LA JEUNE FILLE ET L'ETOILE
SONNET
^- Salut, étoile du matin!
Cette nuit j'ai fait un beau rêve.
Peux -tu, dans son château lointain Voir nion bien - aimé qui se lève?
Selle- 1- il son coursier hautain, Qui piaffe et hennit sur la grève?
Fait- il préparer le festin , Pour que la noce enfin s'achève?
— Blanche vierge, ma jeune sœur, Je l'ai vu le hardi chasseur.
Sur son manoir je suis passée.
Il chevauche par la forêt:
Et le festin de noce est prêt...
Mais tu n'es pas la fiancée !...
Lorsque l'idée afflue et monte Dans mon cerveau qu'elle ravit , Si je pouvais, comme la fonte Que Ton jette au moule et qui vit,
La couler dans sa pure forme , Dans sa grâce ou dans son ampleur, Plus forte qu'un colosse énorme , Plus délicate qu'une fleur;
Oh 1 j'aurais une poésie A tenir le monde enchanté , Belle comme la fantaisie,* Grande comme l'Éternité 1
Mais quand il faut que je modèle , Dans un langage glacial, L'image toujours infidèle De. l'insaisissable Idéal ;
Pensée ! archange de lumière , Étoile au radieux sillon , Plus fragile que la poussière Sur les ailes du papillon,
Quand il faut que je te saisisse ; Quand il faut que d'un doigt grossier, Je t'enchaîne et je t'assouplisse Dans mon vers aux mailles d'acier ;
Je sens que je suis sacrilège , Que je mets en captivité Celle dont le saint privilège Est l'espace et la liberté.
Je sens que j'arrache au bocage Le rossignol mélodieux, Pour l'enfermer dans une cage, Sans fleurs , sans ailes et sans yeux.
Si dans la prison douloureuse , Il jette encore un chant furtif , Ce n'est plus une hymne amoureuse; Mais c'est la plainte d'un captif.
Ainsi, vous, rimes cadencées, Vous êtes un écho moqueur, Une ombre pâle des pensées Dont le flambeau luit dans mon cœur.
Hélas ! hélas ! tout ce que j'aime , Tout ce qu'en moi je sens frémir, Doit- il mourir avec moi-même Et sous terre avec moi dormir?