‹ Poésies (volume 3)Chapitre 66 sur 78 · A MON AMI LE VICOMTE A. DE BEAUCHESNE · texte numérisé non relu

A MON AMI LE VICOMTE A. DE BEAUCHESNE

Le mois dernier à Paris, en passant, Je suis allé frapper à votre porte.

Je savais bien que vous étiez absent Et que j'allais trouver la maison morte. Tout en marchant je me disais : « Qu'importe; L'illusion abrège le chemin.

Et puis qui sait? Tant de raisons puissantes Forment entrave à tout projet humain.

S'il était là; s'il revenait demain ?

Enfin j'aurai des nouvelles récentes Et je verrai des gens qui l'auront vu. Au dieu Hasard il faut brûler un cierge, Il faut jeter les dés à l'imprévu. »

Or l'imprévu c'était votre concierge Sur ses genoux berçant son héritier :

— « Peut-on savoir si Monsieur de Beauchesne...

— Il est parti, Monsieur, le mois dernier,

I l8 SONNETS ET KANTAIS1ES

Voilà vingt jours. — Pensez-vous qu'il revienne t

— Avant vingt jours, non, Monsieur, poursûrnon. » Je m'éloignai. J'avais dit votre nom,

J'avais revu le nid; mais la couvée

Etait au loin dans l'espace enlevée.

Oiseau joyeux, avec vos oisillons

Vous parcouriez plaines, coteaux, vallons;

Vous regardiez, du haut de la montagne,

Ce flot qui court lorsque dans la campagne

Le vent du soir fait onduler les blés,

Et le vrai flot, l'océan de Bretagne,

Vous embaumait de ses parfums salés.

Vous montriez au fils de votre fille,

Au nouveau-né, qui ne regardait pas,

Ce sol breton, berceau de la famille,

Où vos aïeux ont imprimé leurs pas.

Ce gai bambin qui dans vos bras sautille,

Viennent dix ans, lui-même voudra voir

Ce champ d'avoine où vainquirent les Trente.

Il redira d'une voix pénétrante

Ces mots sacrés qu'un Breton doit savoir :

— « Du Boys? j'ai soif! — Bois ton sang, Beau- Petit enfant, que Dieu sauve la France ! [manoir ! » Il lui faudra du sang pour sa défense

Et tu voudras, et Français et chrétien, Pour la sauver offrir aussi le tien!

Mais où m'emporte une folle chimère ( L'enfant, bercé sur le cœur de sa mère, Fait un doux rêve; il s'éveille sans cris Et la contemple avec un gai souris.

EPITRE FAMILIERE I IQ

Vous, ami, vous, revenu dans Paris,

Vous feuilletez vos poudreuses liasses,

Et, du passé ressaisissant les traces,

Vous le sortez vivant de ses débris.

O que nos yeux ont répandu de larmes

Sur cet Enfant au Temple emprisonné!

Un tigre eût pris en pitié tant de charmes :

Par des Français il fut assassiné!!

Combien de fois avons-nous clos le livre

A tout jamais, pour n'y plus revenir;

Mais comme un vin la douleur nous enivre

Et nous attire et nous sait retenir.

Nous relisions, pour consoler nos peines,

Cet autre livre aux Mères consacré,

Echo du cœur, dont les pages sont pleines

D'un tendre amour par Dieu même inspiré.

Nous le lisions sous nos riants ombrages

Quand le printemps sur nos prés verdoyait.

De bien doux pleurs en ont mouillé les pages

Que d'un rayon le soleil essuyait.

Que n'étiez-vous alors sur nos rivages !

Nous vous eussions reçu sans embarras.

Point d'étiquette : un tout petit domaine,

Quelques fruits mûrs, de l'ombre, une fontaine

Et l'amitié vous ouvrant ses deux bras.

Vous n'avez pu nous venir; mais peut-être

L'occasion pourrait un jour renaître?

Tous les congés sont-ils pris et repris?

N'auriez-vous pas quelque bonne semaine

Où vous pourriez déposer votre chaîne

Et pour huit jours quitter le vieux Paris.' Si vous aviez ce généreux courage , Quelle allégresse en mon humble cottage, Et quelle joie à vous serrer la main, A voir ces yeux où votre âme est tracée , Absents de moi, mais non de ma pensée; Car vous marchez toujours dans mon chemin. Notre amitié, bien que récente, est vieille. Vit-on jamais des amis de la veiller L'amitié n'a début, fin, ni milieu :

La sympathie, en notre conscience, Eclate et luit comme une souvenance.

Deux inconnus s'abordent en un lieu :

Qu'arrive-t-il? qu'ils s'attendaient d'avance Et qu'ils s'aimaient... l'amitié c'est l'essence, C'est l'infini, l'éternité de Dieu.

26 Août 1864.

Page 1