‹ Poésies posthumesChapitre 13 sur 125 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

II est, depuis longtemps, avéré que nous sommes.

Dans le siècle, environ dix mille jeunes hommes.

Oui, du démon de l'Art nous croyant tourmentés.

Dépensons notre vie en exceatricitéa;

Qui, du fatal ByroD copiant les allures,

De solennels manteaux drapons nos encolures;

Qui, pour divin mérite et suprême vertu.

joiunaUe ffinir, an ISIl.

CNE FIËVRB DE L'ÉPOQDE. Ui

Tenant l'aversion de tout chemin battu, Aimons à signaler comme des phénomènes.

Hors du camp social, nos fronts d'énergu mènes; Esprits de second rang, poètes incomplets, Moins artistes, hélas! qu'artistiques reflets; Qu'aux portes de la gloire, une commune audace. Inconsidérément, tous & la fois entasse. Et dont le trop^rand nombre entend la Délté Dire, en lui déniant toute hospitalité, Qne son temple n'est pas use posade Immonde Pour ensemble ; loger tant de pédestre monde. Or, chacun d'entre nous, dans sa prose ou ses vers, A quotidiennement le malheureux travers De mettre à nu son moi, de décrire les phases De son cœur — d'en trahir les occulte? emphases. De se douloir tout haut, de se vanter tout franc, Comme un aventurier q\ii revendique un rang, Et de vitupérer le sort — dont la malice Lui refuse l'armure et lui ferme la lice.

A l'excès, pour ma part, j'ai ce tempérament, Je prends mon moi pour thème avec emportement. Volontiers je traduis, en phrases cadencées, Le rhythme intérieur du bal de mes pensées.

Quand la lune d'hiver, nonne aux pâles couleurs. Sur ma vitre, oA le nord aime à broder des fleurs. Fait flotfer un ruban de sa blanche bannière. Et teint de clair-obscur ma chambre sans lumière;. Quand le bruit de Paris, qui lentement s'éteint, Semble l'accord final d'un orchestre lointain, En toute liberté, gr&ce à l'heure discrète. Ha muse se recueille — et son regard s'arrête Sur le monde orageux de vagues passions Dont j'enserre en mon sein les fluctuations. Et quelquefois, alors, UQ cbant plelQ de BonShwoe-

IH POÉSIES POSTHQXES.

Alterné d'espér&nce et de désespérance, S'élève du milieu de ce cbaos conrus, Et semble en rallier les éléments diffus.

Voici l'un de ces chaais : mon moi, ma Tantaisle, Ont un Adèle écbo dans cette poésie.

Artistes Incomplets, mes frères, — puisaiez-vous Y sentir palpiter le mal qui nous tient tous !

Est-ce un pressentiment de mon cœur fataliste Qui sent venir à soi quelque chose de trlsteT Ou n'estr-ce que l'effet d'un mal être nerveux 7... — Jene Bai3,malsje crains! mais j*ai froid aux clieveux. Hais toute ma nature est sombre >- et mes pensées Bampent, l'œil sans éclair et les i^les lassées. L'augurale hirondelle effleure ainsi le sol. Lorsqu'un orage est près de déployer son vol. Dols-Je conclure, bêlas! des'transes que j'éprouve. Que dans ma destinée une tempête couve î Sur quelle Ile sans bords, sur quel tranchant écneil Feni-t~elle échouer ma fdrce et mon orguein

Non. Je suis fou. Non, non, ce n'est pas un présage. Du monde des esprits ce n'est pas un messie. Ce n'est rien qu'une vaine et vague anxiété, Un trouble sans sujet, sans but, sans vérité, Dn de ces limbes noirs qui circonscrivent l'Ame, Quand l'atmosphère est grise et le soleil sans flamme! Névrose, maladie, hallucination, Tellélté de spleen et de consomption.

ONE PIËVHE DE L'ËPOQDE.. 141

Travers byronieD, Tantalsie Inquiète, Langueur d'ange déchu, de femme et de poëtql Olil je connais ce mal.,, il énerve toujours, Dans ses vapeurs de plomb, les pins fortsde mes Jours. Au lieu de l'action leur imposant le rêve. De leur enthousiasme il amortit )a sève. Obi comme il a souvent décimé, ce vautour. Les mystiques ramiers de mon jardin d'amourl... Si, du moins, je luttais!... si ma jeune énergie Disputait ma pauvre Orne h. cette léthargie!.. . Hais non. Je cède en I£lctae... et c'est complalsammeut Que de cet opiuqi je bols l'enivrement. ' Aussi, presque toujours, b l'heure taciturne Où, fatigué, Jirlsé, j'entre en mon lit nocturne. Je me surprends h dire, en foulant l'oreiller ; — Uon Dieu I que je voudrals'ue pas me révelllerl

Pourtant, je l'avouerai : chez mBI, par Intervalle, Succède à ce languir une ardenr trlomphalei Và orgueil étbéré, dont l'essence de feu Crée au sein de ma veine un sang dedeml-dleu; Toute mon &me alors superbement se lève. Tenant sa volonté comme un céleste glaive. Se manifestant reine, et criant au destin Qu'à ses ambitions il faut un grand festin! Alors, en conquérant j'exhausse ma poitrine. Je darde au ciel mon œil, j'ouvre au vent ma narine, J*héroIsé mon pas comme un roi — comme un fou. Et comme un bàtop d'or je brandis ftion bambou. Tons les Instincts fougueux, tous les espoirs ensemble S'en viennent se grandir dans mon être I ... II me semble Que Dieu m'a désigné, dès la création.

