M POÉSIES NOUVELLES
Et d'en salir le fond des poisons de l'enfer?
Oh! qu'elle est belle encor! quel trésor, ô nature! Oh! quel premier baiser l'Amour se préparait! Quels doux fruits eût portés, quand sa fleur sera mûre, Cette beauté céleste, et quelle flamme pure Sur cette chaste lampe un jour s'éveillerait!
Pauvreté! Pauvreté! c'est toi la courtisane. C'est toi qui dans ce lit a poussé cet enfant Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane! Regarde, — elle a prié ce soir en s'endormant... Prié ! — Qui donc, grand Dieu ! C'est toi qu'en cette vie Il faut qu'à deux genoux elle conjure et prie; C'est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent. Au milieu des sanglots d'une insomnie amère, Es venue un beau soir murmurer à sa mère : « Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend ! » Pour aller au sabbat, c'est toi qui l'as lavée, Comme on lave les morts pour les mettre au tombeau ; C'est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée. Aux lueurs des éclairs, courais sous son manteau! Hélas! qui peut savoir pour quelle destinée. En lui donnant du pain, peut-être elle était née." D'un être sans pudeur ce n'est pas là le front. Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore. Pauvre fille ! à quinze ans ses sens dormaient encore, Son nom était Marie, et non pas Marion. Ce qui l'a dégradée, hélas! c'est la misère, Et non l'amour et l'or. — Telle que la voilà Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire.
ROLLA. i5
Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère, En rentrant au logis, ce qu'elle a gagné là. Vous ne la plaignez pas, vous, femmes de ce monde i Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous! Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles, Qui poussez les verrous aux portes de vos filles, Et cachez un amant sous le lit de l'époux ! Vos amours sont dorés, vivants et poétiques; Vous en parlez, du moins, — vous n'êtes pas publiques. Vous n'avez jamais vu le spectre de la Faim Soulever en chantant les draps de votre couche, Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche. Demander un baiser pour un morceau de pain.
O mon siècle ! est-il vrai que ce qu'on te voit faire Se soit vu de tout temps r O fleuve impétueux 1 Tu portes à la mer des cadavres hideux; Ils flottent en silence, — et cette vieille terre, Qui voit l'humanité vivre et mourir ainsi. Autour de son soleil tournant dans son orbite, Vers son père immortel n'en monte pas plus vite, Pour tâcher de l'atteindre et de s'en plaindre à lui. Eh bien, lève-toi donc, puisqu'il en est ainsi, Lève-toi, les seins nus, belle prostituée. Le vin coule et pétille, et la brise du soir Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir. C'est une belle nuit, — c'est moi qui l'ai payée. Le Christ à son souper sentit moins de terreur Que je ne sens au mien de gaieté dans le cœur. Allons! vive l'amour que l'ivresse accompagne!
Que tes baisers brûlants sentent le vin d'Espagne! Que l'esprit du vertige et les bruyants repas A l'ange du plaisir nous porte dans ses bras! Allons! chantons Bacchus, l'amour et la folie! Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie ! Oublions et buvons ; — vive la liberté ! Chantons l'or et la vie, la vigne et la beauté!
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés : Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire; Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés. Il est tombé sur nous, cet éditice immense Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour. La Mort devait t'attendre avec impatience, Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour; Vous devez vous aimer d'un infernal amour. Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau, Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle Dans un cloître désert ou dans un vieux château? Que te disent alors tous ces grands corps sans vie, Ces murs silencieux, ces autels désolés, Que pour l'éternité ton soutîle a dépeuplés? Que te disent les croix? que te dit le Messie? Oh ! saigne-t-il encor, quand, pour le déclouer, Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie, Ton spectre dans la nuit revient le secouer?
ROLLA. r7
Croîs-tu ta mission dignement accomplie
Et comme l'Éternel, à la création,
Trouves-tu que c'est bien, et que ton œuvre est bon ?
Au festin de mon hôte alors je te convie.
Tu n'as qu'à te lever; — quelqu'un soupe ce soir
Chez qui le Commandeur peut frapper et s'asseoir.
Entends-tu soupirer ces enfants qui s'embrassent? On dirait, dans l'étreinte où leurs bras nus s'enlacent, Par une double vie un seul corps animé. Des sanglots inouïs, des plaintes oppressées, Ouvrent en frissonnant leurs lèvres insensées. En les baisant au front le Plaisir s'est pâmé. Ils sont jeunes et beaux, et, rien qu'à les entendre, Gomme un pavillon d'or le ciel devrait descendre : Regarde ! — ils n'aiment pas, ils n'ont jamais aimé.
