‹ Poésies nouvellesChapitre 50 sur 83 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

PIERROT, puis ARLEQUIN.

PIERROT, seul.

Que je suis satisfait, en ce conflit néfaste, Légitime Joseph, d'être demeuré chaste !

En laissant mon manteau je me suis en aUé.

Honneur à moi ! . . . Pourtant j'étais ému, troublé ; J'ai senti, pour un mort, un mouvement étrange ; Mais c'est que la diablesse est faite comme un ange ! Quel sourire câlin ! quel petit air mignon !

Oui, je fus un grand sot de lui répondre : Non !

ARLEQUIN, entrant, à part.

La Colombine vient, en sortant, de me dire

Que c'était son mari, cette face de cire,

Ce Pierrot dépendu qu'on devrait pendre encor î

PIERROT

Mais j'y songe, j'ai là dans ma poche un trésor. Ce flacon... l'élixir de longue vie.

ARLEQUIN, & part.

* Ah! diantre!

PIERROT

Et je vais m'en fourrer deux bons coups dans le ventre. De trois cents ans chacun.

ARLEQUIN, à part.

Tâchons de Tempêcher.

PIERROT

Cette fiole n*est pas aisée à déboucher.

ARLEQUIN

Ha ruine dépend de cette réussite !

Hélas! Arlequin meurt si Pierrot ressuscite!

Trouvons quelque moyen qui ne soit pas commun Pour l'aborder. Hum ! hum !

PIERROT, se retournant.

J'entends tousser quelqu*un.

Bonjour, seigneur Pierrot.

PIERROT

Cachons bien la bouteille.

ARLEQUIN, à part.

Le flacon sort son col de sa poche ; à merveille !

Haut.

Et comment menons-nous cette chère santé?

PIERROT

Hais, pour un trépassé, pas mal en vérité.

ARLEQUIN

Vous avez Tair gaillard.

PIERROT

Oui. Pourtant, tout à Tlieure, J'espère bien jouir d'une santé meilleure.

Avec l'eau du docteur je veux faire un essai ; Arlequin, vous aimez ma femme?

ARLEQUIN

Oh!...

PIERROT

Je le sai...

Ne vous défendez pas, mon cher. . . Elle est charmante! . . . Arlequin, jurez-moi d*épouser votre amante ; Si Télixir n*a pas l'effet que j'en attends, Mes mânes sur ma tombe erreront plus contents ?

ARLEQUIN

Gui, je l'épouserai. •

PIERROT

Jurez-le sur mes cendres !

Pour elle ayez toujours les égards les plus tendres ! Ne la battez jamais.. . que quand vous serez gris...

Arlequin, pendant ce discours, tire le flacon de la poche de Pierrot, boit réli\ir et met à la place la souris qui est dans la boite, au seuil de la maison de Colombine.

ARLEQUIN, h part.

Le tour est fait, et toi, ma petite souris.

Changeant de possesseur comme de souricière, Au lieu de Télixir, coule-toi dans ce verre.

PIERROT

Ne m'abandonne pas à l*instant solennel ; En buvant je remeurs ou deviens éternel !

Salut, ou bien adieu, ciel à la voûte bleue !

n boii.

Quel prodige ! . . . le baume avait donc une queue !.. . . Je la sens frétiller dans ma bouche ! . . .

ARLEQUIN

Pierrot, Lorsque vous avalez tous vous dépêchez trop . . Vous venez d'opérer...

PIERROT

Je frémis d'épouvante !

L'ingurgitation d'une souris vivante ! . . .

PIERROT

Je la sens qui remue... et dans mon estomac, Ses évolutions font un affreux mic-mac. . .

Conmie dans une cage, elle tourne, elle tourne...

ARLEQUIN

Quand un endroit lui plait, longtemps elle y séjourne.

PIERROT

Croire avaler la vie et boire une souris !

ARLEQUIN

Sans doute vous avez cincané sur le prix...

Le docteur, mécontent d'une somme incomplète,

Veut orner son armoire arec votre squelette.

PIERROT

Vous êtes consolant!... Oh! quel saut elle a fait!..

ARLEQUIN, riant.

Ha! ha! ha! 1 elixir eût produit moins d'effet !...

PIERROT

Tu railles, scélérat! tu ris de mes tortures !

Hi ! hi ! vit-on jamais plus grotesques postures?

PIERROT

Misérable !

ARLEQUIN, ressentant les effets de Télixir.

Aie! aie ! aie! ai-je pris du poison?

Je me sens travaillé d'une étrange façon...

Je suis comme Ton est les jours de médecine... Ah ! traîtresse liqueur ! . . . ah ! boisson assassine ! . . .

PIERROT

Je la sens, sous ma peau, marcher, trotter, courir. Comme dans un buffet que je ne puis ouvrir ; Elle monte et descend, elle ronge, elle gratte... Ah ! maudite souris ! ah ! bête scélérate ! . . , Mais vous ne riez plus. . .

ARLEQUIN

Si, je ris comme un fou !...

PIERROT

Si je pouvais au corps m*introduire un matou!

PIERROT POSTHUME. 18l

Que ne suis-je un moment chanteur à voix féléc, Pour voir cette souris par un chat étranglée ! Le sérieux vous prend, vous, naguère si gai?

ARLEQUIN

D'un sot rire bientôt le sage est fatigué...

PIERROT

Vous avez, à présent, l'air tout mélancolique.

Ah ! la tranchée affreuse ! ... ah ! l'atroce colique ! . . .

PIERROT

Que vous arrive-t-il?

ARLEQUIN

Je n'y puis plus tenir!...

Je retourne chez moi...

PIERROT

Si vite?

ARLEQUIN

Pour finir. . .

PIERROT

Ne vous en allez pas. . . Vos départs sont trop brusques. . .

ARLEQUIN r

Un travail très-pressé sur les vases étrusques...

Il sort par le fond.

Page 1