‹ Poésies posthumes. Avec une noticeChapitre 55 sur 76 · TOL'S · texte numérisé non relu

TOL'S

Oui ! oui I

IIERMANN.

Quoi! cet, honneur insigne Au plus jeune guerrier!

Tu te trompe : au plus digne !

Au cœur le plus vaillant, comme le plus loyal I Maintenant que chacun soit, au premier signal, Prêt à mourir! — Partons. Déjà la nuit s'avance.

LE DKllDE.

Qu'aucun bruit, de ce bois ne trouble le silence : Retenez votre voix, amis. — Levez les yeux Sans crainte, portez haut vos fronts audacieux : Vous avez relevé votre grandeur flétrie; Osez donc regarder le ciel de la patrie !

( Tous sortent, sauf Hcrmann. )

HERMANN, Seid.

Moi nommé chef! Admis aux conseils, aux combats! Libre de prendre part à ces graves débats Où du monde le sort va se régler peut-être! Quel honneur ! Mon cœur bat ; je ne suis pas le maître Des mouvements d'orgueil qui soulèvent mon sein. Pourquoi les réprimer? C'est un noble dessein Qui me guide : je veux, dans cette guerre sainte, Montrer un bras puissant insensible à la crainte,

DE VELLKDA. 16:.

Un cœur ardent, rempli de ton auguste foi, O Liberté !

VELLÉDA , lui mettant la miin sur l'épaule. C'est bien! je suis fière de toi.

UKRMANN.

C'est elle ! l'inconnue ! ô Dieux puissants !

VELLÉDA

Écoute !

De ma présence ici tu t'étonnes sans doute, Hermann ?

HERMANIV.

Mon nom !

VELLÉDA

Sois calme, apaise ton efl'roi.

Si tu me vois ici, si je m'adresse à toi, C'est au nom du pays, de son indépendance; Je compte sur ton bras comme sur ta prudence Dans le sublime olTort qu'aujourd'hui nous tentons.

IltUilANN.

Sur moi! mais tous ces chefs, tous ces illustres noms, Civilis, Sabinus, Bojorix...

VELIÉDA.

Que m'importe !

HERMANN

Mais cependant...

IGG FRAGMENTS

VELLÉDA

Celui dont rame est la plus forte Est le chef véritable, et je m'adresse à lui. Je ne te connais pas seulement d'aujourd'hui, Car devant moi ton cœur a parlé ; j'ai su lire Dans ton regard : souvent, dans un ardent délire, Tu suivais ce sentier, et, seul au fond des bois, Tu laissais déborder ton âme dans ta voix. Je crus à tes accents, à ta fière attitude : L'homme ne peut mentir devant la solitude ; .Te connus tes pensers, ta loyauté, ta foi. Ton courage... et voilà pourquoi je viens à toi!

^ERMA^^.

Que voulez-vous'i' Parlez!

VELLÉDA

Ces chefs que tu me nommes, Nobles par la naissance et grands parmi les hommes, Je n'ai pas confiance en eux.

HERMANN

Quoi ! Sabinus, Civilis peuvent être à ce point méconnus ! Ces illustres guerriers, braves entre les braves, Dont les bras généreux vont briser nos entraves !

VELLÉDA

Tu ne les connais pas, tous ces ambitieux ! J'ai sondé leurs esprits, j'ai su voir dans leurs yeux: Le triomphe achevé, chacun d'eux, plein de joie, Du pays délivré se ferait une proie ;

DE VELLEDA. 1G7

Nous n'aurions accompli ces pénibles travaux Que pour courber le front sous des maîtres nouveaux. La loyauté du cœur vaut mieux que le génie; Je hais l'ambition plus que la tyrannie.

HERMÀNN.

Gomment les empêcher?...

Au sein de leur conseil II faut avoir l'esprit constamment en éveil, Peser chaque regard, chaque mot, chaque geste , Et m'instruire de tout exactement. Au reste, Je serai dans le camp , je veillerai sur eux , Et, si j'étais absente, il est, près de ces lieux, Par delà les grands bois , une tour isolée, Silencieuse, assise au fond de la vallée. Un mystère terrible interdit d'en franchir , L'enceinte. Si tu veux me faire parvenir Quelqu'avis , tu verras dans le mur une brèche Que ferment trois barreaux de fer; prends une flèche, Et lance le message à son bois suspendu

A travers les barreaux

Tu me verras répondre

A ton appel.

