‹ Poésies. Nouv. éd. augm. et précédé d'une noticeChapitre 76 sur 108 · LES MOTS TRISTES · texte numérisé non relu

LES MOTS TRISTES

Quoi! je mourrai! quoi! le temps à sa suite Amènera l'irrévocaljle jour, Le jour muet et sombre, où sans retour S'arrêtera ce cœur qui bat si vite!

Madame Amable Tastu.

Souvent tonte plongée au fond de ma tendresse,

Expiant, Dieu le veut ! le nom de ta maîtresse,

Je pense que je souffre (aimer tant, c'est souffrir),

Qu'un jour je t'ai vu pâle, et que Ton peut mourir

Jeune, entends-tu ! Je meurs pour mourir la première,

Pour braver avant toi la nuit ou la lumière.

J'entends des mots affreux tinter autour de moi,

Ces mots que dans l'enfance on apprend sans les croire,

Roulant, sans la troubler, au fond de la mémoire,

Inécoutés longtemps, longtemps vides d effroi,

Tout à coup pleinsd'accents, pleinsde deuil, })leinsdelarmes.

Bondissant sur le cœur comme un tocsin d'alarmes !

C'est la cloche effrayée au cri sinistre et prompt,

Dont le pouls bat rapide et fiévreux dans l'espace,

Redoublant son frisson avec la mort ([ui passe :

De pâleur et de crainte elle cerne mon front.

Sous mes cheveux levés une eau froide circule.

Ah! ne t'étoime pas. J'aime! je suis crédule;

Ou plutôt, j'ai des yeux qui plongent sous les fleurs,

Au fond de nos baisers je sens i onlei' des pleurs !

L'avenir sonne; arrête! Oh! que nous marchons vite! Qu'une heure a peu de poids sur un cœur qui palpite!

Xg peut-on lentement respirer le bonheur, Vivre sans éveiller le temps et le malheur? Embrasse-moi : plus près de ta moitié qui tremble, Laisse passer la vie; elle nous aime ensemble ! Quand tu m'as dit adieu, je me donne à rêver, Et les mots qui font peur reviennent me trouver, Ils disent que l'on meurt en sortant d'une fête. Et je t'y vois courir, et je cache ma tête. Et leurs sons plus aigus sifflent entre mes doigts : « On meurt 1 on meurt ! on meurt ! on se quitte une fois ! » Puis ton nom!... Ah! ce nom m'éveille; il me rassure. Ton baiser presse encor mes lèvres, j'en suis sûre ! Et je m'appelle folle en me sentant frémir. Vois! qu'un portrait de toi seiail doux sous mes larmes; Et je n'ai que ton nom, ton nom; pas d'autres armes. Si je chantais, ma voix sortirait pour gémir; A mon âme <pii pense elle reste attachée; Dans mes pâles tourments je demeure cachée : Alors je rêve un monde oi^i dureront toujours / '

Les caresses du cœur et les libres amours! Piends mes ailes, viens! viens, où jamais la pensée N'est un poignard armé contre une âme oppressée. Songes-y! plus d'absence, et personne entre nous. Là, nos trames d'amour n'ont plus de nœuds jaloux; Là, jamais un tll noir ne traverse la joie Des fuseaux toujours pleins d'or et de pure soie!

Avant de t' avoir vu, devines-tu comment J'entrevoyais du ciel le vague encharitemonl? Je regardais toujours, comme à travers un voile On s'amuse à chercher la forme d'une étoile. Sous l'immense rideau je ne pouvais saisir

Que (ks ol)JL'ts sans traits pour nies yeux sans ilésir,

Trop faible à m 'élancer au delà de mon être,

Je rentrais dans ma vie, en t(^ eliercliant peut-être;

Car, toujours comme toi brûlante avec langueur.

Sans t'avoir vu des yeux, je te chercbais du cœui!

Et je disais le soii' aux vives étincelles Qui dans l'ombre éclairaient mes doutes à licnoux : « Dieu jette-t-il aux nuits de si douces parcelles, Pour écrire son nom entre le ciel et nous! »

Et je rêvais le bruit de feuilles immortelles Qui ne s'envolent plus tous l'baleinc de l'air, Sans nuit, sans froid, sans peur d'expier par l'hiver De longs jours transparents comme les cœurs fidèles ! Et puis, en frissonnant, j'osais rêver encor Je ne sais quel appui qui manquait à mon soit !