Où les ont-ils appris, ces mots si pleins de charmes.
Que la volupté seule, au milieu de ses larmes,
A le droit de répandre et de balbutier?
O femme! étrange objet de joie et de supplice!
Mystérieux autel où, dans le sacrifice.
On entend tour à tour blasphémer et prier!
Dis-moi, dans quel écho, dans quel air vivent-elles,
Ces paroles sans nom, et pourtant éternelles,
Qui ne sont qu'un délire, et depuis cinq mille ans
Se suspendent encore aux lèvres des amants ?
O profanation! point d'amour, et deux anges!
Deux cœurs purs comme l'or, que les saintes phalanges
Porteraient à leur père en voyant leur beauté!
If. POÉSIES NOUVELLES.
Point d'amour! et des pleurs! et la nuit qui murmure,
Et le vent qui frémit, et toute la nature
Qui pâlit de plaisir, qui boit la volupté!
Et des parfums fumants, et des flacons à terre,
Et des baisers sans nombre, et peut-être, ô misère!
Un malheureux de plus qui maudira le jour...
Point d'amour! et partout le spectre de l'amour!
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères. C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais lèvre en feu n'a baisés sans pâmer. Oh! venez donc rouvrir vos profondes entrailles A ces deux enfants-là qui cherchent le plaisir Sur un lit qui n'est bon qu'à dormir ou mourir; Frappez-leur donc le cœur sur vos saintes murailles. Que la haire sanglante y fasse entrer ses clous. Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales, ' Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sépulcrales Avant de soupçonner qu'on aime comme vous!
Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux! La tête du Sauveur errait sur vos ciliées Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux, Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment! oh! vous étiez heureux!
Vois-tu, vieil Arouet? cet homme plein de vie,
ROLLA. ir
Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau. Sera couché demain dans un étroit tombeau. Jetterais-tu sur lui quelques regards d'envie? Sois tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui donner Ni consolation ni lueur d'espérance.
Si l'incrédulité devient une science.
On parlera de Jacque, et, sans la profaner. Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l'emmener.
Penses-tu cependant que si quelque croyance,
Si le plus léger fil le retenait encor,
11 viendrait sur ce lit prostituer sa mort:
Sa morti — Ah! laisse-lui la plus faible pensée
Qu'elle n'est qu'un passage à quelque lieu d'horreur,
Au plus afîreux, qu'importe? Il n'en aura pas peur;
11 la relèvera, la jeune fiancée,
11 la regardera dans l'espace élancée.
Porter au Dieu vivant la clef d'or de son cœur!
Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l'homme Tel que tu l'as voulu. — C'est dans ce siècle-ci. C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi. Quand Brutus s'écria sur les débris de Rome : « Vertu, tu n'es qu'un nom! « il ne blasphéma pas. 11 avait tout perdu, sa gloire et sa patrie, Son beau rêve adoré, sa liberté chérie. Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats; 11 ne voulait plus croire aux choses de la terre. Mais, quand il se vit seul, assis sur une pierre. En songeant à la mort, il regarda les cieux. Il n'avait rien perdu dans cet espace immense;
Son cœur y respirait un air plein d'espérance; Il lui restait encor son épée et ses dieux.
Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides?
Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides,
Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel?
Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe,
Quand vous Jetiez au vent la sanglante colombe
Qui tombe en tournoyant dans Tabîme éternel .'
Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie;
Vous vouliez faire un monde. — Eh bien, vous l'avez fait ;
Votre monde est superbe, et votre homme est parfait!
Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie;
Vous avez sagement taillé l'arbre de vie;
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer.
Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air.
Vous y faites vibrer de sublimes paroles;
Elles lîottent au loin dans des vents empestés.
Elles ont ébranlé de terribles idoles ;
Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés.
L'hypocrisie est morte; on ne croit plus aux prêtres;
Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.
Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres;
Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu.
On ne mutile plus la pensée et la scène,
On a mis au plein vent l'intelligence humaine ;
Mais le peuple voudra des combats de taureau.
Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste.
On n'est plus assez fou pour se faire trappiste;
Maison fait comme Escousse, on allume un réchaud.
Quand RoUa sur les toits vit le soleil paraître,
Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler.
En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues;
Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues
Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants
Murmurait sur la place une ancienne romance.
