MŒURS DU BERRY
aissons glisser la barque, et tandis que la Creuse Caresse les rochers de son onde amoureuse, Et que les peupliers, avec un gai frisson, A la chanson des flots unissent leur chanson , Dis-moi le vieux Berry, pays des mœurs antiques, Pays des souvenirs et des manoirs gothiques, Où l'on croit voir encore, au détour du halher, Sur son destrier noir passer le chevalier, Escortant galamment la Dame au gent corsage Qui va, faucon au poing, avec varlets et page!
— Les chevaliers sont morts; mais les bons paysans
Gardent les mêmes mœurs depuis quatre cents ans.
Tu les verras trotter, avec leur veste ronde
Et leur large chapeau, sur quelque jument blonde
Ou sur quelque mulet qu'ils frappent du talon.
La fermière, en bonnet au flottant papillon,
Sous son grand manteau noir se tient assise en croupe.
C'est ainsi que, dimanche, ils chevauchaient par troupe ;
Avant que le soleil eût doré l'horizon,
Us allaient, soulevant la poussière à foison.
Ici l'on rencontrait les vieilles paysannes,
Graves, les pieds pendants, enfourchant 'leurs grands
Ces ânes berrichons, au poil luisant et noir, [ânes,
Qui trottent bravement entre matin et soir.
Plus loin d'autres fouettaient les maigres haridelles
Cahotant la charrette aux tremblantes ridelles,
Où se groupaient l'aïeule au sombre capuchon',
Et la mère allaitant son dernier enfançon,
Et le père et les fils et toute la marmaille',
Pêle-mêle, accroupis sur des bottes de paille.
On voyait le fie'vreux avec l'estropié,
Et le pauvre en haillons, qui cheminait à pié,
Marcher d'un pas tardif au travers de la brande
Et sur tous les chemins l'affluence était grande. '
Car le grand saint Sulpice a de merveilleux dons, Et de mainte paroisse on vient à ses pardons Tout le reste de l'an, la rustique chapelle Se cache sous les bois, près d'une eau qui ruisselle; C'est un heu solitaire, éloigné du hameau, Quelques bœufs seulement paissent le long de l'eau, Et dans l'herbe, un vacher dort au cri des cigales. '
Mais dès l'aube, en ce jour, que de voix matinales Animent la forêt! que de chariots lourds De la plaine et du bois sillonnent les détours! Les chevaux dételés, que leur maître gourmande,
l'assemblée de saint-sulpice 75
Mangent sur leur charrette une maigre provende; Les ânes patients broutent dans les taillis. Les amis, les parents, venus de tout pays, Heureux de se revoir, s'appellent, se répondent : Gai tumulte où les voix et les cœurs se confondent. Soudain la cloche tinte, on allume un flambeau;
Tout se tait; car le prêtre a dit : Introïbo /
Il faut, pour être aidé par le grand saint Sulpice , Dévotement, à jeun, ouïr le sacrifice; Puis on court à la source et là, jeunes ou vieux Puisent l'eau qui guérit la goutte et les maux d'yeux. On boit; on se bassine, on remplit des bouteilles Dans ce flot dont chacun raconte les merveilles.
Vingt desservants, venus des pays d'alentour, Se rangent à l'autel , où viennent tour à tour Les villageois se mettre à genoux sous l'étole. Le prêtre leur murmure une sainte parole; L'Évangile achevé, chacun baise la croix, Pieusement se lève et se signe trois fois, Par la foi consolé, sentant moins sa souffrance, Et remportant au cœur pour deux sous d'espérance.
O Sulpice! ô grand Saint, ton image gisait
Dans ce bois solitaire enfouie, on ne sait
Depuis combien de temps, lorsque, dit-on, un pâtre
Vit qu'en un même lieu ses bœufs allaient s'ébattre.
Par un doigt invisible ils y semblaient poussés;
Et les chevaux fourbus, les taureaux harassés,
S'ils paissaient de cette herbe, ou buvaient à la source,
Avec plus de vigueur s'élançaient dans leur course. Là fut trouvé le Saint. Le curé de Meobccq, Portant bannière et croix, vint avec grand respect Chercher pour son autel la vénérable image; Mais le Saint retourna de lui-même au bocage. C'est en vain qu'à l'Eglise on le porta deux fois; Deux fois, par un miracle, il revint dans le bois. On y bâtit alors sa chapelle rustique, Et les bons villageois, selon l'usage antique, Y viennent tous les ans pour l'invoquer...
Soudain Aux cantiques sacrés succède un chant mondain. Alerte! entendez-vous, en vive ritournelle, Gémir la cornemuse et nasiller la vielle.'' Allons, filles, garçons! Allons, bruns moissonneurs, Accourez lestement à l'appel des sonneurs! — « N'oubliez pas l'aveugle. Une aumône au passage Vous portera bonheur pour votre mariage. » Quel mouvement joyeux! quels cris! quels gais propos! Achetez des bonnets, des rubans, des chapeaux! Ici c'est une tente où le vin à flots coule, Plus loin c'est un chanteur qui fait rire la foule. Partout poussière et bruit!... — Mais quefont, à l'écart, Ces couples qui s'en vont s'entretenant à part? Que disent-ils tout bas? — Que voulez-vous que dise Un promis, en pressant la main de sa promise? O jeunesse! ô beaux jours! qui n'a pas, une fois, Palpité d'espérance aux accents d'une voix?... Et quand le souvenir en parle à son oreille, Quel vieillard si cassé, dont le cœur ne s'éveille!