118 POËSIBB POSTHDHES.

Pour l'accomplissement de quelque mission; Que je dois, atteignant une sphère d'élite. De quelque grande Idée être le satellite; Que Je dominerai la foule ; — et que pouvoir Sera toujours chez moi le vizir de vouloir!

Ab I juvénile oseur I qu'elle est donc insensée Cette ébullitlon de ta chaude pensée!

Bnrant, garde-toi bien de prendre ce transport Pour un pressentiment des tendresses du sort. Garde-toi bien de voir dans ta folle nature La révélation d'une gloire future.

Va, ces ébranlements dont tes nerfs sont surpris N'empruntent pas leur cause au mon<te des esprit Ce n'est pas, mon rêveur, que ton &me devine Quel secret la relie à la cité divine... Simplement, c'est ton corps, obéré de verdeur. Épanchant le trop plein de sa vitale ardeur. Ce sont tes vingt-cinq ans qui t'embrasent les veines. C'est l'électricité des fécondes haleines Qu'aux végétations flépart le renouveau.

Qui fait vibrer ainsi ton cœur et ton cerveau. Cest ce bouillant bonheur que l'on ressent ft vivre, Ce fier contentement, ce feu qui vous enivre Lorsque, plein de santé, l'œil pur, le front vermeil. On traverse un forum inondé de soleil 1...

Au reste, le grand vol de cet enthousiasme Ne plane pas longtemps. Le ^émon du marasme A blentftt refoulé dans sa cage d'airain L'envergure et l'essor de l'oiseau souverain.

Que veutr-elle de moi, la puissance Invisible* Qui, me persécutant de son souffle jnvinclble, He fait tomber ainsi, dans son fantasque jeu. Du sein d'un lac de glace au sein d'un lac de feuT

UNE FibVRE DE L'ËPOQDE.

— Ce qu'elle yent de toiT que ton ftme trop neuve. Sorte Tirilement de cette double épreuve. Ce qu'elle veut de tolT qu'au char de l'action, Tu t'élances, muni d'une conviction.

Ce qu'elle veut de toIT que ta course opportune Presse au champ du Réel quelque sainte Tortune. Que ton cœur s'armorie au blason d'une Foil Lazzarone, voilà ce qu'elle veut de toil —

Réaliser ma vieT... £hl que veux-je autre choseT Croit-on que je jouisse en ma torpeur moroseï Crolt-on qu'il me plairait d'en expirer niar^r! Ahl si je forme un vœu, c'est d'en pouvoir sortir. Mais, vrai Dieu, te moyen!... Tout enchaîne ma force, La Providence et.moi paraissons en divorce.

Uétaphoriquement, je suis comme un nocher. Au milieu de la mer, perdu sur un roclier. Debout daos mon manteau, l'œil plongé dans l'espace; Fataliste anxieux, j'attends qu'un vaisseau passe...

Ahl que de mon désir i'oplniâlre aimant L'attire donc bientôt ce damné bHUmentl Ahl qu'il vienne, qu'il vienne, et sans retour m'enlève Aux désblatioQS de cette aride grëvel Fermement je te jure, b puissance d'en haut. Qu'à ton aide mbn cœur ne fera pas défaut. Non I lorsqu'en pleine mer, sur la poupe qui vibre, La chevelure au vent, je me sentirai libre, Comme un fakir de l'Inde ou ne me verra pas Ifasseoir sur cette natte et croiser mes deux. bras. J'agirai. Je ferai savoir à l'équipage Que j'ai pris mes degrés, que Je suis hors de page. Ou Je serai jeté dans un «ac à la mer.

Ou, gr&ce au déploiement de mou vouloir de fer. Des iDslgaes ravis au pftle capitaine J'ornerai hardiment ma poitrine hautaine 1 rembrasserat, rival des plus francs écumeurs, Leur vie aventurlëra et leurs abruptes mœurs. Et, lorsque banca de sable, ouragans, abordages, Auront bien molesté pont, carène et cordages, Si je vois que ma nef ne peut surgir au port, La Sainte-BarbAen feu fera sauter mon bord!

Oui; je veux l'action, l'aveuture, la luttel Puis, l'orgueil du triomphe l... ou l'orgueil de la chute.

Hftte-toi, bAte-toi! viens, navire sauveur, phi vieos, ne laisse pas s'allanguir ma nerveur. Une heure sonnera dans ma vie — où, peut-être. D'abandonner ce sol je ne serai plus maître; Où, lentement usé par la lime du sort. L'acier de mon vouloir n'aura plus de ressort; Où, d'un loisir trop long l'engourdissante f^ace Fixera tristement mes deux pieds à leur place... Dieux 1 si, quand tes marins s'en viendront me chercher. Gomme nnehuttre — j'allais tenir à mon rocher I...

Frères, nous avons tortl Frères, 1) n'est pas chaste De laisser voir ainsi notre Sme en nudité. Il n'est pas bienséant de venir avec faste Mettre en relief ainsi notre Idéalité.

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