A LOUIS ENAULT
Comme ils semblaient joyeux, jeunes gens et lorettes.
Joyeux d'aimer, joyeux de vivre; le boudoir
Parfumé retenait ses bûtes, et le soir
Les conviait aux bals ou bien aux opérettes,
Sans pouvoir entraîner ces reines d'amourettes
Et ces sveltes causeurs ivres de noncbaloir.
Mais de quoi parlaient-ils? de tous ces riens que brode Sur un frêle tissu le vieil esprit français.
Des caprices d'hier où se joûra la mode, Et de la pièce en vogue, où la Bourse et le Code Out la part du lion dans le nouveau succès, Et du dernier duel et du dernier procès.
Aucun d'eux ne pensait au printemps de sa vie,
A sa belle jeunesse à tous les vents ravie,
Mais douce à respirer comme une floraison ;
On songeait aux absents qui n'avaient point raison ;
Et tu trouvais moyen, ô" féminine envie,
De glisser par moments un peu de ton poison 1
L'entretien, on le voit, n'était point romantique : Beaux yeux, miroirs ardents où rayonne le jour, Qui donc perdrait son temps à vous faire la cour? Vous ne réclamez plus d'hommage poétique... Mais, pour se conformer à l'usage gothique, Quelqu'un de loin en loin jetait le mot amour.
C'était en carnaval : il est bon de le dire.
On sait qu'alors tout est masque et déguisements.
LA PETITE CÉLESTE I i 3
L'Amour qu'on saluait des fanfares du rire Avait volé son nom à celui dont la lyre Recueille avec ferveur les saints frémissements Et qui nous fait baiser la trace des amants.
Ce n'était point l'Éros confiant et superbe Qui, du monde naissant dominateur imberbe, Fécondait la nature en délivrant les sens, Subjuguait la fierté des Dieux adolescents, Et, faisant palpiter la fleur, la feuille et l'herbe, Laissait s'épanouir tous les instincts puissants.
Ce n'était pas l'archange à la voix inspirée Qui du premier appel nous détache du sol, Et qui nous dit de suivre une chaste adorée Partout où douloureux nous emporte son vol. Et de sacrifier notre âme torturée Sur l'autel d'Ophélie ou bien de doua Sol.
Non ! c'était cet Amour très-sujet au contrôle, Colon deBreda-street et parfait citadin.
liï LA PETITE CELESTE
Moins tendre que lascif, plus grossier que badin. On dirait un acteur jouant un mauvais rôle Et toujours prêt lui-même à se siffler : le drôle Xe fut dans tous les temps qu'un pauvre baladin.
Mais pendant qu'àl'envi les jeunes et les belles, Comme on verse à plaisir un philtre empoisonné, Echangeaient des propos d'alcôves et de ruelles — Tel un oiseau surpris qui replirait ses ailes — Se dérobait aux yeux du rêveur fasciné Une enfant roug-issante au sourire étonné.
Dans un coin du boudoir, interdite et modeste, Charmante cependant sous sa parure agreste, Elle levait parfois ses grands yeux effarés, Profonds comme les lacs aux reflets azurés... — On l'appelait, je crois, la petite Céleste. — Le nom comme l'enfant s'étaient bien égarés.
La veille elle jouait encor dans son village,
Cette pauvre mignonne, une enfant de quinze ans.
Mais comme il rayonnait, son candide visage, Auprès de tous ces teints flétris avant le temps ! Elles avaient l'attrait fiévreux d'un soir d'orage, Elle avait la douceur d'un matin de printemps.
Mais Rosaline, hier, l'a prise à son service. Rosaline savante à son galant métier.
Falbalas provocants, ton leste et cavalier, Tout cela peut tourner une tête novice, Et puis les séducteurs ne sont pas loin... Le vice Aime tant à cueillir les fruits sur l'espalier !
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Je les vois tous guettant la vierge sans défense. Surprenant sa pudeur par quelque adroit détour, • liseleurs éternels qu'attire l'innocence, Tous ces vieillards brisés par leur pâle impuissance, Ces vieillards cfcmt la mort daigne oublier le tour. Ces blêmes jeunes gens trafiquant de l'amour !
Elle vous connaîtra, tentations banales, Célébrités du Bois qu'escortent les scandales,
Or des brelans honteux que le hasard répaud, Faciles liaisons où l'on vit en trompant, Equipages princiers et parures royales, Paradis féminin où règne le serpent !
Mais, dans ces bals bruyants où le quadrille ondoie,
Parmi les pas lascifs et les bonds querelleurs,
Ou quand l'ardent souper rit, babille et flamboie,
Elle entendra le cri des secrètes douleurs,
Et, si quelque envieux veut épier sa joie,
Il verra dans son verre étinceler des pleurs!...
Si le poète ému qui pensif te regarde, Te parlait, ô Céleste, il te dirait : « Prends garde, Prends garde à cet éclat que dans l'ombre tu vois. » Je crains plus ce boudoir malsain où se hasarde Ta beauté, ces chansons, ces rives et ces voix, Que les pièges d'amour des grottes et des bois.
Passe sans écouter la sorcière qui tente, L'Orgie aux yeux hagards, à la voix haletante.
LA l'ETITK CELESTE
Qui saisit sa victime au seuil de l'Opéra; Suis le sentier béni qui te ramènera ; Réserve au fiancé ta candeur palpitante : Ils te profaneraient, et lui seul t'aimera!
Va! laisse sans regret à ers aventurières
Tout ce clinquant d'un jour, ce .strass d'une saison,
A toi la liberté îles bois pleins de bruyères !
A toi les beaux enfants, gaîté de la maison !
A toi les doux réveils et les douces prières !
Reste le lis sans tache aimé du vert ffazon !
Que l'artiste blasé, que la femme proscrite Tournent aveuglément dans un cercle de feu ! A tous ces condamnés dis un suprême adieu. Retourne dans tes champs où VAngelu* t'invite. Sois blanche sous les cieux comme une clématite. Garde au front la rougeur, cette rose de Dieu.
Février 1860.
COMPLAINTE D'UN LUTiN FAMILIER