Ah! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans
Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance !
Comme ils dévorent tout 1 comme on se sent loin d'eux !
Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux I
Sont-ce là des soupirs, noir Esprit des ruines?
Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots?
Ah! comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux,
Sur le palais doré des amours enfantines!
Comme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés,
Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!
Rolla se détourna pour regarder Marie.
Elle se trouvait lasse, et s'était rendormie. Ainsi tous deux fuyaieiit les cruautés du sort. L'enfant dans le sommeil, et l'homme dans la mort!
Quand le soleil se lève aux beaux jours de l'automne, Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser.
Les épaules d'argent de la nuit qui frissonne
Se couvrent de rougeur sous son premier baiser.
Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle.
Quand dans les soirs d'été le sang lui porte au cœur.
Tel le moindre désir qui l'effleure de l'aile
Met un voile de pourpre à la sainte pudeur.
Roi du monde, ô soleil! la terre est ta maîtresse;
Ta sœur dans ses bras nus l'endort à ton côté ;
Tu n'as voulu pour toi l'éternelle jeunesse
Qu'afin de lui verser l'éternelle beauté 1
Vous qui volez là-bas, légères hirondelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir? Oh! l'affreux suicide! oh! si j'avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore? Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers.-' Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore. Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-A'ous donc en vous Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux? O terre ! à ton soleil qui donc t'a fiancée .■' (^ue chantent tes oiseaux? que pleure ta rosée? Pourquoi de tes amours viens-tu m'entretenir? Que me voulez-vous tous, à moi qui vais mourir?
Et pourquoi donc aimer r Pourquoi ce mot terrible Revenait-il sans cesse à l'esprit de Rolla? ()uels étranges accords, quelle voix invisible Venaient le murmurer, quand la mort était là?
A lui, qui, débauché jusques à la folie.
Et dans les cabarets vivant au jour le jour,
Aussi facilement qu'il méprisait la vie
Faisait gloire et métier de mépriser Tamour!
A lui, qui regardait ce mot comme une injure.
Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure,
Montrait avec orgueil le rocher de son cœur.
Où n'avait pas germé la plus chétive fleur!
A lui, qui n'avait eu ni logis ni maîtresse,
Qui vivait en plein air, en défiant son sort,
Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse,
Gomme une feuille sèche au pied d'un arbre mort !
Et maintenant que l'homme avait vidé son verre. Qu'il venait dans an bouge, à son heure dernière, Chercher un lit de mort où l'on pût blasphémer; Quand tout était fini, quand la nuit éternelle Attendait de ses jours la dernière étincelle, (^ui donc au moribond osait parler d'aimer?
Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère,
En la suivant des yeux s'avance au bord du nid,
Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre.
Et sauter dans le ciel déployé devant lui?
Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle?
Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile;
11 sait qu'il est aiglon ; — le vent passe, il le suit.
Il naît sous le soleil des âmes dégradées,
Gomme il naît des chacals, des chiens et des serpents,
(^ui meurent dans la fange où leurs mères sont nées,
Le ventre tout gonflé de leurs œufs malfaisants.
La nature a besoin de leurs sales lignées,
Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux,
Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux.
Mais, quand elle pétrit ses nobles créatures. Elle qui voit là-haut comme on vit ici-bas, Elle sait des secrets qui les font assez pures Pour que le monde entier ne les lui souille pas. Le moule en est d'airain, si l'espèce en est rare. Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais; Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare, Et que les eaux du ciel ne l'entament jamais.
Il peut s'assimiler au débauché vulgaire, Celui que le ciseau de la commune mère A taillé dans les flancs de ses plus purs granits. Il peut pendant trois ans étoutier sa pensée. Dans la nuit de son cœur la vipère glacée Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis.
Nègres de Saint-Domingue, après combien d'années
De farouche silence et de stupidité,
\'os peuplades sans nombre, au soleil enchaînées,
Se sont-elles de terre enfin déracinées
Au souffle de la haine et de la liberté?
C'est ainsi qu'aujourd'hui s'éveillent tes pensées,
O Rolla! c'est ainsi que bondissent tes fers.
Et que devant tes yeux des torches insensées
Courent à l'infini, traversant les déserts.
Ecrase maintenant les débris de ta vie;
Ecorche tes pieds nus sur tes flacons brisés;
Et dans le dernier toast de ta dernière orgie,
Étouffe le néant dans tes bras épuisés.