HERMANN

C'est bien.

VELLÉDA

Rien ne doit te confondre :

Jt)8 fiiagmi:nts

Ma présence au conseil; mes apparitions Dans le camp, au combat; les transformations De mon costume.,, enfin qu'on toi rien ne trahisse Notre pacte secret.

IlE^.M\\^.

Hien.

NELI.ÉliA.

Qu'un calme factice Règne sur ton visage, et, quand j'ordonnerai . Frapjie et tue aussitôt.

HERM.iN.N.

Je vous obéirai.

VELLKDA.

Jure-le.

Je le jure.

Un mot encore !

VELLEDA.

Adieu. J';ii ta promesse.

UKr.MA.W.

VELLÉDA

Eh bien ! que me voux-tn?

iirr.MANN.

J'abaiise

Mon esprit et ma force à vos pieds huml)lcment; Pour servir vos projets, je suis un instrument

DE VELLEDA. 109

De mort; je crois en vous autant qu'en la Patrie, Vous avez mon serment : demandez-moi ma vie , Sur un mot vous l'aurez! ma parole en fait foi. Eh Lien ! pour tout cela, je ne demande, moi , Qu'un seul mot : votre nom !

Je vais te satisfaire :

J'ai confiance en toi. Mais on vient?

HERMAÎNN.

(Test mon père.

VELLÉDA

Séparons-nous , Hermann ; il ne doit pas me voir. Et de cet entretien surtout ne rien savoir. Adieu!

HERUANN.

De grâce un mot encori votre promesse... Votre nom !...

VELI.ÉDA.

Vcll.'da.

IlERMANN.

Ciel! C'est la Druidcs?e !

CHOEUR DES PRETRESSES.

Salut, Reine 1 La nuit développe ses voiles ; Le vent des prés en fleurs courbe le vert tapis; Tu regardes, au sein d'un cortège d'étoiles, Les chênes orgueilleux dans la brume assoupis.

La vipère assemble en spirale Les plis glacés de ses anneaux; Du crapaud la voix gutturale S'élève triste au bord des eaux; Prêt pour ses nocturnes désastres, Le hibou, sortant du sommeil, Rallume à la clarté des astres Ses yeux éteints par le sommeil.

Salut, Reine! La nuit développe ses voiles; Le vent des prés en fleurs courbe le vert tapis ; Tu regardes , au sein d'un cortège d'étoiles , Les chênes orgueilleux dans la brume assoupis.

En chantant la lune nouvelle, Cueillons dans le sentier obscur

DE VELLÉDA. 171

L'herbe verte qui rend mortelle La flèche au vol rapide et sûr, La plante qui guérit le pâtre Croît près du poison redouté :

Vie et mort, la terre marâtre Vous couve avec égalité !

Salut, Reine! La nuit développe ses voiles ; Le vent des prés en fleurs courbe le vert tapis; Tu regardes, au sein d'un cortège d'étoiles. Les chênes orgueilleux dans la brume assoupis.

, Nous sommes,

Hermann , à ce moment suprême , où va surgir Le danger le plus grand peut-être; où, pour agir, Comme enjeu j'offre au sort et ta vie et la mienne. Parle-moi librement; que rien ne te retienne ! Si ton serment te pèse , eh bien ! reprends ta foi ! Je résisterai seule à tout.

HERMANN

Douter de moi !

VELLÉDA

Tu t'étonnes , Hermann , qu'une telle pensée

Me vienne , mais , vois-tu , dans mon âme blessée

La confiance lutte avec la trahison,

Et je doute de tout malgré moi. Ma raison

Penche sous le fardeau. Tu ne sais pas encore

Quelle est ma mission : à ton âge on ignore

Ce que pèse une idée éclose dans le cœur.

Tu ne vois en ceci qu'un but : être vainqueur!

Tu peux, dans le péril alors que tu t'élances.

Gouverner à ton gré la tempête des lances,

Assouvir ta fureur au sein de l'action

Et bondir sur ta proie ainsi que le lion.

Ton rôle est beau , facile; il est fait pour séduire;

Mais lorsque tu détruis, Hermann, je dois construire.

