‹ Poésies (volume 3)Chapitre 64 sur 78 · CHANT CANADIEN, VERS · texte numérisé non relu

CHANT CANADIEN, VERS

Le printemps renaissait, la brise des savanes, En balançant mollement les lianes, Comme des flots courbait l'herbe des champs. L'oiseau mélodieux et la fleur entr'ouverte Remplissaient la forêt et la campagne verte De parfums et de chants.

Triste, j'étais assis au bord de la fontaine, Sans regarder la forêt ni la plaine, Et je laissais dans l'eau tomber mes pleurs ; D'un cactus au courant je livrais les pétales, Consultant le ruisseau, dont les ondes fatales Engloutissaient mes fleurs.

Guerriers, connaissez-vous Mewa, la jeune fille, Aux pieds légers, à l'épaule qui brille Comme un caillou poli par le ruisseau; La vierge aux yeux ardents, aux lèvres purpurines, Qui teint son front d'azur et pend à ses narines L'or d'un brillant anneau?

Mewa, dont la voix tendre est plus suave encore Que la chanson des oiseaux à l'aurore, Dont le sourire est plus doux que le miel, Dont le nom fait plaisir à l'écho des montagnes, Mewa, la Heur des bois, le parfum des campagnes, Mewa, l'enfant du ciel :

Je me disais : « Je souffre et pleure! C'est toi, Mewa, qui me fais tant souffrir;

Il faudra que je meure.

C'est toi, Mewa, qui m'auras fait mourir! »

Et le cercle léger des sveltes jeunes filles, Qui ne connaissent rien que les jeux et les ris, Vola vers ma retraite, à travers les ramilles, Comme un essaim de colibris.

Leurs douces mains, en neige, ont semé sur ma tête Le blanc magnolia, le jaune sassafras; Leurs douces voix m'ont dit : — « Tu sais des chants Viens! et tu nous les chanteras! » [de fête;

LA TRISTESSE D OUGAMI I I I

J'ai dit, en soupirant, aux sveltes jeunes filles : — « Allez danser le soir dans les bois embaumés; Parez-vous de wampuns, de colliers, de coquilles Pour plaire à ceux que vous aimez.

» Je n'ai plus de bonheur, plus de chants, plus de fêtes! J'aime une enfant des bois, au teintbrun, aux yeuxdoux. Je la cherche et souvent crois la voir où vous êtes; Mais elle n'est point parmi vous.

» Une fois vous dansiez sous la feuille penchante, Je l'ai vue ! aussitôt mon cœur en fut épris. Je brûle, et cependant elle rit, elle chante; Car son cœur ne m'a pas compris. »

Et je me dis : « Je souffre et pleure; C'est toi, Mewa, qui me fais tant souffrir.

11 faudra que je meure :

C'est toi, Mewa, qui m'auras fait mourir. »

Puis sont venus les jeunes hommes ,

Qui m'ont dit : — « Ougami, nous sommes

Ceux qui vont combattre aujourd'hui.

Chante-nous le chant du courage!

Les guerriers ont peint leur visage;

Le soleil de la mort a lui!

» L'ennemi s'enfuit comme un lâche, Lorsque nous frappons de la hache L'arbre ensanglanté des combats; Et nos moissons de chevelures Feront dire aux races futures :

« Nos pères furent des soldats. »

Or j'ai répondu : — « Jeunes hommes, Nos pères sont morts, et nous sommes Les premiers-nés de la douleur!

Ma moisson de gloire est flétrie.

Je n'ai plus ni cœur, ni patrie, Puisque je n'ai plus de bonheur.

» Allez scalper^des chevelures !

Mon tomahawk, las de blessures, Ne doit plus frapper désormais.

Au feu du conseil j'ai naguère, Avec les anciens de la guerre, Fumé le calumet de paix ! »

Et je me dis : « Je suis lâche, à cette heure. C'est ma gloire, Mewa, que je viens de flétrir. Il faudra que je meure; C'est toi, Mewa, qui m'auras fait mourir. »

Puis les Sachems, dont l'âge avait blanchi la tête, Me disaient : « Ougami, les jours de paix sont morts, Athaënsic nous guide et le combat s'apprête; La hache se lève et tu dors!

LA TRISTESSE D'OUGAMI Il3

» Rallume ton courage au feu de la colère! Quand le premier éclair de la hache aura lui, Quel guerrier défendra le corps de ton grand-père, Si tu ne combats point pour lui? »

Et j'ai dit aux Sachems : — « Vieillards que je vénère, Le sang et les combats ne me veulent plus rien. Les vautours ont mangé le corps de mon grand-père : Que les corbeaux mangent le mien ! »

Et les Sachems m'ont dit : « Si tu n'as pas une âme, Si la peur de mourir suffit à t'accabler; Va! l'on te donnera des vêtements de femme, Et des quenouilles pour filer! »

Et je me dis : « Je suis traître, à cette heure. C'est mon honneur, Mewa, que je viens de flétrir! 11 faudra que je meure :

C'est toi , Mewa , qui m'auras fait mourir. »

Une forme attrayante, Légère et souriante, Des forêts arriva.

Ma paupière se lève Et, fraîche comme un rêve, •Je vois venir Mewa,

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Mewa la brune fille, Mcwa dont l'œil pétille , Mewa dont l'œil est noir; Plus légère qu'un renne, Mewa, ma jeune reine, Mon deuil et mon espoir.

Son regard était sombre; Le mépris, de son ombre, Avait voilé ses traits, Et sa bouche sévère Chantait d'une voix fière, Chantait, et je pleurais :

— « Le lâche est un esclave.

C'est sur le cœur d'un brave Que je veux m'appuyer !

Epouse humble et soumise, Il est beau d'être assise Au wigwam d'un guerrier ! »

— « Soleil, sèche mes larmes!

J'aime le bruit des armes; Je suis brave à mon tour!

La soif du sang m'altère!

Aujourd'hui , cris de guerre; Demain, chansons d'amour!

LA TRISTESSE d'OUGAMI I I 5

» A moi la hache! à moi les combats! voici l'heure. C'est ma honte, Mewa, que tu viens de flétrir!

Si tu veux que je vive ou meure!

Un mot de toi, Mewa, me fait vivre et mourir! »

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