‹ Poésies nouvelles, 1836-1852Chapitre 54 sur 88 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Fut-il jamais douceur de cœur pareille

A voir Manon dans mes bras sommeiller?

Son front coquet parfume l'oreiller;

Dans son beau sein j'entends son cœur qui veille.

Un songe passe, et s'en vient l'égayer.

Ainsi s'endort une fleur d'églantier, Dans son calice enfermant une abeille.

Moi, je la berce; un plus charmant métier Fut-il jamais?

Mais le jour vient, et l'Aurore vermeille Effeuille au vent son bouquet printanier. Le peigne en main et la perle à l'oreille, A son miroir Manon court m'oublier.

Hélas! l'amour sans lendemain ni veille Fut-il jamais ?

C'est mon avis qu'en route on s'expose à la pluie. Au vent, à la poussière, et qu'on peut, le matin. S'éveiller chiffonnée avec un mauvais teint. Et qu'à la longue, en poste, un tête-à-téte ennuie.

C'est mon avis qu'au monde il n'est pire folie Que d'embarquer l'amour pour un pays lointain. Quoi qu'en dise Héloïse ou madame Cottin, Dans un miroir d'auberge on n'est jamais jolie.

C'est mon avis qu'en somme un bas blanc bien tire.

Sur une robe blanche un beau ruban moiré.

Et des ongles bien nets, sont le bonheur suprême.

( kie dites-vous, madame, à ce raisonnement :

Un point, à ce sujet, m'étonne seulement :

C'est qu'on n'a pas le temps d'v penser quand on aime.

Dans dix ans d'ici seulement, Vous seYez un peu moins cruelle.

C'est long, à parler franchement.

L'amour viend'-a probablement Donner à l'horloge un coup d'aile.

Votre beauté nous ensorcelle, Prenez-y garde cependant :

On apprend plus d'une nouvelle En dix ans.

Quand ce temps viendra, d'un amant Je serai le parfait modèle.

Trop bête pour être inconstant, Et trop laid pour être infidèle.

Mais vous serez encore trop belle Dans dix ans.

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