Le néant! le néant! vois-tu son ombre immense
Qui ronge le soleil sur son axe entiammé :
L'ombre gagne! il s'éteint, — l'éternité commence.
Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé.
Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée.
Il brisa sur sa tige un pauvre dahlia.
« J'aime, lui dit la Heur, et je meurs embrasée
Des baisers du zéphir, qui me relèvera.
J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée,
Les éléments impurs qui souillaient ma fraicheur.
Il m'a baisée au front dans ma robe dorée ;
Tu peux m'épanouir, et me briser le cœur. »
J'aime! — voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit!
Sombre et dernier soupir que poussera la terre
Quand elle tombera dans l'éternelle nuit !
Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées.
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes.
Mais une autre l'aimait elle-même; — et les mondes
Se sont mis en voyage autour du hrmament.
Jacque était immobile, et regardait Marie. Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'étrange dans ses traits, de grand, de déjà viu
Il se sentait frémir d'un frisson inconnu. N'était-ce pas sa sœur, cette prostituée? Les murs de cette chambre obscure et délabrée N'étaient-ils pas aussi faits pour Tensevelir? Ne la sentait-il pas souffrir de sa torture, Et saigner des douleurs dont il allait mourir?
« Oui, dans cette chétive et douce créature,
La Résignation marche à pas languissants.
Sa souffrance est ma sœur, — oui, voilà la statue
Que je devais trouver sur ma tombe étendue,
Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends.
Oh! ne t'éveille pas! ta vie est à la terre,
Mais ton sommeil est pur, — ton sommeil est à Dieu !
Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière;
C'est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu;
Lui qui n'a pas A'endu sa robe d'innocence;
Lui que je ne puis aimer, et n'ai point acheté;
Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance.
Lui qui rêve! — et qui n'a de toi que ta beauté.
O mon Dieu ! n'est-ce pas une forme angélique Qui flotte mollement sous ce rideau léger? S'il est vrai que Famiiur, ce cygne passager, N'ait besoin, pour dorer son chant mélancolique, Que des contours divins de la réalité.
Et de ce qui voltige autour de la beauté; S'il est vrai qu'ici -bas on le trompe sans cesse. Et que lui qui le sait, de peur de se guérir, Doive éternellement ne prendre à sa maîtresse Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir;
Qu'ai-jc à chercher ailleurs.' la jeunesse et la vie Ne sont-elles pas là dans toute leur fraîcheur .- Amour I tu peux venir. Que t'importe Marie? Pendant que sur sa tige elle est épanouie, Si tu n'es qu'un parfum, sors de ta triste fleur! »
Lentement, doucement, à coté de Marie,
Les yeux sur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie,
Rolla s'était couché : son regard assoupi
Flottait, puis remontait, puis mourait malgré lui.
Marie en soupirant entr'ouvrit sa paupière.
i< Je faisais, lui dit-elle, un rêve singulier :
J'étais là, dans ce lit, je croyais m'éveiller;
La chambre me semblait comme un grand cimetière
Tout plein de tertres verts et de vieux ossements.
Trois hommes dans la neige apportaient une bière;
Ils la posèrent là pour faire leur prière;
Puis la bière s'ouvrit, et je vous vis dedans.
Un gros flot de sang noir vous coulait sur la face.
Vous vous êtes levé pour venir à mon lit;
Vous m'avez pris la main, et puis vous avez dit :
« Qu'est-ce que tu fais là ? pourquoi prends-tu ma place :
Alors j'ai regardé, j'étais sur un tombeau.
Vraiment r répondit Jacque ; eh bien, ma chère amie, Ton rêve est assez vrai, du moins, s'il n'est pas beau. Tu n'auras pas besoin demain d'être endormie Pour en voir un pareil; je me tuerai ce soir. »
Marie en souriant regarda son miroir.
Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle,
Qu'elle en resta muette et plus pâle que lui.
<' Ah! dit-elle en tremblant, qu'avez-vous aujourd'hui?
— Ce que j'ai r dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle, Que je suis ruiné depuis hier au soir?
C'est pour te dire adieu que je venais te voir. Tout le monde le sait, il faut que je me tue.
— Vous avez donc joué? — Non, je suis ruiné.
