Ornait mon front pensif anx jeux bruyants du soir : Ce n'étaient plus mes jeux; de leurs cris consternée, J'allais ]>rès de ma more et languir et m'asseoir. Et ma mère, en berçant ma fièvre douloureuse, Disait (pie l'arbrisseau reverdirait un joui'. Cette fièvre du cœur, c'était déjà ramovu', Et je ne fus jamais à demi malheureuse.

Jugez quand ce fut lui! quand j'entendis sa voix. Coi accent retrouvé ! Que snis-je devenue Quand je vis mon idole à mes pieds reconnue. Tous mes rêves épars ressaisis à la fois? J'osai me croire aimée : ;dors toute la terre Tressaillit avec moi, me rapprocha des cieux. Pour écouter longtemps, je sus longtemps me taire, Et je ne répondis (pi'an regard de ses yeux : J'osai le soutenir, et je perdis mon àme; Je ne me souvins plus, je n'attendis |)lus rii'u; L'univers, c'était lui; lui m'appela son bien. Et (ont s'anéantit dans notre <louhle nammt\

Les voilà donc ces lieux où je donnai mes joui

Rien n'a cliangé... que lui, dans ce touchant asile". C'est le même parfum qui court dans l'air tranquille ! Cette lampe y brûle toujours !

0 Délie ! est-ce là (|ue j'ai souri moi-même

A l'objet adoré que ni'ofl'rait ce miroir?

Qu'il est beau le miroir qui double ce qu'on aime '

Ce portrait qui se meut, quel bonheur de le voir !

Je marche oii de ses pieds mes pieds pressaient l'empreinte !

Que de fois, pour tromper l'embarras le plus doux.

Cette harpe, au hasard, parla seule entre nous!

Mais ces lieux qu'à présent je parcours avec crainte,

Ces parfums, ces flambeaux, ces brillantes couleurs,

Ces contrastes de mes douleuis, Ces messages riants qu'à vos pieds ou envoie, Tout [)arle, tout s'empreint d'une alarmante joie; Et mou cœur,., oui, mon cœur entend qu'il va vt-mr ; Ciuelle ! et vous vouliez encor me retenir! Vous me trompiez... Adieu. Votre main caressante >e m'enchaînera plus : je suis hbie aujourd'hui.

En me réunissant à lui, Croyez-vous n'inventer qu'une ruse innocente? Je n'ai donc pas souffert? Regardez-moi. L'amour .N'est donc qu'un mot frivole, un rêve, un badinnge, Un lieu sans devoir égarant le jeune àge^

Qu'il brise et reprend tour à tour?

Je ne sais; mais adieu. Fière autant que sensible, Dans l'effroi d'abaisser ma douleur à ses pieds, J'ai fui; laissez-moi luir. Quoi! poui" cet irdlexiblej • C'est vous qui me priez !

152 l'OÉSlES.

(( Il le veut, dites-vous. » H veut! toujours le même : Voilà comme il réguait sur mes es[)rils coiiliis; J'obéissais toujours; mais je disais a II m'aime! Ose-t-ou commnudor à ceux qu'on n'aime plus? » Que veut-il? Mou boiilieur? eii bien ! je suis heuicuse; Je suis calme, je suis... voyez! je vis cucor. Dans le bruit de la fête apprenez-lui mon sort : Ménagez bien son ame; elle est si généreuse !

Et, si vous me nommez, choislrez-vous l'instant

Où (iuel(]ue objet nouveau, brillant et sous les armes,

Fera battre et l'èver son cœur déjà content,

Pom' dire : « Elle est partie! Oli ! (jne j ai vu de larmes

Si c'est lui qu'il faut plaindre, enfin, je le jdaindiai;

Mais, je le sens, jamais je ne le reverrai .

Le revoir ! ô terreur ! l'entendre ! lui répondre !

Reconnaître ses yeux qui m'ont doiméla mort;

Les voir errer sur moi, sans trouble, sans remords !

Balbutier son nom, m'égarer, me confondre!

Le revoii! odonleiir! sans joie, à mon retour, Interroger mes traits oubliés dans l'absence, Et peut-être nu moment douter, en ma présence, S'il m'a connue un jour!

Non; laissez-moi m'enfiiir. Que je doute moi-même

Si je l'ai vu jamais, si j'existe, si j'aime.

Ab ! je ne le bais pas, je ne sais point baïr;

Mais laissez-moi douter... mais laissez-moi m'enrun .

ÉLÉGTE

Toi que l'on piaiiit, loi que j'envie, Indigente de nos hameaux, Toi dont ce clièiie aux vieux rameaux N'a pas vu commencer la vie;

Toi qui n'attends plus des mortels Ni ton bonbeiu^, ni ta souffrance; Toi dont la dernière espérance S'incline aux rustiques autels;

Toi i[ue dans le fond des chaumières On appelle, avant de mourir, Pour aider une âme à souffrir Par ton exemple et tes prières;

01 1 ! donne-moi tes cheveux blancs, Ta marche pesante et couibée, Ta mémoire enfin absorbée, Tes vieux jours, tes pas chancelanU, Tes yeux sans lumière, sans larmes, Assoupis sous les doigts du tem[is.

Miroirs ternis pour tous les chai mes Et pour tous les feux du printemps; Ce souifle qui t'anime à peine, Ce reste incertain de chaleur, Et qui s'éteint de veine en veine. Comme il est éteint dans ton cœur.

PivikIs ma jeunesse et ses orages,

31es cheveux libres et flottants;

Prends mes vœux que l'on croit contentï

Prends ces doux et trompeurs sulïrages

Que ne goûtent plus mes douleurs;

Ce triste éclat qui m'environne,

Et cette fragile couronne

Qu'on attache en v;iin sur mes pleins !

Changeons d'àme et de destinée; Prends, pour ton avenir d'un jour.

M;i jeune saison condamnée Au désespoir d'un long amour !

Ah! si cet échange est possible, Que toi seule, à mes vœux sensible, Au temps me présente pour toi; Qu'il éteigne alors sous son aile Une image ardente et cruelle Qui biOde et s'attache sur moi.

IJue ces flots, ces molles verdures,

Ces frais bruissements des bois

N'imitent plus, dans leurs munnures,

Les accents d'une seule voix !

Que pour moi, comme à ton oreille

Que rien n'émeut, que rien n'éveille.

Le souvenir n'ait point d'échos,

L'ombre du soir p.oint de féerie !

Que les ruisseaux de la piairic

Ne me soient plus que des ruisseaux !

Que, sr'mblabie à la chrysalide, Qui sous sa froide et sombre égide (louve son destiu radieux, Demain, sur des ailes de flamme, (lomme l'insecte qui peint l'càme, J'étende mon vol vers les cieux ! .. .

Mais tu regagnes sans m'entendre Le sentier qui mène au vallon; Insensible aux cris d'im cœur tendre, Tomme aux soupirs de l'aquilon, Tu n'écoutes iilus de la terie l.e bruil, les plainte?, ni les chant<: Kt, sur ton chemin solitaire.

Inutile même aux méchants Oui me suivent d'un pas agile.

Toi, dans ces incultes séjours.

Tu dérobes ton pied d'argile Aux pièges oii tombent mes jours!

Suis ta route, vieille bergère; En glanant l'aride fougère, Debout encor sous ton fardeau.

Sans craindre une voix importune, Ijiontôt la paisible infortune Cheminera .sur mon tombeau

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