Là, du moins, je voyais les pauvres sans alarmes. Sortis de leurs lambeaux, que Dieu n'a pas perdus. Rassasiés d'un pain qui ne s'épuise plus, A l'immense festin payé de tant de larmes;

Un roi, de riiomme nu devinant les douleurs. Sans sceptre, sans couronne, à la pitié sensible, Agenouillé devant sa victime paisible, Pesant ses fers tombés et les mouillant de pleurs;

Du riche repentant Tàme enfin éclaiiéi\ Veisaut un doux breuvage à quoique àme altérée : C'était beau! c'était tout. Quand ta voix me pari; , Le lideau s'entr'ouvrit, l'éternité biida !

PLEURS ET PAEVRES E LEURS. 2il

Le ciel illuminé s'emplit de ta présence; Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance. En passant par tes yenx mon âme a tout prévu : Dieu, c'est toi pour moii cœur. J'ai vu Dieu : je t'ai vu !

Mais, pour te retrouver dans cette joie immense, Il faut franchir l'espace, et la mort le commence. Horreur! il faut passer par un étroit cercueil, Quitter ta main qui brûle, et ta voix toujours tendre. Ah! dans le désespoir d'être un jour sans l'entendre, Tout mon ciel se referme... En tremblant, sur le seuil Où la cloche qui pleure est toujours entendue. Pour nous éteindre à deux, je suis redescendue; Oii ces signaux de mort, envoj^és devant moi, S'allument, et longtemps tremblent comme des lampes, Qu'on voit glisser au loin sur les gothiques rampes D'ime église, où je vais le soir prier pour toi. Dis : cette ombre qui passe auprès de la chapelle, Est-ce ton âme en peine, en quête de mon sort. Sous une aile tremblante et paresseuse encor. Dont le doux bruit de plume et m'effleure et m'appelle? 'i Heureux qui s'abandonne, » oh! tu l'as dit souvent, « Et rpii s'envole à Dieu comme la plume au vent! »

Mais, tiens : pour remonter, intrépide hirondelle, Le chemin lumineux qui ramène au soleil. Pour partir en aveugle, en joie, à tire-d'aile. Et ne voir devant soi que l'horizon vermeil, n faut mourir enfant! H faut, doux somnambule, S'élançant par la tombe aux jardins sans hivers, Ne pas se réveiller à la voix des pervers, Et du sein maternel s'en retourner crédule,

Comme un doux rossignol sort du fond d'une fleur,

S;»HS avoir répandu sa voix sur la vallée,

Et va frapper aux cieux pour son hymne exilée

Qui ne veut pas apprendre à chanter la douleur.

Beaux enfants! tout pétris de haisers, de prières,

Faibles cygnes tombés des célestes bruyères.

Au duvet encor chaud de la main du Seigneur,

Et qui ne voulez pas ramper vers le malheur,

Vous faites bien! Restez à l'alphabet d'un ange,

Dont chaque lettre sainte est un signe d'amour;

Solfège harmonieux où nul accord ne change,

Va dont la clef sonore ouvre im autre séjour!

Mais, quand Dieu nous reprend vos ailes et vos charmes,

Que dit-il de les voir humides de nos larmes?...

Et toi ! viens-tu ? Viens donc ! car au bruit de tes pas

Ma peur s'envolerait : je ne les entends pas !

J'étends mes mains au jour, et je le trouve sombre.

Je cherche à m'appuyer comme un enfant dans l'ombre.

Je lis, ou je crois lire; et les lugubres mots.

En oracles rangés décrivent deux lombeaux

Qui, retenant sur eux ma frayeur arrêtée.

Sortent en traits de plomb de la page irritée.

11 faut fermer le livre et tomber à genoux;

Il faut dire : Mon Dieu! pitié pour lui... pour nous!

tt me voilà! voilà comme tu m'as rendue! A deux pas de tes pas, je suis seule, perdue; Je dépends d'un image ou du vol d'un oiseau, Et j'ai semé ma joie au sommet d un loseau!

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