— Ruiné ? )) dit Marie. Et, comme une statue, Elle fixait à terre un grand œil étonné.
i< Ruiné.' ruiné? vous n'avez pas de mère? Pas d'amis? de parents? personne sur la terre? Vous voulez vous tuer.-' pourquoi vous tuez-vous.' » Elle se retourna sur le bord de sa couche. Jamais son doux regard n'avait été si doux. Deux ou trois questions flottèrent sur sa bouche; Mais, n'osant pas les faire, elle s'en vint poser Sa tète sur la sienne et lui prit un baiser. « Je voudrais pourtant bien te faire une demande, Murmura-t-elle enfin : moi je n'ai pas d'argent, Et, sitôt que j'en ai, ma mère me le prend. Mais j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende? Tu prendras ce qu'il vaut, et tu Tiras jouer. »
Rolla lui répondit par un léger sourire.
Il prit un tiacon noir qu'il vida sans rien dire;
Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.
Quand elle souleva sa tète appesantie.
Ce n'était déjà plus qu'un être inanimé.
Dans ce chaste baiser son âme était partie,
Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé.
Août i833.
CHANSON
A Saint-Biaise, à la Zuecca, Vous étiez, vous étiez bien aise
A Saint-Biaise.
A Saint-Biaise, à la Zuecca, Nous étions bien là.
Mais de vous en souvenir
Prendrez-vous la peine .' Mais de vous en souvenir
Et d'y revenir.
A Saint-Biaise, à la Zuecca, Dans les prés fleuris cueillir la verveine, A Saint-Biaise, à la Zuecca,' Vivre et mourir là!
Venise, 3 février iS34.
C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo.
Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : Le scandale est de mode; il se relie en veau. C'est un goiàt naturel, qui va jusqu'à la lune : Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut.
Ce qu'on fait maintenant, on le dit ; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré ; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose, Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré.
Il faut en convenir, l'antique Modestie
Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus.
Grâce à Dieu, pour New- York elle est enfin partie: C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie : Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus, Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus.
Le scandale, au contraire, a cela d'admirable, Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau. Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plus beau, Et que Vénus, le scir, endort dans un berceau.
Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci. Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fait sur une montagne. Ayant quelque rapport avec Montmorency).
Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand,
Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village, Et de s'y bousculer impitoyablement.
Les James de Paris savent par la gazette
Que l'air de Bade est noble, et parfaitement sain.
Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette,
On fait de la santé là-bas; c'est une emplette :
Des roses au visage, et de la neige au sein;
Ce qui n'est défendu par aucun médecin.
Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux; c'est un compte réglé. D'eaux, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé; Mais qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé.
Or, comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse; On accourt donc à Bade avec l'intention
INE BONNE FORl TNK. Ô3
De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon. Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse? Personne au vieux Château, personne à la Terrasse; On entre à la maison de Conversation.
Cette maison se trouve être un gros bloc fossile.
Bâti de vive force à grands coups de moellon;
(.'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile.
Une espèce de grange avec un péristyle,
Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom;
Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.
J'ignore vers quel temps Belzébuth l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe. Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi qu'il en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habite.
Cette âme, c'est le jeu ; mettez bas le chapeau ; Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance. Derrière ces piliers, dans cette sajle immense.
S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau.
Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. Un bal est à deux pas; à travers la fenêtre, On le voit çà et là bondir et disparaître Ojmme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit.
Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux; Tout est joie et chansons; la roulette commence : Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux. Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.
L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, tils de la forêt Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit ; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire.
Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit;
Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux. Poser sous les râteaux la sueur d'une année! Et là, muets d'horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux!
Dirai-je qu'ils perdaient? Hélas! ce n'était guères. C'était bien vite fait de leur A'ider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères. Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains. Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins.
Ils couraient, ils partaient, tout Iatcs de lumière. Et la nuit sur leurs yeux posait son noijj bandeau. Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre. Il fallait les étendre, en rentrant au hameau,
Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau!
O toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si jahiais ton jour vient. Dieu juste, ô Dieu vengeur!... J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur), Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.
Me voici donc à Bade : et vous pensez, sans doute. Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu. Que j'eus pour premier soin d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De même que pour mettre une armée en déroute. Il ne faut qu'un poltron qui ■lui montre la route,
De même, dans une bourse, il ne faut qu'un écu Qui tourne les talons, et le reste est perdu. Tout ce que je possède a quelque ressemblance Aux moutons.de Panurge : au premier qui commence. Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu. H^l^is! le premipr pas se fait sans qu'on y pense,
Ma poche est comme une ile escarpée et sans bords, On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre til cassé, Técheveau se dévide : Entraînement funeste et d'autant plus perfide. Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts.