LA JEUNE FEMME
Cependant , ô ma sœur , car le nœud qui nous lie Me permet envers loi d'user d'un nom si cher, Parle , tu me connais : dans le sein d'une amie Le chagrin que l'on verse en devient moins amer.
LA JEUNE VEUVE
Oh ! mon Dieu ! je croyais dans mon âme oublieuse. Que la mort nous laissait reprendre notre foi... Mais non , non : mes aveux te rendraient malheureuse , Ma sœur; mon amitié n'est plus digne de toi.
LA JEONE FEMME.
Achève , ma tendresse implore celle épreuve.
LA JEUNE VEUVE
Ces jours donc , dans la soif de ses enivrements , Je quittai pour le bal mes vêlements de veuve , Et j'y parus , le front orné de. diamanls.
Et le soir, de retour, j'étais devant ma glace , El mes yeux me disaient que j'étais belle encor ; Mais , ô terreur I soudain mon image s'efface , Et je vois apparaître... une lêle de mort !
El son front dépouillé reprend sa chevelure , Ses yeux vides et creux rallument leur flambeau , La chair couvre la joue et refait la fîgure.». Je reconnus les traits d'un époux au tombeau.
Et dans son ironique et funèbre déboire ,
Sa lèvre m'adressa de terribles discours
Que tu n'entendras point... mais, si tu veux m'en croire,
Gardons la foi jurée à nos premiers amours.
Mon père m'appela qu'à peioe il élail jour :
Viens , me dit-ii , aux champs nous irons faire un tour. Prends mon sac et mets-y les rets aux grandes mailles Le temps est magniQque et nous aurons des cailles. Je sautai de mon lit plein d'un joyeux émoi; L'aurore élail alors si nouvelle pour moi !
C'était au mois d'avril , j'étais enfant : cet âge
Voit plus beau le soleil, les fleurs et le feuillage.
Parmi les blés mouillés des larmes du matin,
Nous allions tous les deux , quand , sur notre chemin ,
S'essayant à voler , de la branche d'un saule
Un jeune passereau tomba sur mon épaule.
Mon père le saisit d'une subite main
Et délicatement le glissa dans mon sein ,
Afin qu'il retrouvât la chaleur naturelle
De son nid recouvert par l'aile maternelle ;
Et puis il va sur l'herbe étendre son fllet.
De revoir mon oiseau le désir me brûlait.
Je le retire au jour et l'admire et le baise ,
Laissant mon père au loin chasser tout à son aise.
De retour au logis, j'émiettai de mon pain,
J'instruisis mon captif à le prendre en ma main ,
 venir , en volant au son de ma parole ,
Se percher sur mon doigt, ou bien sur mon épaule,
De son bec turbulent agiter mes cheveux ;
 partager enfin mes repas et mes jeux.
Ma jeune sœur avait , d'une main délicate ,
Festonné pour sa crèle une étoffe écarlate
Qui , dans un suc gluant imbibée a demi ,
Se fixa sur le front de noire doux ami.
emblait lui changer s;
C'était un petit coq, une miniature.
J'en étais fou. Sortant de l'école, le soir,
C'était lui le premier que je voulais revoir. .
En me voyant venir il agitait son aile ;
Sa joie à mon aspect était toujours nouvelle ,
Et moi je redoublais de tendresse et de soin.
Mais un jour , de nos jeux hypocrite témoin,
Le gros chat du voisin d'un coup de griffe enlève
Et met entre ses dents mon malheureux élève.
La foudre ne m'eût pas produit pareil effet :
Sous ce coup accablant je restai stupéfait.
>Iai9 bientôt, saisissant la broche dans ma rage ,
Je suivis le brigand jusqu'au troisième étage,
Où dans un noir grenier , à travers les sarments ,
Aux lueurs de ses yeux, infernaux diamants,
Je le surpris , venant de dévorer sa proie ,
Et se léchant encor dans sa barbare joie.
Mais le monstre en son trou sut si bien se blottir
Que je ne pus jamais l'atteindre et le punir ;
Alors dans ma douleur, ou plutôt ma colère,
J'arrachai mes cheveux et me roulai par terre ,
Et ma mère accourut à mes pleurs , à mes cris ,
Et me dit t « Qu'as-tu donc à pleurer, ô mon fils?
« Pour un sujet plus grarc il faut garder tes larmes j
« La vie aura pour loi de plus rudes alarmes.
« Pour un oiseau perdu faut-il te désoler? »
Mais aucune raison ne put me consoler^
C'est la première mort qui frappe ma pensée ,
Et ma jeune âme en est profondément blessée;
Et depuis lors, mon Dieu ! que d'êtres adorés
Aux besoins de mon cœur ont été retirés !
La face dans les mains de pleurs toutes mouillées ,
Que de fois j'ai subi de funèbres veillées !
Que de fois Tag^^nie, en partant pour les cieux ,
M'a donné le baiser de ses derniers adieux !
Et si notre existence est dans ce que Ton aime ,
Dans la nuit du tombeau que de parts de moi-même !
Dans son isolement, linceul anticipé,
Mon cœur de plus en plus se voit enveloppé ;
Et pour me rendre encor la douleur plus amère
Ces mots, hélas! trop vrais que m'adressa ma mère,
A chaque nouveau deuil viennent se rappeler
A l'esprit de son (ils, qui s'en volt accabler.
Le fleuve impétueux Ta roulé dans son cours ; H n'est plus, il n'est plus! Tenfant de leurs amours, L'enfant de leur désir , l'enfant de leur délice. Je te l'avais bien dit , malheureuse nourrice, Lorsque tu le laissais jouer seul sur le bord , Que nos cygnes un jour lui causeraient la mort.
Jamais avec plaisir mon œil sur le rivage N'a vu sa jeune main caresser leur plumage; Je pâlissais d'effroi quand ces fatals oiseaux Le quittaient brusquement pour sillonner les eaux ; Lorsque, les bras tendus vers la glissante rive, Pleurant, il rappelait leur troupe fugitive, Et que , les trouvant sourds à ses cris douloureux . Il voulait s'élancer pour jouer avec eux , Comme s'il avait eu le secours de leurs ailes Et que sous lui les flots eussent été fidèles!.. Comment vous apprendrai-je , 6 couple infortuné , Le funeste destin de votre premier-né?
Pourrai-je soutenir votre douleur amère , père malheureux ! plus malheureuse mère !
Mon esprit, qui faiblit, mesure avec frayeur, Connaissant votre amour, toute votre douleur. Pleurant un fils perdu , la plainte de la femme Exhale des sanglots qui vous déchirent l'âme , Et cette afiliction est lente à s'endormir.
Pauvre mère ! quels maux il te faudra souffrir ! En rêvant de ton fils , hélas ! ta main avide Fouillera dans sa couche et la trouvera vide , Sentira son berceau , balancé dans la nuit , Léger comme im rameau dépouillé de son fruil ;
El le jour, quand sur Tonde, où leur essaim s'étale, Ces oiseaux , dont la grâce est pour toi si fatale , Viendront à les regards renouveler leurs jeux , Qui peut dire les pleurs qui mouilleront tes yeux ! Oh ! que celui qui tient le suprême dictame Daigne guérir le coup qui va frapper ton âme ; Car du Verbe mortel le son esl impuissant Pour endormir le deuil qu'une mère ressent.
Il faut, dans le secret, aGn qu'il se console, Qu'il entende frémir la céleste parole; Car c'est un océan d'amour et de douleur Dont Dieu seul peut sonder toute la profondeur.