LA RADE DE VIGO
Me voici de retour, et j’aperçois la rade De Vigo, du sommet d’un mont que j’escalade. Spectacle inattendu, rêve étoilé, vermeil Enchantement! miroir inondé de soleil!
Tout au loin par delà les collines bleuâtres Qui vont jusqu’à la grève en longs amphithéâtres. Par delà les ravins et les bois d’orangers Tout remplis de senteurs et d’oiseaux étrangers. La mer — est-ce la mer? — L’Océan qui s’avance. S’arrondit, résumé de la nature immense.
SUR LES CHEMINS
Au fond de l’entonnoir verdoyant, est-ce un puits De l’Inde, est-ce le ciel dans l’épaisseur des nuits. Ou n’est-ce pas plutôt le bouclier d’Achille Que Thétys oublia sur les bords de Sicile,
Et qui reluit dans l’herbe avec des feux démens ?
La ville est assoupie au bord des flots dormans. Seuls les oiseaux de mer, plus drus que les abeilles. Avec des airs perçans sur les vagues vermeilles S’ébattent, blancs flocons sur de blanches toisons. On les voit voltiger à tous les horizons Et dans la profondeur du flot laver leur plume.
On ne les poursuit pas. Ce n’est pas la coutume Ici de tourmenter les oiseaux du bon Dieu.
Aussi les voyez-vous, familiers en ce lieu.
Et leur reconnaissance à s’expliquer féconde. Multiplie à plaisir de longs ébats sur l’onde.
Par la passe du sud et la passe du nord.
Deux vaisseaux étrangers s’avancent vers le port ; L’un vient de l’Inde et l’autre a quitté la Havane;
La chaudière s’éteint, le drapeau se pavane A l’arrière, et bientôt les pauvres passagers Vont toucher terre à bord des canots messagers.
Le peuple sur le môle est assis et regarde Nonchalamment. Heureux sont les soldats de garde!
LES BERMUDES
Le fusil dans un coin, la cigarette aux dents,
Ils causent, ils n’ont pas de soucis imprudents. C’est pour eux que le ciel a fait ces belles choses. Les femmes, le printemps, les oranges, les roses. Et la sérénité d’un climat enchanteur Où dormir au soleil est le plus grand bonheur.
LES BERMUDES
— Toi qui, perché sur les Bermudes, Comme un vautour sur un rocher.
Dans les tempêtes les plus rudes Veilles au phare, dur nocher.
Parmi les voiles vagabondes.
Alcyons perdus sur les ondes.
Fuyant ton rescif déserté.
En est-il une par mégarde Qui nous rapporte. Dieu le garde ! Ton drapeau, sainte Liberté!
— Hier, durant la nuit la plus noire.
Sur le roc, aiguille du glacier.
J’étais debout... Le promontoire Flambait aux feux de mon brasier.
SUR LES CHEMINS
Soudain, voici que dans la brume Le canon tonne, le flot fume.
Et je vois, comme dans l’enfer.
Des hommes se livrer bataille.
Et des nègres de haute taille Q.u’on précipitait dans la mer.
— Vieillard, ta parole est sinistre, Mais je pardonne à ton humeur,
Car ta mémoire est le registre Des naufrages et du malheur;
Sur ce roc perdu, seul au monde.
Dans une obscurité profonde.
Loin de tous, tu vis irrité.
Mais tu peux, poursuivant ton rêve.
Quand ton regard vers Dieu se lève.
Croire au moins à l’égalité.
— L’Egalité, c’est la patrie.
C’est la terre, et j’en suis chassé; Tout mon sang se révolte et crie Contre mon sort et le passé.
Les flots aussi bien que la terre N’ont pas éclairci le mystère Qu’on n’approfondira jamais :
Abaissez, du haut des Bermudes,
LES BERMUDES
Vos regards sur les latitudes,
Que voyez-vous? Des mâts anglais!
— Je te plains.
— Cesse de me plaindre, Garde ton ingrate pitié.
Moi, je vous hais tous, sans vous craindre. Car je vous ai tous sous mon pié ;
Esclave de la destinée.
Ma vie au roc est enchaînée.
Je suis libre et captif... Je puis Faire un soleil avec mon phare Ou de ces flots faire un Tartare Plus noir que les plus noires nuits.
Vous qui hantez les solitudes.
Marins sur la mer égarés.
Fuyez la côte et les Bermudes,
Et ces rocs, tigres effarés.
De moi n’espérez aucune aide.
N’attendez pas que j’intercède Pour vous disputer au trépas.
Vos sanglots sont mes chants de fête.
Je pourrais calmer la tempête Que certes, je ne voudrais pas 1
Bermudes, 1859.
SUR LES CHEMINS