‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 41 sur 88 · IDYLLE · texte numérisé non relu

IDYLLE

RODOLPHE

Quand mon enchanteresse entr'ouvre sa paupière. Sombre comme la nuit, pur comme la lumière. Sur l'émail de ses yeux brille un noir diamant.

ALBERT

Comme sur une tieur une goutte de pluie, Comme une pâle étoile au fond du iirmament, Ainsi brille en tremblant le regard de ma mie.

RODOLPHE

Son front n'est pas plus grand que celui de Vénus. Par un nœud de ruban deux bandeaux retenus L'entourent mollement d'une fraîche auréole; Et, lorsqu'au pied du lit tombent ses longs cheveux, On croirait voir, le soir, sur ses flancs amoureux, Se dérouler gaîment la mantille espagnole.

ALBERT

Ce bonheur à mes yeux n'a pas été donné Devoir jamais ainsi la tète bien-aimée.

Le chaste sanctuaire où siège sa pensée D'un diadème d'or est toujours couronné.

RODOI^PHE.

Voyez-la, le matin, qui gazouille et sautille;

Son cœur est un oiseau, — sa bouche est une fleur.

C'est là qu'il faut saisir cette indolente fille,

Et, sur la pourpre vive oîi le rire pétille.

De son souffle enivrant respirer la fraîcheur.

ALBERT

Une fois seulement, j'étais le soir près d'elle; Le sommeil lui venait et la rendait plus belle; Elle pencha vers moi son front plein de langueur, Et. comme on voit s'ouvrir une rose endormie,

!(,;; l'OKSIKS NOUVELLES.

Dans un faible soupir, des lèvres de ma miè, Je sentis s'exhaler le parfum de son cœur.

RODOLPHE

Je voudrais voir qu'un jour ma belle dégourdie. Au cabaret voisin de Champagne étourdie. S'en vînt, en jupon court, se glisser dans tes bras. Qu'adviendrait-il alors de ta mélancolie ? Car enfin toute chose est possible ici-bas.

ALBERT

Si le profond regard de ma chère maîtresse Un instant par hasard s'arrêtait sur le tien. Qu'adviendrait-il alors de cette folle ivresse? Aimer est quelque chose, et le reste n'est rien.

RODOLPHE

Non, l'amour qui se tait n'est qu'une rêverie. Le silence est la mort, et l'amour est la vie; Et c'est un vieux mensonge à plaisir inventé, Que de croire au bonheur hors de la volupté ! Je ne puis partager ni plaindre ta souffrance. Le hasard est là-haut pour les audacieux; Et celui dont la crainte a tué l'espérance Mérite son malheur et fait injure aux dieux.

ALBERT

Non, quand leur âme immense entra dans la nature, Les dieux n'ont pas tout dit à la matière impure Qui reçut dans ses flancs leur forme et leur beauté. C'est une vision que la réalité.

Non, des flacons brisés, quelques vaines paroles Qu'on prononce au hasard et qu'on croit échanger. Entre deux froids baisers quelques rires frivoles Et d'un être inconnu le contact passager.

IDYLLE. vj)

Non, ce n'est pas l'amour, ce n'est pas même un rêve, Et la satiété, qui succède au désir, Amène un tel dégoût quand le cœur se soulève. Que je ne sais, au fond, si c'est peine ou plaisir.

RODOLPHE

Est-ce peine ou plaisir, une alcôve bien close.

Et le punch allumé, quand il fait mauvais temps :

Est-ce peine ou plaisir, l'incarnat de la rose,

La blancheur de l'albâtre et l'odeur du printemps r

Quand la réalité ne serait qu'une image,

Et le contour léger des choses d'ici-bas.

Me préserve le ciel d'en savoir davantage!

Le masque est si charmant, que j'ai peur du visage.

Et même en carnaval je n'y toucherais pas.

ALBERT

Une larme en dit plus que tu n'en pourrais dire.

RODOLPHE

Une larme a son prix, c'est la sœur d'un sourire. Avec deux yeux bavards parfois j'aime à jaser; Mais le seul vrai langage au monde est un baiser.

ALBERT

Ainsi donc, à ton gré dépense ta paresse.

O mon pauvre secret! que nos chagrins sont doux!

RODOLPHE

Ainsi donc, à ton gré promène ta tristesse.

O mes pauvres soupers ! comme on médit de vous !

ALBERT

Prends garde seulement que ta belle étourdie Dans quelque honnête ennui ne perde sa gaîté.

RODOLPHE

Prends garde seulement que ta rose endormie

i:n POPJSIES NOUVELLES.

Ne trouve un papillon quelque beau soir d'été.

ALBERT

Des premiers feux du jour j'aperçois la lumière.

RODOLPHE

Laissons notre dispute, et vidons notre verre. Nous aimons, c'est assez; chacun a sa façon. J'en ai connu plus d'une, et j'en sais la chanson. Le droit est au plus fort en amour comme en j^uerre. Et la femme qu'on aime aura toujours raison.

Page 1