DE VELLEDA. 173

Oh ! le salut d'un peuple est un fardeau pesant :

Prévoir son avenir, diriger son présent,

Etre son sentiment , sa raison , sa pensée ,

Unir en un faisceau sa force dispersée ,

Retenir ses élans , secouer sa torpeur,

Parfois devant un rien qui se dresse , avoir peur ;

Sentir la trahison, la deviner, et feindre

De l'ignorer, afin de pouvoir mieux l'étreindre;

La nuit, seule, perdue au sein des visions,

Sur les rochers, en proie aux inspirations,

Quand ce Dieu me saisit l'âme et me dit : Écoute!

Du sang versé sentir retomber chaque goutte'

Sur mon front, puis entendre au loin les vents glacés

Me dire en gémissant : est-ce bientôt assez?

Interroger les cieux, les bois, les eaux, les plaines.

Et dans ces mille voix confuses, incertaines,

Saisir le sens précis, impérieux et clair;

Interpréter l'orage et deviner l'éclair;

Saisir corps à corps Rome , et dans la nuit profonde

Plier sous le genou la maîtresse du monde ;

Voir l'aigle au ciel, savoir à quel endroit du sol

Le sort terminera la courbe de son vol :

Voilà ma vie, Hermann , et dans ma triste route

Je n'ai jamais trouvé qu'un compagnon : le doute!

Tiens I ceci me rappelle un lointain souvenir : — J'étais au cirque un jour; les jeux allaient finir; Les ours , les léopards , les tigres et les hyènes En hurlant déchiraient les flancs, ouvraient les veines De cent gladiateurs condamnés à mourir. Le peuple applaudissait. Soudain je vis s'ouvrir La grille, et lentement, d'un façon hautaine, Un lion de l'Atlas s'avança dans l'arène. Il fit le tour du cirque, et puis, ayant rugi, Superbe , il s'étendit sur le sable rougi. Pendant que ses rivaux continuaient leur tâche , Il caressait les crins de sa rude moustache , Baillait, fermait sa griffe, ouvrait ses yeux distraits. Humait à pleins poumons la vapeur du sang frais Que l'air tiède apportait à ses larges narines. Alors un cri poussé par vingt mille poitrines Lui fit lever la tète : un groupe de captifs S'avançait au supplice, et dans leurs rangs craintifs, Une femme aux cheveux épars , belle et souffrante , Par sa grâce émouvait la foule indifférente. Le lion de l'Atlas , alors , raj)erccvant. Rugit en hérissant sa crinière au vent: Les tigres et les ours qui pantelaient de joie Se couchèrent : le maître avait choisi sa proie,

DE VELLEUA. 175

Lui se leva, bondit, la prit, puis à l'écart

S'accroupit en silence et dévora sa part.

— Eh bien! je suis ainsi, Sextus; j'attends encore

Je garde le secret de mon ambition :

Ce que je veux ici, c'est la part du lion!

170 KHAGMllNTS

Laissez-moi seule ici, l'instant n'est pas encore

Venu; tressez vos fleurs, afin qu'on en décore

Les tombes des aïeux, nos illustres soutiens!...

Ces Romains abhorrés, ils viendront : je les tiens!

Ils ont traqué mon peuple au fond de ces repaires;

Dans ces libres forêts, où reposent nos pères,

Ils ont porté leurs pas, pour ravir, acharnés,

L'cs])ace au iruerrior libre et l'air aux nouveau-nés,

iMMifiiiiant i)ai' le fer, en leur aveugle force,

Le chêne dont la foudre a respecté l'écorce.

Et cependant on dit qu'un jM-intemps éternel

JÉpanouit Iciu's fleurs et sourit à leur ciel ,

Que la fertilité , cette mère sacrée.

Revêt leurs champs bénis de sa robe dorée.

Que leurs Dieux, pour eux seuls prodiguantleur trésor,

Aux rameaux verdoyants suspendent des fruits d'ur.

Eh bien! ces insensés, dans leur âpre furie,

Délaissent le bonb'Mir, désertent leur patrie;

Ils veulent voir un jour, ainsi qu'un piédestal,

L'univers écrasé sous leur talon brûlai.

11 leur faut ce ciel lourd, ces terres infertiles.

Ces sentiers ténébreux, richesses inutiles;

Mais je vous défendrai de leur inique elfort

En face, jiied à pied, chênes, jusqu'à la mort!

DE VELLEDA. 177

En cette nuit propice aux vengeances divinos, Leur sang réchautïera la sève en vos racines; Jamais pluie abondante, aux grands jours de l'été, N'aura mieux ranimé votre fécondité!

LA

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