‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 4 sur 108 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

nard el de Berquin, mais plus neuves et plus senties. Au reste, lorsqu'elle s'échappa à Taire des vers, elle n'avait rien lu, rien. Klle avait lu d'aventure Tom Jones en français, et peut-être Guzman d^Alfaraelie; elle avait commencé Paul et Virginie, sans oser le finir. Son harmonie, sa mélodie poétique, ne vinrent d'abord que d'elle, et furent tout instinct.

Comme elle apprenait à liic, étniit enfant, par les soins de sa sœur aînée, dans Flurian, dans Estelle etf^émorin, on lui faisait épeler surtout leparagiaphe où il est dit (c'est le vieux Raimond qui s'adresse à Némorin) : Cependant vous aimez ma fille; et là-dessus elle se sauvait dans le cimetière pour n'en pas lire davantage, et en répétant ce mot-là durant de longues heures.

Elle était en Belgique, à Bruxelles, quand deux ou trois romances d'elle coururent. Elle venait de se marier; son beau-père, homme de goût, fut surpris de ces essais, et lui demanda si elle en avait encore : elle avait fait, répondit-elle, quelques autres petites choses, sans savoir. On s'en chargea pour elle el on les envoya à Paris, où le libraire Louis les imprima, en 1818. Comme il n'y avait pas assez de pièces pour former un volume, on y ajouta la petite nouvelle en prose de Marie, qui se retrouva depuis imprimée dans les Veillées des Antilles (18^Jl). Madame Valmore, poète, parut donc au jour vers le même temps que Casimir Delavigne, (pie Lamartine, qu'André Chénier ressuscité, et un peu, je crois, avant eux tous : elle fut comme la première hirondelle, toujours empressée, quoique craintive.

Dans une très-belle édition de 1820, plus complète que celle de 1 8 1 8, el où il n'y a (jue des vers ' , j'aime à considérer la première et pm^e forme de son talent, sans complication aucune. 11 semble qu'il y ait plus de facilité pour le coup d'œil, plus de sûreté pour le jugement, dans ces premières éditions originales, dans ces sortes de gravures avant la lettre. 11 m'est bien clair quand je tiens ce volume-là, de cette

* In-8*, clip/ Fr.ançois Louis rgnleinont.

NOTICE. vil

date, quelle n'avait pu lire encore Lamartine, dont les }ïéditations ne paraissaient qu'au moment même. Eh bien, voilà un génie charmant, léger, plaintif, rêveur, désolé, le génie de Télégie et de la romance, qui se i'ait entendre sur ces tons pour la première fois : il ne doit rien quà son propre cœur. Que pourriez-vous lui comparer dans nos poëtes, et surtout dans nos poëtes-femmes d'auparavant? Plus tard ces lignes simples se chargeront un peu. Sans imiter les autres, on se répétera soi-même ; on retombera dans les situations déjà exprimées, dans les sentiments d'abord produits : cVst /v inévitable. Si Malherbe a pu dire de la vie des morteU : /

Tout le plaisir des jours est en leurs matinées, La nuit est déjà proche à qui passe midi;

cela semble surtout vrai de la vie poétique et tendre, de l'inspiration élégiaque et romanesque. Madame Valmore, en avançant, aura, par accès peut-être, des cris plus déchirants, des éclairs plus perçants et plus aigus, comme aux approches de l'ombre; mais ici ce sont de doux éclairs du matin, de jolis rayons d'avril, les lilas aimés, le réséda dans sa senteur; et déjà s'exhalent pourtant, à travers des gémissements tout mélodieux, ces beaux élans de passion désolée qui la mettent tant au-dessus et à part des autres femmes, de celles même qui ont osé chanter le mystère. C'est ï André Chénier femme, ^ a-t-on dit. Avec moins d'art incomparablement, elle a la source de sensibilité plus intime, plus profonde.

Comme madame Riccoboni, notre tendre auteur d'élégies semble avoir été de bonne heure poursuivie par l'idée fatale de rinfidélité dont un cœur aimant est victime Si l'une exprime cette idée fixe par Fanny Butler, par le Marquis; de Cressy, par tous ses romans, l'autre la déplore par toutes ses poésies. Elle s'écrierait comme Sapho dans l'ode célèbre: « Immortelle Aphrodite au trône d'or, fille avisée du roi des dieux, je t'invoque, épargne-moi, ne me dompte point par trop d'amères douleurs, ô déesse vénérée' Autrefois, dès que tu entendais ma plainte d'amante (et \n l'entendais fréquem-

vHi NOTICE.

nient), tu venais à moi, quittant aussilôt le beau palais de ton père. Tu attelais à ton char, pour coursiers, tes moineaux rapides, et ils descendaient en agitant coup sur coup leurs ailes noires à travers Tair immense. Et déjà tu étais auprès de moi. Alors, ô déesse bienheureuse ! tu me souriais de ton sourire immortel, et tu me demandais ce que j'avais, ce que je souffrais, et TobjcH de ma douce fure\u" tu me disais : Qui donc fa fait du mal, ô ma Sapho? Va, ne crains rien : s'il t'a fuie jus(prici, bicnUM il te poursuivra; s'il a refusé tes dons, il va lui-même t'en offrir; l'ingrat, s'il ne t'aime pas, il va l'aimer à son tour, fusses-tu pour lui cruelle ! — Voilà ce que tu me disais, ô déesse! Oh ! maintenant reviens et descends encore. >>

V^olontiers aussi noire tendre élégiaque, les mains levées au ciel, se fût écriée en sa naïve démence, avec une autre àme aimante, une autre muse voilée, sœur de la sienne, et dont l'écho seul m'a, par hasard, apporté la voix :

Secrets du cœur, vaste et profond abîme, Oui n'a pitié ne connaît rien de vous! Juste est la peine au front de la victime, Sag^e est le sage, et le vainqueur sublime : Que reste-t-il à qui pleure à {,^enoux?

La Religieuse portugaise, si elle avait chanté, aurait de ces accenis-là.

Moins poignantes que certaines élégies, les jolies romances de madame Valmore coururent, volèrent du premier jour sur foutes les lèvres de quinze ans, grâce aussi à la musique des plus grands ou des plus aimables compositeurs d'alors : Garât, Paër, en notèrent quelques-unes; mais surtout madame Pauline Duchambge, née tout exprès, y trouva ses aiis les plus agréables, les pins chers au cœur et les mieux assortis. Au reste, comme ))0ur tous les succès un peu populaires en ce genre, les choses ont vécu plus que les noms. Ces délicieuses romances. Douce chimère, et Vous souvientil de celle jeune amie? qui réveillent, pour la génération

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